ATXAGA, Bernardo :
Méthode pour écrire...

Extrait du conte « Méthode pour écrire un conte au fil de la plume » In Atxaga, B., Un cheveu sur la langue, Le Serpent À Plumes, 1995, Paris, 9-28. Traduit de l'espagnol par André Gabastou


« Pour écrire un conte au fil de la plume, ou ce qui revient au même, pour écrire un conte à la manière de Cervantes et de bien d'autres classiques -qui étaient, semble-t-il, des écrivains rapides et guère amis des corrections et des apostilles-, il suffit de deux choses : un stylo à plume et une qualité que, pour donner un certain mystère à cette introduction et, au passage, faire l'économie de l'aridité propres à toute méthode, j'appellerai purement et simplement CEV, sans donner davantage de détails. Bien, avoues nous déjà un stylo ? Si oui, comptons à présent les feuilles de papier que nous nous proposons de remplir -une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, par exemple-, et mettons les soigneusement à portée de main. Parfait, tout est en place ? Sommes-nous déjà assis devant la table, dévorés du désir d'écrire un conte au fil de la plume ? Qui, d'accord. Le moment de se concentrer un peu est arrivé.

Comme l'air que nous respirons treize fois par minute, dit le poème, mais de ceux qui veulent écrire un conte au fil de la plume, on exige un peu plus. Treize fois par minute, c'est beaucoup. Trop d'inspirations et, surtout, trop d'expirations. Douze devraient suffire, et il serait bon que nous pussions descendre à onze ou même à dix. En fait, moins nous faisons fonctionner nos poumons, mieux cela vaut pour notre concentration, plus nous aurons de chances d'atteindre un état propice à l'apparition de cette qualité que nous appelons CEV. Mais, attention, pas d'exploits, il est hors de question de forcer le cours des choses au point d'en arriver à zéro inspiration : nous sommes là pour obtenir le CEV, et non le RIP ; nous sommes là pour écrire un conte simple, et la gloire post-mortem est à mille lieues de nos souhaits. Bien, nous contrôlons déjà notre respiration et nous nous concentrons sur ce que la nature, si consolatrice, toujours prête à aider ceux qui ont besoin de sortir d'eux-mêmes, nous offre juste de l'autre côté de la fenêtre. Observons attentivement : que voit-on de l'autre côté de la fenêtre ? Peut-être un ciel qui, au fur et à mesure que l'après-midi avance, s'adoucir et s'orne déjà d'une lune couleur gris fumé ? Et un parc ? Voit-on un parc ? Peut-être voit-on une ria qui, venant de la mer, finit par pénétrer dans les bas quartiers d'une ville industrielle ? Bien, supposons que c'est précisément ce que l'on voit, étant donné que le type de paysage choisi n'affecte en rien notre propos et que n'importe lequel peut faire l'affaire. Quoi qu'il en soit, cette attitude contemplative sera pour un bon bout de temps la nôtre, et en plus nous ferons bien attention à tout ce que bouge en face de nous. Sans raison particulière, uniquement pour accéder plus facilement à cette concentration qui nous mènera au CEV.

Il y a des choses qui ne bougent pas ou qui n'ont pas l'air de bouger. Le ciel, par exemple, ou la lune couleur gris fumé, ou la ville industrielle qui s'étend et se développe à partir des deux berges de la ria. Il en est d'autres, en revanche, qui bougent, les feuilles des arbres du par cet les oiseaux qui voltigent de-ci de-là en quête des miettes de pain jetées sur l'herbe par les passants. Et les passant, eux aussi, bougent, de même que leurs chiens, leurs balles, leurs disques de plastique. Et celui qui bouge le plus, c'est un vieil homme qui -sur l'une des placettes du parc, derrière une haie- n'arrête pas de sauter et a l'air de danser une jota. Réfléchissons un peu, concentrons-nous davantage : que fait donc ce vieil homme ? N'essaie-t-il pas de distraire son petit-fils qui- probablement, s'est mis à pleurer dans son landau ? Il est, bien entendu, impossible de le savoir, à cause de la haie, à cause de ce parapet qui ne nous permet de voir que sa tète et ses épaules. Mais, bon, un instant a passé et la scène a changé, le danseur a cessé de bouger, la proximité du couple qui passe devant l'entrée de la placette l'a poussé à s'arrêter. Au lieu de danser et de sauter, il palpe à présent les feuilles d'une plante avec l'application d'un naturaliste. Mais un autre instant passe, le couple s'éloigne de la placette, et le vieil homme revient à la charge, il saute de plus belle. Vraiment, quel étrange danseur que ce vieux monsieur ! parce qu'en plus, il est en costume-cravate, ce qui ne doit pas être très pratique. Mais finalement, nous n'en avons que faire ! Comme nous n'avons que faire de ce corbeau qui vole au-dessus du vieil homme en cherchant à atteindre la partie du parc recouverte de miettes de pain où pullulent les moineaux. Et ces miettes forment un tapis tout blanc, et le corbeau qui vient de s'y poser a l'air vraiment noir. Et notre stylo à plume que nous avons posé sur la première des onze feuilles, a lui aussi l'air vraiment noir, aussi noir que n'importe quelle plume du corbeau. Et nous sommes déjà en train de contempler nos feuilles et notre stylo, nous suivons déjà des yeux cette petite plume dorée qui, par sa forme, ses courbes, son petit trou central, rappelle tant la cabine d'un Spoutnik ou un polariscope. Bien, l'exercice de concentration est sur le point de se terminer, le moment est presque arrivé de mettre à contribution cette qualité dont nous pensons qu'elle est indispensable pour écrire un conte au fil de la plume et que nous appelons CEV.

CEV, un trio de lettres donc, qui semble désigner une caisse d'épargne ou une taxe quelconque. Mais non, pour nous, il s'agit de l'abréviation d'une capacité que, barbarisme inclus, tous les praticiens de l'écriture au fil de la plume appellent Capacité Empathique Volante ; expression dans laquelle les mots Capacité et Volante signifient ce que tout le monde sait, et Empathique -terme qui ne figure pas encore dans les dctionnaires espagnols- l'habilté à s'imaginer dans la situation d'un autre ou de plusieurs autres. Bien, mon cher lecteur, mon cher élève : vous devinez maintenant ce qu'il vous reste à faire. Vous devez, en effet, profiter de la concentration que nous avez obtenue en regardant par la fenêtre pour vous identifier au stylo que vous avez posé sur la première des onze feuilles et vous mettre à voler avec lui. Souvenez-vous : ce stylo est une fusée -un Spoutnik, un polariscope- , et il peur survoler cette ville pour revenir ensuite avec une ou mille histoires.

D'accord, ce n'est pas facile. Du moins, ce n'est pas facile la première fois. Il en va comme avec certaines positions au yoga, sur la méthode ou la vidéo du maître elles ont l'air naturelles et faciles à reproduire et pourtant il arrive que l'élève se blesse, voire qu'il se décor auge. Mais deux ou trois échecs ne doivent pas nous inquiéter. La gloire de la littérature au fil de la plume est le lot des forts, des infatigables, des volontaires qui, tel l'alcyon, construisent et reconstruisent le nid détruit par les vagues de la mer. Souvenez-vous donc de ceci : si vous ne réussissez pas du premier coup, ne vous inquiétez pas. C'est normal. Il y a des gens qui n'ont réussi qu'à la dix-septième tentative. »


© Un cheveu sur la langue: Le Serpent À Plumes