ARRIETA, Yolanda:
L'aiguille et le fil
Supposons que je sois ta mère, et toi,
ma fille. Supposons que tu sois sur le point de naître
et qu'en 2012 tu aies 18ans.
Supposons que nous te fassions ce cadeau.
Supposons...
Il y a un temps pour tout, un temps pour chaque chose sous le soleil:
un temps pour naître et un temps pour mourir,
un temps pour planter et un temps pour récolter,
un temps pour tuer et un temps pour guérir,
un temps pour détruire et un temps pour reconstruire,
un temps pour pleurer et un temps pour rire,
un temps pour se lamenter et un temps pour danser,
un temps pour jeter des pierres et un temps pour les ramasser,
un temps pour s'étreindre et un temps pour se séparer,
un temps pour la quête et un temps pour la perte,
un temps pour déchirer et un temps pour coudre,
un temps pour se taire et un temps pour parler,
un temps pour aimer et un temps pour haïr,
un temps pour la guerre et un temps pour la paix.
Quand nous coudrons les lambeaux
de notre coeur,
notre ciel étrennera
un costume neuf.
(Poème recousu de Paul Eluard)
Que sommes-nous? Ce que naturellement nous portons en nous ou ce que nous faisons tout au long de notre vie? Un mélange des deux, peut-être?
C'est autour de ces deux questions que je me suis interrogée en écrivant L'aiguille et le fil; d'une part, parce que nous sommes un tissu d'Histoire et d'histoires que nous ne cessons de coudre; mais, aussi, parce que les graines de ces histoires apparaissent avec nous, tout comme nos yeux, nos jambes, nos bras et notre coeur.
En voici donc le fil conducteur: l'histoire racontée par une mère à sa fille qui est sur le point de naître. Petite et grande histoire. Petite histoire parce que, bien qu'ayant un fondement réel, L'aiguille et le fil est une fiction à 99%. Grande histoire parce que, même si je l'ai composée à travers mon filtre personnel, L'aiguille et le fil, débute à l'époque de la Préhistoire et traverse plus particulièrement le siècle dernier.
La mère, c'est moi. "Amama", c'est ma mère et "Amona", la mère de ton père. La mère va coudre les branches familiales des deux grands-mères et nouer les fils qui relient sa propre enfance à la naissance de sa fille. Elle va te raconter ce qu'elle a vécu dans la maison familiale, "Jostunetxe", ainsi que tout ce qu'elle a pu entendre de la bouche d'"Amama" et d'"Amona". Elle évoquera aussi ton père. Pour ce récit, elle utilisera la première personne, et même si dans sa manière de s'exprimer, elle fait parfois référence, sous forme de clin d'oeil, aux deux grands-mères, ses phrases seront plus courtes que celles de ses aïeules.
"Amama" dénouera les fils de sa jeunesse et de sa vie d'adulte, depuis son mariage et le moment où elle vint vivre à "Jostunetxe" jusqu'à l'époque actuelle. À travers ces fils, elle fera apparaître les figures de ton arrière-grand-père et de ton grand-père. Elle s'exprimera également à la première personne, mais dans la langue de sa terre.
"Amona" dévidera l'écheveau de ses propres histoires, plus urbaines, et nous parlera de ton arrière-grand-père, de ton grand-père, et de ton père. Elle le fera à la première personne, dans une langue plus citadine, ponctuée d?expressions de son village natal.
Outre ces femmes, une quatrième voix interviendra. Cette voix coudra l'ensemble de l'ouvrage, comme le ferait une véritable aiguille, à l'aide de ce fil infini qu'est le temps. Elle utilisera pour cela la troisième personne, et un langage sobre et succinct.
Pour le reste, les outils de la couturière habilleront les différents événements qui se succèderont. Ainsi, une peau, un tissu ou un vêtement noir apparaîtront tour à tour pour marquer la fin d'un cycle et le commencement d'un autre.
Malgré tout, n'oublie pas une chose: cette fiction n'est pas la véritable histoire de notre famille. Car tout ce que nous avons jeté à la poubelle pour tisser cette histoire, petits bouts de toile, fils, aiguilles, patrons, morceaux de craie, et tant d'autres choses, tout cela aussi fait partie de l'histoire.
...Comme font partie de l'histoire les pochettes, pièces, boutons, ceintures, cols et manches oubliés dans la boîte à couture pour être cousus un jour sur d'autres vêtements...
...Et la chemise, les pantalons et le chapeau de la poupée du feu de la Saint Jean...
...Et ces ébauches de couture d'"Amama" qui sont restés dans le coffre de "Jostunetxe" pour d'autres occasions...
...Et l'image de ce costume rouge dont se souvint "Amona" tandis qu'elle me racontait les histoires du temps où elle cousait...
...Et les costumes marron-bleu que l'on voit sur les photos d'Aitita et de ton autre grand-père...
...Et les histoires de Petite boutonnière et Grand bouton que te racontera ton père au cours de vos longues promenades...
...Et le patron que nous avons imaginé pour écrire cette histoire...
...Et les pièces qu'il nous reste à coudre, dans le coeur...
...Et les faufils qui demeurent dans notre tête, attendant leur propre couture...
...Et les mots-points que je suis en train d'écrire, de coudre, pour donner un commencement à cette histoire...
Parce que l'Histoire et le Temps sont deux tissus sans bord.
Qui, tous deux, débutent à la fin et finissent au début.
Sans coupe.
À l'origine
Tout ce qui existait à l'origine: le village, un terrain sans terre; le quartier, une maison sans mur; la rue, un corps sans vêtement.
Quelqu'un créa la terre, parce qu'il fallait bien un endroit où se poser.
Un autre construisit les murs, parce qu'il fallait bien un lieu pour s'abriter.
Un troisième inventa le vêtement, pour retenir les âmes.
Et tous se mirent à coudre.
Alors ils utilisèrent les vêtements, non seulement pour envelopper les âmes, mais aussi dissimuler la honte, le chagrin, la joie et toutes sortes d'émotions.
Et pour se réchauffer...
Se protéger...
S'embellir...
Pour offrir...
Et se souvenir...
Jusqu'au jour où les êtres humains réalisèrent que leurs armoires étaient pleines de vêtements.
...Mais ils ne savaient plus, alors, ce que c'est que coudre...
Trois mots
Supposons.
Supposons que Txomin soit le premier.
Et Mari, sa femme.
Supposons que nous soyons au commencement de la Préhistoire. Les hommes et les femmes travaillent la pierre, chassent et cueillent les fruits.
Txomin est jeune et grand. Fort aussi. Tout comme Mari.
Txomin est heureux et fier. Ce matin il s'est levé tôt pour partir à la chasse. Mari est restée dans la grotte.
Mari est venue avant-hier vivre avec Txomin. Pour l'occasion la mère de Mari a offert à Txomin le vêtement de son défunt mari. Txomin est alors devenu l'époux de Mari.
C'est pourquoi, aujourd'hui, Txomin est heureux. Parce que Txomin est maintenant un homme, et qu'il porte la peau du plus beau sanglier de la forêt, et parce qu'en plus de lui donner la force du sanglier auquel elle appartenait, cette peau va lui transmettre l'esprit de celui qui la portait avant lui. Mari a reçu en héritage les défenses du fameux sanglier. Sa mère lui a données, en mémoire de son père, pour que l'ombre de la tempête noire ne lui fasse aucun mal. A présent, Mari veut les porter autour du cou, comme un collier. Elle ne sait pas encore qu'elle est sur le point de créer un bijou qui sera encore utilisé des milliers d'années plus tard. Pour Mari, ce pendentif, fait de tendons et de défenses de sanglier, n'est autre qu'une protection, une amulette, un talisman.
Mari en est là lorsque Txomin entre dans la grotte. Le jeune homme a la joue gauche tailladée et son vêtement est déchiré de haut en bas:
-Peau rrraou crrac!
Il prononce les trois mots, essoufflé, en montrant à sa femme la peau de sanglier en lambeaux.
-Peau rrraou crrac?!
Mari répète ces trois mots, comme pour l'interroger, ou s'exclamer peut-être, les mains sur la tête, le coeur battant.
Txomin pose sur le sol le sanglier qu'il vient de tuer, et qu'il transportait sur son dos. Puis, après avoir passé sa main sur sa joue humide, il montre à Mari comment il s'y est pris pour attraper l'animal, comme s'il voulait ainsi obtenir le pardon de son épouse. Peu à peu, le visage assombri de Mari s'éclaire. Txomin achève ses explications et retire son habit. Mari ramasse la peau de son défunt père et observe le visage de l?homme. Elle fait trois pas dans sa direction. Elle lèche sa blessure et, au passage, nettoie aussi le sang séché sur son cou.
Elle le lèche puis le câline, et les câlins se font caresses, et les caresses, cris. Et la douleur est aussitôt oubliée.
Après ce moment de tendresse, Txomin se relève, écorche le sanglier fraîchement tué et le découpe en morceaux à l'aide d'une hache. Comme si la mort de l'animal ne lui suffisait pas, il le frappe à plusieurs reprises, et chaque coup est une punition supplémentaire infligée au coupable de ses blessures. La douleur reprend de plus belle sur sa joue. Douleur aussi sur l'ombre de la peau de bête. Mari demeure silencieuse. La chouette hulule. Le vent. Le vacarme. La femme s'en va faire du feu. Une baguette et deux mains. Mari frotte, frotte la baguette, avec ses mains. Et la baguette fait surgir une étincelle. Et l'étincelle, une flamme. Et la flamme, le feu. Et le feu, la lumière. La grotte semble éclairée comme en plein jour.
Mari regarde les deux peaux, l'ancienne et la nouvelle. Elle les place bord à bord. S'il existait un moyen de les assembler!
Elle regarde autour d'elle. Elle a besoin de quelque chose. Quelque chose qu'elle ne connaît pas encore. Son homme dort, exténué par les travaux à la hache (et d'autres activités). Mari, après avoir observé les alentours, porte sa main droite à son cou. L'amulette. Où est-elle?
Ah! Elle s'en souvient. Quand Txomin est entré dans la grotte, elle était justement en train d'enfiler les défenses sur le tendon; en effet, chacune d'entre elles avait un petit trou, peut-être parce que leur terrible propriétaire avait des caries. Par conséquent, Mari fait passer aisément une première défense sur le fil. Puis renouvelle l'opération avec une deuxième.
Mari se saisit d'une torche et dirige ses pas vers l'extérieur de la grotte. Elle porte l'un des colliers autour du cou et l'autre dans sa main. Elle se rend dans un autre quartier. Chez une voisine. Une autre Mari.
La voici arrivée.
La première Mari montre à la deuxième l'amulette qu'elle tient dans la main. En échange, elle demande à la deuxième Mari, par gestes, l'arête de poisson qui est sur le sol. La deuxième Mari comprend immédiatement l'offre de sa voisine. Et l'accepte.
À présent, la première Mari retourne dans sa grotte, l'arête de poisson à la main.
En arrivant, elle prend la vieille peau déchirée. Avec la hache de son homme, elle découpe des entailles sur le bord. Puis elle fait la même chose avec la nouvelle peau. Elle les place bord à bord et fait passer l'arête et le tendon dans chacune des entailles des deux peaux.
Comme si elle cousait.
Cinq outils
Ta mère m'a demandé de te montrer les cinq outils indispensables pour apprendre à coudre. Je lui ai répondu que quand tu serais en âge de coudre, tu n'aurais besoin, pour te mettre dessus, que d'un vieux torchon, et pour cela, il n'est pas nécessaire d'apprendre la couture. Mais elle a insisté, insisté pour que je te montre. Et bien, voici les cinq outils. Il y en aurait bien davantage, mais bon, je te montre ceux qui sont essentiels.
Le dé
On raconte que c'est une très ancienne grand-mère qui a imaginé la couture pour réparer la chemise d'un très ancien grand-père. Elle aurait passé toute la nuit, sans relâche, à inventer l'aiguille et le fil. Dans ce temps-là, les hommes vénéraient le soleil, la lune et la tempête, et cette grand-mère devait réparer la chemise de son mari avant le lever du soleil, si elle ne voulait pas que le Grand Seigneur de la Nuit l'emportât avec lui. C'est pour cette raison que Mari travailla toute la nuit à réparer la chemise, et qu'elle se fit, à la pointe du majeur, un trou de la taille d'une lentille. Pourquoi? Parce que la pauvre ne connaissait pas encore le dé.
Maintenant, tu sais ce qu'il te reste à faire: avant de commencer à coudre, mets un dé. Choisis-le léger, en argent ou en plastique, peu importe; un dé qui rentre facilement sur le majeur, sans trop serrer. Utilise-le sans cesse, jusqu'à ce que tu te rendes compte que tu couds mieux avec lui que sans lui.?
Le centimètre
Bien des années sont passées et de nombreux petits Txomin et Maritxu sont nés dans les environs. Quand ils sont devenus grands, on les a appelés Txomin et Mari. Ils ont abandonné les grottes pour vivre dans des huttes. Un jour, l'une de ces Mari était en train de coudre, avec un dé, cela va de soi, près du feu, dans sa hutte. Le lendemain, on célébrait la fête du Printemps et elle devait réparer le costume de son mari. L'homme s?apprêtait à mettre la peau de sanglier reçue de ses ancêtres. Cette peau avait, semble-t-il, un côté plus foncé que l'autre. L'époux de Mari disait que la double couleur était due au fait qu'elle portait en elle l'hiver et le printemps, les temps anciens et les temps nouveaux, la mort et la naissance. C'est du moins ce que lui avait dit sa mère en lui offrant. Elle lui avait également confié qu'il fallait, de temps en temps, y coudre une nouvelle pièce, afin que son lignage ne mourût pas. Mari était donc occupée à cela lorsqu'arriva la mi-journée. Elle appela sa fille:
-Maritxu! Apporte le repas à ton père.
© Arrieta, Yolanda. Jostorratza eta haria, Alberdania, Irun, 2001.
© Traduction: Kattalin Totorika
