IGERABIDE, Juan Kruz

(Aduna, 1956)

Mes parents ont attendu ma naissance pendant cinq ans ; allez savoir où j'étais. J'ai toujours été assez distrait. On peut donc dire que j'ai été un enfant désiré. C'est ainsi que je suis entré dans le monde, au printemps 1956, sans doute après un hiver très rude, puisque la neige était tombée à gros flocons juste avant ma naissance. Ayant beaucoup écrit dans le domaine de la littérature pour enfants, il conviendrait que je parle d'enfance ; je ne peux cependant pas en dire beaucoup plus, puisque les choses les plus intéressantes restent cachées dans l'inconscient.

A dire vrai, je ne me sens pas tout à fait à l'aise dans les catalogues d'auteurs ; en effet, et c'est la première fois que je l'avoue, j'aurais voulu être musicien, organiste, pianiste et accordéoniste ; manipulateur d'instruments à touches, en somme. La frustration m'a mis un crayon dans la main et, tout en me grattant le nez, je me suis mis à écrire, distraitement, comme l'on peut se mettre à dessiner presque impassiblement. Enfant, je lisais beaucoup, sans jamais prendre conscience du fait que j'aimais lire, tout simplement pour lire ; dans ma jeunesse, j'ai commencé à écrire de la même façon, juste pour écrire. Je n'avais aucune conscience esthétique et pas plus de volonté esthétique. Pendant de nombreuses années, je n'ai écrit que pour moi. Ma fille est même née avant mon premier livre. Depuis, j'ai quand même fait plus de livres que d'enfants.

Est-il besoin de dire quels sont les livres que j'ai écrits ? Quels sont mes préférés ? Aujourd'hui, je ne peux pas ; en fait, chaque livre est une petite frustration ; non pas à cause des aléas du succès ou des bonnes ou mauvaises critiques, certainement pas. Je vais avouer la vérité, en espérant que personne n'entende : je veux être un dieu et créer mon univers, mais un univers bien réel, palpable, pas imaginaire. Or, je ne peux pas. Il m'est arrivé de me demander s'il serait plus facile d'être Satan, mais si Rimbaud lui-même a échoué, je ne peux pas même envisager d'emprunter ce chemin. Vous connaissez désormais toute la vérité.


Biobibliographie :

Après des études dans l'enseignement, il exerce le métier d'enseignant durant quelques années. Puis, après un doctorat en Philologie, il devient enseignant à l'Université du Pays Basque, profession qu'il exerce encore aujourd'hui. Il mène plusieurs études sur la littérature pour enfants, notamment dans le domaine de la poésie, comme en témoigne, par exemple, Bularretik mintzora: haurra, ahozkotasuna eta literatura (Erein, 1993), œuvre dans laquelle Igerabide analyse la littérature pour enfants, notamment les contes, du point de vue de la tradition orale.

Quant à son travail de création, Igerabide a à son actif plusieurs livres pour jeunes et enfants, tant dans le domaine du roman que dans celui de la poésie. Il a toutefois fait ses premiers pas dans la littérature pour adultes, publiant le recueil de poèmes Notre Dameko Oihartzunak (Elkar, 1984), suivi de trois autres : Bizitzarekin solasean (Elkar, 1989), Sarean leiho (Alberdania, 1994) et Mailu isila (Alberdania, 2002), ce dernier lui ayant valu le Prix de la Critique Espagnole. Iñaki Aldekoa écrit, à propos de cette dernière œuvre : « La poésie d'Igerabide tourne autour des préoccupations qui perturbent le quotidien du citoyen moyen : il nous parle de son travail, réfléchit avec modestie et ironie sur les sujets à affronter dans toute vie ("réflexion métaphysique tout en faisant mon lit", "tout en boutonnant ma chemise", "réflexion métaphysique sous la pluie et sans parapluie" ou "avant de faire mon lit, je regarde l'horizon"), dans une approche d'union de la poésie et de la vie » (in Aldekoa, Iñaki. Historia de la literatura vasca, Erein, Donostia, 2004).

A partir de la publication de Begi-niniaren poemak (Erein, 1992), il écrit également de la poésie pour les enfants. Ainsi cette œuvre recueille-t-elle des haïkus destinés aux enfants. Après cette dernière, il publie des recueils de poèmes qui font de lui, d'après Aldekoa, « l'un des auteurs les plus importants de la littérature pour enfants » : Egun osorako poemak (Pamiela, 1993), Haur korapiloak (Pamiela, 1997), Botoi bat bezala / Como un botón (Ed. bilingue ; Anaya-Haritza, 1999), Mintzo naiz isilik (Elkar, 2001), Begi loti / Ojitos dormilones (Ed. bilingue ; Malagako Diputazioa, 2003), Munduko ibaien poemak (Elkar, 2004), Gorputz osorako poemak (Aizkorri, 2005). « Toutes ces œuvres portent les caractéristiques de la poésie de Juan Kruz Igerabide : le point de vue, la discrétion, la surprise, l'élégance du vers... Un regard ouvert et nouveau à la formulation poétique précise, pour découvrir ce monde complexe. « La nature et le mot sont les deux piliers de cette poésie : d'une part, l'observation de la nature, et d'autre part, la recherche du mot exact qui transmettra la réalité, l'objet quotidien, une façon différente d'appréhender la vie » (in Kortazar, Jon. "Introducción", Hosto gorri, hosto berde / Hoja roja, hoja verde, Atenea, Madril, 2002).

A propos de la poésie destinée aux enfants, Igerabide déclare au magazine Behinola –propos recueillis par Xabier Etxaniz Erle et Manu Lopez Gaseni dans le livre 90eko hamarkadako Haur eta Gazte Literatura (Pamiela, 2005)- : « Le jeu des mots, c'est l'art de la poésie (...), l'expression des sentiments, la recherche du mystère de la vie, l'exposition particulière du point de vue sur le monde, l'extraction d'expressions inhabituelles et cachées de la langue et la construction, à partir de tout cela, d'un objet esthétique. En somme, la poésie pour enfants est un parcours qui mène du jeu des mots à la construction et à l'appréciation d'un objet esthétique ». Et il ajoute : « Cependant, le jeu des mots peut devenir un jeu mécanique, s'il n'est pas relié au monde intérieur de chacun ».

Dans le domaine des contes pour enfants, Igerabide a écrit plus de trente livres, dont Egunez parke batean (Alberdania, 1993) dont Grigor est le héros, Gauez zoo batean (Alberdania, 1994), Denboraldi bat ospitalean (Alberdania, 1995) et Oporraldi bat baserrian (Alberdania, 1996). « Certains contes, comme ceux de Grigor et de l'abeille, mettent en scène un personnage principal fantastique, plutôt que d'utiliser un élément fantastique. L'abeille, amie du garçon, lui montre les mondes des animaux : le monde des petits animaux dans Egunez parke batean et celui des grands animaux dans Gauez zoo batean. Toutefois, dans ces contes comme dans Denboraldi bat ospitalean, l'auteur nous parle des relations, des peurs et des attitudes des humains. Dans le conte Gauez zoo batean, Grigor se bat contre la mort, puisqu'un accident l'a plongé dans le coma. Le livre s'articule alors autour d'une sorte de rêve de l'enfant » (in Etxaniz, Xabier. Euskal Haur eta Gazte Literaturaren Historia, Pamiela, Iruñea, 1997).

Avec l'œuvre Jonas eta hozkailu beldurtia (Aizkorri, 1998), illustrée par Mikel Valverde, Igerabide obtient le prix Euskadi Saria en 1999. « Dans ce conte, Juan Kruz Igerabide met des mots sur les peurs ressenties par les enfants. Certes, l'histoire commence et se clôt de manière humoristique (...), mais la peur ressentie par Jonas dans la solitude de sa maison est croissante et va jusqu'à se transformer en terreur. Dans cette progression, la peur passe de son cœur à ses mains, puis des mais aux yeux, puis des yeux à la tête... Même le réfrigérateur a peur et se met à trembler, craignant d'avoir en lui le loup, qui pourrait avaler toute sa nourriture. Que faire si l'on est seul à la maison et si le loup arrive ? (...) Le langage est très vivant, rythmé, quotidien et, bien qu'il soit présenté sous forme de narration, on devine aisément les racines poétiques de Juan Kruz. En plus de la narration et de la poésie, la modernité et la tradition imprègnent les textes d'Igerabide : un sentiment aussi ancien que l'être humain (la peur, la solitude), amplifié par la présence du loup et adapté à une situation actuelle » (in Sagastume, Laura. Behinola, n°1, novembre 1999).

On retrouvera le personnage présenté dans Jonas eta hozkailu beldurtia dans les contes Jonasen pena (Aizkorri, 1999), Jonasen iratzargailua (Aizkorri, 2001), Jonas larri (Aizkorri, 2002) ou Jonasek arazo potolo bat du (Aizkorri, 2004).

De même, Igerabide a écrit pour les jeunes, tant dans le domaine de la poésie -Kartapazioko poemak (en collaboration avec Karlos Linazasoro ; Ibaizabal, 1998), Hosto gorri, hosto berde / Hoja roja, hoja verde (Ed. bilingue ; Atenea, 2002)- que dans le roman –Helena eta arrastiria (Elkar, 1999), Hamabi galdera pianoari (Alberdania, 1999), Begi argi horiek (Aizkorri, 2000), Hiru ahizpa (Erein, 2003) et Bosniara nahi (Aizkorri, 2003), entre autres-.

Le recueil de haïkus Hosto gorri, hosto berde / Hoja roja, hoja verde aborde « deux thèmes principaux : la feuille rouge, tombée ou sur le point de tomber de l'arbre, démarrant une vie indépendante et symbolisant le parallélisme entre la chute et le départ d'une vie autre ; et la feuille verte, vivant encore sur l'arbre » (Kortazar, Jon. Op. Cit.). Quant au roman Hamabi galdera pianoari, il est fondé sur le monologue intérieur d'une fille de quatorze ans devant son piano, alors qu'elle vient de perdre sa mère. C'est une réflexion sur la mort, mais en évitant l'approche intellectuelle, puisque les adolescents ressentent les choses plus qu'ils ne les pensent. Dans Hiru ahizpa, en revanche, ce sont trois sœurs qui exercent le métier de couturière avec leur mère, depuis la mort de leur père. Cette histoire réaliste est à la fois un conte et une intrigue. L'auteur de Begi argi horiek « nous porte jusqu'au mythique Machu Picchu, par un voyage plein d'aventure et de risque. Une élève d'arts martiaux, fille d'un éminent professeur chercheur en religion, nous raconte ce voyage à la fois merveilleux, profond, risqué et inquiétant, dans lequel les différentes philosophies, la diversité des religions, la violence et le désir de pouvoir s'unissent, créant un roman plein d'intrigue et de réflexions sur la vie. Par une prose appliquée et une structure modeste, Igerabide compose un roman fascinant qui, en plus de tenir le lecteur en haleine, le pousse à réfléchir avec le jeune personnage de l'œuvre. La combinaison des poèmes et des réflexions et les descriptions des lieux et des personnages confèrent au texte et à l'intrigue de cet excellent roman une valeur littéraire supérieure » (in Etxaniz, Xabier. CLIJ, février 2001).

L'œuvre Bosniara nahi, quant à elle, évoque la guerre. Tentant de fuir le conflit, une famille bosniaque parvient à se rendre à Barcelone. Malheureusement, tous n'arriveront pas à destination. La mère, la fille et le fils font tout leur possible pour s'adapter à leur nouvelle vie, mais ils gardent le souvenir de leur père, dont ils ne savent pas s'il est toujours en vie. C'est pourquoi le jeune Nezir retourne en ex-Yougoslavie pour tenter de retrouver son père. Cette histoire dramatique et douloureuse nous est racontée par deux extrêmes quasiment symétriques : d'une part, le père, qui vit maintes aventures pour éviter de tomber entre les griffes des ennemis ; d'autre part, le fils, qui ne baissera pas les bras tant qu'il n'aura pas retrouvé son père.

Igerabide a également publié deux livres d'aphorismes : Herrenaren arrastoan (Alberdania, 1998) et Egia hezur (Alberdania, 2004).

Parmi ses dernières œuvres, on trouve son premier roman pour adultes : Hauts bihurtu zineten (Alberdania, 2005). « Les conflits moraux, sentimentaux et existentiels présentés dans le roman d'Igerabide ont pour contexte un petit quartier du Pays Basque durant les dernières années du franquisme et la période de transition. Les grèves, le mouvement ouvrier, les arrestations, les attentats, la naissance d'un mode de vie alternatif dans les mouvements de gauche... ce sont tous ces sujets –peu développés auparavant- qu'aborde le roman d'Igerabide, à travers le regard du narrateur Joantxo. C'est Joantxo, dit Herrenko, jeune garçon curieux et passionné de poésie, qui nous guide dans l'histoire ; les initiations de la vie des adolescents et leurs conflits internes prennent le rôle principal du roman et l'ambiance sociopolitique teinte le décor. Cependant, le véritable personnage principal de l'histoire est Adela, institutrice avant-gardiste du quartier et seconde mère du narrateur. Igerabide fait le bon choix en décidant de raconter la vie de cette femme à travers le point de vue du jeune garçon ; en effet, le regard de l'adolescent souligne les contradictions et le drame de la femme (et de la société). De même, la démystification d'Adela, au départ idéalisée par le narrateur, permet à l'auteur de présenter des raisonnements sur différents sujets et de formuler des pensées ouvertes, en confrontant les vies et les attitudes des deux personnages principaux. « Le roman d'Igerabide permet différents niveaux de lecture ; il est très riche dans sa simplicité. Le livre est un roman initiatique, mais aussi la réécriture d'une période historique (on imagine aisément une adaptation cinématographique du roman), une réflexion sur la vie et l'existence et un témoignage douloureux de l'impossibilité de l'utopie et de la révolution » (in Egaña, Ibon. "Memoriaren errautsetatik", Berria, 2005-12-06).

Igerabide a adapté Ulysse (Erein, 2000), d'Homère, pour les jeunes, et a traduit en langue basque Urrezko astoa (en collaboration avec Anjel Lertxundi ; Ibaizabal, 1996) de Lucio Apuleyo, Nire aitaren fusila (Alberdania, 2004) de Hiner Saleem et Maitagarrien hiru ipuin (Elkar, 2005) de Gustavo Martin Garzo, entre autres.


Pour plus d'informations sur l'auteur et son œuvre :

© Traduction : Nahia Zubeldia

© Photo : Instituto Cervantes

© Notre Dameko oihartzunak : Elkar

© Gorputz osorako poemak : Aizkorri

© Jonas eta hozkailu beldurtia : Aizkorri

© Hauts bihurtu zineten : Alberdania