SARRIONANDIA, Joseba

(Iurreta, 1958)

"Je n'ai jamais pris la décision d'être écrivain. A mes tout débuts, écrire n'était pas un métier; je n'étais qu'un étudiant, et l'écriture représentait pour le militantisme généreux de l'époque, une autre façon d'aborder les champs de la politique et de la culture. Du point de vue de certaines perspectives professionnelles actuelles, ce militantisme peut apparaître comme un sacrifice, et même susciter un sentiment de pitié, mais nous vivions heureux, comme les amants sans le sou. En prison, j'ai continué à écrire, j'étais un forçat de métier et j'écrivais pour oublier un peu ma condition. Ensuite, de nouveau libre, libre d'une certaine manière, je n'ai eu d'autre issue que celle d'être fugitif de profession, et rien n'a été ni n'est plus présent dans ma vie que l'écriture. Mais je ne dirais pas que je suis écrivain de profession, du moins pas encore. Si je le suis, c'est dans cet autre sens que lui a donné Thomas Mann, dans la mesure où écrire reste pour moi une chose difficile et qui me coûte".

Etxeberria, Hasier. Bost idazle Hasier Etxeberriarekin berbetan (Cinq écrivains basques. Entretiens de Hasier Etxeberria), Alberdania, 2002, 25.


©Mari Jose Olaziregi

©Traduction: Nahia Zubeldia




Joseba Sarrionandia est licencié en Philologie Basque, collaborateur de journaux et de revues littéraires, traducteur, membre correspondant de l'Académie de la Langue Basque et cofondateur du groupe littéraire POTT, qui influença fortement la littérature basque des années 1980. Il fût incarcéré pour avoir été membre de l'ETA, de 1980 jusqu'à son évasion en 1985. Dans son parcours littéraire, parallèlement aux genres traditionnels (poésie, roman, essai), il a expérimenté et proposé des textes hybrides représentatifs d'une conception novatrice de la littérature, tels que: Ni ez naiz hemengoa (Je ne suis pas d'ici. Trad. Esp.: No soy de aquí, Hiru, Hondarribia, 1992. Traduction de Bego Montorio; Von nirgendwo und überall, Verlag Libertäre Assoziation, Hamburg, 1995. Traduction de Ruth Baier), Marginalia (1988), Ez gara geure baitakoak (1985), (Nous ne nous appartenons pas à nous-mêmes, 1989) et Han izanik hona naiz (C'est de là-même que je viens, 1992). D'autres oeuvres de l'auteur nous rappellent que Sarrionandia est un romancier reconnu qui mérite une place de choix dans le paysage littéraire basque actuel. Narrazioak (1983. Traduction au catalan: Narracions, Ed. Portic, 1986. Trad.: J. Daurella), Atabala eta euria (Le tambour et la pluie, 1986. Prix de la Critique Espagnole) et Ifar Aldeko orduak (Les heures du Nord, 1991) sont ses recueils de contes les plus connus. Sa prose est poétique, pleine de métaphores et d'images suggestives, incorporant des éléments fantastiques et des références à des légendes et des contes traditionnels. Le lecteur trouvera dans les recueils de contes mentionnés des sirènes et des vieux marins, qui trahissent les affinités de l'auteur avec des écrivains tels que Samuel Taylor Coleridge ou Herman Melville, des personnages comme Ginebra ou Galahad qui rendent hommage au cycle arthurien, des scénarios lugubres qui rappellent les récits de Poe... ou des contes méta-narratifs très originaux. L'oeuvre de Sarrionandia inclut également des romans tels que Lagun Izoztua (2001; Prix de la Critique Espagnole) et Kolosala izango da (2003).

Notons par ailleurs la facette de traducteur de l'auteur, qui a traduit en langue basque The Waste Land de T.S. Eliot, Le dit du vieux marin de T.S. Coleridge ou encore Le Marin de Pessoa. Il a également traduit des poèmes isolés de Baudelaire, Melville, Rilke, Auden, Dylan Thomas, Pavese... inclus dans son livre Izkiriaturik aurkitu ditudan ene poemak (1985) et une sélection de contes d'auteurs universels comme Bierce, Kafka, Picabia, García Márquez, qu'il traduisit en collaboration avec M. Sarasketa pour le livre Hamahiru ate (1985).

Grâce à son parcours poétique, Sarrionandia s'est vu attribuer une place de choix dans le paysage littéraire basque. Les recueils de poèmes qu'il a écrits jusqu'à ce jour comprennent des titres qui, comme le premier, Izuen gordelekuetan barrena (Dans les refuges de la peur, 1981), ont inspiré de nombreux jeunes poètes basques contemporains. Ont suivi des livres tels que Marinel zaharrak (Les vieux marins, 1987), Gartzelako poemak (Poèmes de prison, 1992) et Hnuy illa nyha majh yahoo (1995). Certains de ces poèmes et textes de chansons ont été traduits en espagnol, en anglais et en français puis rassemblés dans le recueil Hau da ene ondasun guzia (Ed. Txalaparta, 1999). De plus, certains poèmes de Sarrionandia ont été repris dans des anthologies: Antología de la poesía vasca, Aldekoa, I. (ed.), (Visor, 1991); Poesía vasca contemporánea, Hernández, P. (ed.) (Litoral, 1995); et 8 poetas raros, Gallero, J.L. & Parreño, J.M. (ed.) (Ardora, 1992).

Izuen gordelekuetan barrena (1981) est articulé autour des thèmes du voyage et du déracinement. Comme le laisse entrevoir le premier poème du livre (cf. "Bitakora kaiera"), ce voyage, dont le but n'est autre que l'exil (cf. "Etxera itzuli"), parcourt sept villes européennes mythiques, l'auteur rendant hommage dans chacune d'entre elles à un illustre poète. On trouve dans le recueil truffé de citations et de références culturelles des échos de Cavafy, Pessoa, Yeats, Dylan Thomas, Kafka, etc. En effet, Sarrionandia annonce dans le prologue du livre que toute littérature, en définitive, est de la méta-littérature. Après la mort de Dieu et celle de l'Auteur, l'appropriation d'autres textes, d'autres voix, devient inévitable dans l'ère postmoderne. La richesse stylistique, la musicalité des poèmes, la diversité des images utilisées (parmi lesquelles on souligne celle du labyrinthe et celle du vieux marin)... sont des éléments caractéristiques de cette oeuvre.

Marinel zaharrak (1987) comprend une sélection de poèmes du livre précédent, y ajoutant des poèmes écrits pendant le séjour du poète en prison puis pendant sa fuite. Dans ce livre règne une voix pessimiste et désabusée; le culturalisme du recueil précédent disparaît pour laisser place à un scepticisme prononcé sur le pouvoir de la littérature (voir le poème "Literatura eta iraultza", Littérature et révolution). D'après les termes de Sarrionandia, le prisonnier est un condamné à vie. En ce sens, il montre des affinités avec les poètes comme Maïakovski ou Villon, qui étaient, comme lui, condamnés.

Hnuy illa nyha majah yahoo. Poemak (1985-1995) (1995) est le titre significatif du dernier recueil de poèmes de Sarrionandia. Il paraphrase dans ce titre une formule se trouvant dans le Voyages de Gulliver et qui signifie "Prends soin de toi, l'ami". En plus du thème de la mort, constamment présent dans l'oeuvre du poète, soulignons le thème de l'exil qui devient omniprésent dans cette oeuvre. Le livre est articulé en dix parties qui comprennent des poèmes et des récits de thématiques variées, telles que "la mort du héros, l'exil, le vieux marin personnifiant la mémoire, l'espoir et la rébellion, l'enfance, le pays du passé et le futur imaginaire du pays... on trouve également le thème de l'amour" (cf. Lourdes Otaegi: "La poesía del siglo XX"). La citation d'Eliot qui ouvre le texte ("Time present and time past/ Are both perhaps present in time future", No. 1 of Four Quartets) considère la rupture de l'idée de progrès ou de temps. Cette même idée est soulignée dans le premier récit du recueil, dans lequel passé, présent et futur se confondent. Par ailleurs, le recueil reprend des poèmes de précédents livres de l'auteur, présentés suivant un ordre non chronologique.

L'exil, l'enfance comme paradis (=utopie) perdu, et même les hétérotopies qui apparaissent dans des oeuvres comme le roman Lagun Izoztua (2001) forment le corpus spatial de l'univers littéraire de Sarrionandia. Dans Hnuy illa nyha majah yahoo, le poète n'hésite pas à utiliser la première personne du pluriel et à affirmer que nous serons toujours des exilés, que le retour à la maison est absolument impossible, puisque la maison, la patrie, telle que nous l'avons connue, telle que nous la désirons, n'existe plus. Retour impossible pour un poète qui n'hésite pas à affirmer que la véritable poésie est possible, et que même si, comme il l'affirme lui-même, écrire de la poésie après Auschwitz se révèle d'une extrême atrocité, la véritable poésie reste encore à écrire.




Informations additionnelles sur l'auteur :




© Kolosala izango da : Txalaparta