ELORRIAGA, Unai:
Le cheveu de Van't Hoff
Tsaw latsaw
(...)
– Vous devez être du Ministère – dit la personne qui lui ouvrit la porte. Au deuxième étage. C'était une femme d'un certain âge, d'un âge standard, sa robe avait des fleurs bleues, mais on aurait dit que les fleurs s'échappaient de la robe, qu'elles lui montaient au visage et descendaient le long des bras ; cette femme avait l'air d'un dessin mal fait.
– Vous êtes Martine ?
– Non, sa sœur. Suivez-moi – elle conduisit Matias dans un salon en bois –, attendez ici un instant.
Elle laissa Matias seul au salon et referma toutes les portes derrière elle. Lorsqu'il fut convaincu qu'il était vraiment seul, il déposa tous ses appareils sur le canapé et se dirigea, sans perdre une seconde, vers l'endroit où se trouvait l'encyclopédie.
Elle était là bien sûr : Encyclopédie Universelle / « Tabucchi ». Après avoir tant cherché, après avoir entendu tant de choses sur cet ouvrage, il pouvait enfin voir l'encyclopédie Tabucchi, il pouvait même toucher l'encyclopédie Tabucchi.
Il était tout étonné de constater que, jusqu'alors, il n'avait vu, physiquement, aucun exemplaire de cette encyclopédie ; pas même en photo. Il trouvait étonnant, par exemple, de ne pas savoir de quelle couleur était la couverture ou de ne pas avoir connaissance de l'existence de ces traits inesthétiques qui soulignaient le nom. Et cela, après avoir passé tant de temps à chercher cette encyclopédie, après avoir tant parlé d'elle.
Il pensa tout cela pendant qu'il cherchait la lettre g. Il la trouva vite (Galilea-Göksu). Puis il chercha un mot. Il le trouva et en lit deux ou trois lignes. Il remit le livre sur l'étagère. Il fit de même avec la lettre s : il prit le volume Schaudinn-Tassos et après une consultation rapide, il commença à lire un article.
À ce moment-là Matias entendit une porte s'ouvrir. Il referma l'encyclopédie à toute vitesse et voulut la poser sur l'étagère avant que quiconque n'entrât au salon, comme s'il était en train de commettre un péché, en d'autres mots, comme s'il tenait dans ses mains des filles nues, et non une encyclopédie, de nom Tabucchi et à l'aspect inesthétique.
– Continuez... continuez à regarder...si vous le voulez – lui dit celle qui devait être Martine.
– Non. Si vous le voulez bien nous allons commencer tout de
suite – Matias désigna sa montre, comme si le temps l'eût vraiment inquiété.
Martine lui tendit une chaise et l'invita à s'asseoir à une table ovale. Lorsque tous deux furent assis, Matias se releva et dit :
– Si cela vous est égal, je vais regarder, oui...une chose...dans l'encyclopédie. Il se leva et prit la lettre v. Il prit le volume Tizsa-Vardar. Mais la situation était quelque peu dérisoire : Martine assise à une table, derrière lui, et Matias consultant l'encyclopédie. Il fallait faire vite. Il procéda exactement comme les deux fois précédentes, à savoir, il chercha le mot, lit quelques lignes et remit le livre sur l'étagère. Ensuite il s'assit de nouveau à la table.
– Vous consultez vite – lui dit Martine. En disant cela, elle voulait lui signifier qu'il avait agi bizarrement et qu'elle, Martine, s'en était rendu compte, mais qu'elle ne lui demanderait pas des explications, les bizarreries des autres lui importaient bien peu; que l'état mental des autres ne la tracassait pas, qu'elle en avait assez avec ses propres problèmes, à son âge et que, s'il le voulait, il pouvait agir de la sorte une ou mille fois.
Matias donna une excuse quelconque, une excuse dépourvue de tout fondement, insensée. D'ailleurs, aussitôt sortie de sa bouche, son excuse tomba sur la table et explosa, s'éparpillant en mille morceaux dans le salon, elle ne valait plus rien.
Alors qu'il préparait son magnétophone pour enregistrer l'entretien, Matias se rendit compte que la sœur de Martine se trouvait aussi dans le salon. Assise sur un canapé, à quelques trois mètres. Matias eut l'impression que, pour lors, les fleurs de sa robe étaient complètement désordonnées : certaines d'entre elles lui pendaient des coudes et d'autres étaient en train de dévorer le visage de la femme et rentraient dans ses narines. Lorsqu'elle s'aperçut que Matias la regardait, elle demanda – Puis-je rester ici ? –, comme l'aurait demandé une vitre. – Oui, madame – lui répondit Matias et il ajouta – Je vous en prie – ou une formule de ce genre.
– Nous allons commencer, n'est-ce pas ? – dit Matias, convaincu qu'ils allaient entamer l'entretien. Il mit en marche le magnétophone.
– Le fait est que... – commença par dire Martine – oui... on nous a appelé du Ministère, mais je n'ai pas très bien compris de quoi il s'agit. Je ne sais pas très bien ce que vous cherchez.
Matias lui expliqua le projet du Ministère et il lui dit qu'ils étaient en train de recueillir des biographies singulières. Mais il lui sembla que le mot « biographie » pouvait être inusuel pour Martine et il lui dit que le Ministère était en train de recueillir, dans toutes les régions, les histoires de vies singulières et qu'elle, Martine, connaissait peut être une personne au village qui avait eu une vie différente, une vie inhabituelle et que même si cette personne était décédée cela ne faisait rien, le but étant d'enregistrer le récit de vies étonnantes. Martine demanda – Pourquoi faire ? –, convaincue que le Ministère faisait toujours des choses pratiques ; Matias répondit que ce n'était pas très clair, que le Ministère envisageait peut-être de créer des archives, de faire un livre ou une collection de livres, mais qu'en fin de compte il fallait enregistrer dans le magnétophone des biographies hors du commun.
Martine se mit à penser et elle passa en revue la vie des gens qu'elle connaissait. Mais tous étaient des commerçants ou travaillaient dans des hôpitaux ou dans des bureaux et passaient le plus clair de leur temps au travail ; ils passaient jusqu'à dix sept ou dix huit heures par jour au travail car, selon Martine, les heures de travail sont les plus précieuses et elles valent le double des autres. Une fois leur travail fini, ces personnes, pensait Martine, cèdent à la fatigue sur un canapé marron ou rouge ou vert et n'ont guère le temps de s'adonner à des bizarreries.
Voyant que Martine ne savait plus quoi dire, sa sœur se mit à parler à sa place. Elle dit « peut-être les frères qui habitaient sur la place », « oui, l'histoire des frères de la place » acquiesça Martine.
– L'aîné était Pablo et l'autre était... Pablo était aveugle, n'est-ce pas, Mercedes ?
– Oui, Pablo et Mateo. L'aveugle était Pablo et l'autre Mateo.
Matias avait Mercedes en face, mais Martine tournait le dos à sa sœur et chaque fois qu'elle voulait lui demander quelque chose elle devait se retourner, de même que quand elle voulait écouter la réponse et chaque fois qu'elle se retournait son corps faisait crac. Matias se rendit compte que cette situation était inconfortable et qu'elle entravait la communication. De plus, il était évident que Mercedes avait l'esprit plus éveillé que sa sœur et qu'elle articulait bien les mots, surtout les s et les r. C'est pour toutes ces raisons que Matias demanda à Mercedes de s'approcher de la table, afin d'enregistrer aussi ses propos. Outre ces raisons, il y avait aussi le fait que l'appareil enregistrait tous les crac émis par le corps de Martine et que cela le gênerait ensuite pour faire les transcriptions.
« Le fait est » dit Martine, tandis que Mercedes s'asseyait à la table, « que les frères de la place n'avaient en tête que ce jeu, tous les jours et partout ; comment s'appelait ce jeu,
Mercedes ? » Mercedes dit qu'elle ne connaissait pas le nom, mais qu'il ressemblait au jeu d'échecs ; qu'il ressemblait mais qu'il était bien plus compliqué, c'était Mateo qui le lui avait dit un jour. Et chaque fois qu'elle prononçait le nom de Mateo, toutes les fleurs éparpillées hors de sa robe y revenait à nouveau, et Matias comprit que, pour Mercedes, Mateo n'était pas simplement Mateo, qu'il signifiait pour elle bien d'autres choses.
Puis elle expliqua que ledit jeu était beaucoup plus compliqué que les échecs ; en effet, aux échecs les mouvements sont toujours les mêmes, le cavalier se déplace dans ce sens, la tour dans cet autre et la reine comme on veut. Mais au jeu des frères, les mouvements des pièces étaient toujours différents, dit-elle. Alors Mercedes se tut, elle regarda le plafond, releva la chaussette de sa jambe droite et reprit son explication. Au jeu des frères, poursuivit-elle, il faut tenir compte de l'heure, du temps qu'il fait et de je ne sais combien d'autres choses. Comme elle avait l'impression de s'expliquer très très maladroitement, elle décida de parler plus lentement et dit « Je veux dire qu'on déplace une pièce différemment, par exemple, suivant qu'il soit dix heures cinq du matin ou six heures trente trois de l'après-midi et que, même à la même heure, les pièces sont déplacées différemment selon que le soleil brille, qu'il fasse quatre degrés de température ou que le vent souffle du nord ». Elle termina en disant que l'inventeur de ce jeu devait avoir une sacrée tête et que les frères n'avaient que ça en tête.
« Le fait est », répéta Martine, « que des championnats du monde avaient lieu tous les ans. Ou des championnats d'Europe. Ils avaient lieu en France, en Suisse ou au Portugal. Et les frères y allaient toujours. Ils allaient pour voir mais non pour jouer ». Mercedes ajouta qu'en fait, ils jouaient et que d'ailleurs, Pablo était bon, même très bon, mais comme il était aveugle, Mateo devait lui préciser à chaque coup, la température, la direction du vent, l'heure... ainsi que le jeu de son adversaire ; c'est la raison pour laquelle les juges ne les laissaient pas participer, car dans ce cas il y aurait eu deux joueurs contre un. C'est pourquoi ils ne prenaient part à aucun championnat, ni aux petits ni à ceux d'Europe, mais cela ne les empêchait pas d'y aller, ils y allaient tous les ans en tant que spectateurs. – Ils économisaient pendant toute l'année – dit Martine – ; ils ne vivaient que pour cela. Après avoir passé cinq jours là-bas, ils rentraient sans le sou.
Ensuite elles racontèrent qu'une année, ils durent dépenser tout l'argent économisé pour le voyage en frais d'hôpital. Martine pensa alors que cette année-là pouvait être « celle où Pablo devint aveugle », mais Mercedes rectifia, c'est dans son enfance que Pablo devint aveugle, à l'âge de sept ou neuf ans, elle ne le savait pas exactement, mais c'était un chiffre impair, il avait sept ou neuf ans, ça elle en était sûre. Les deux sœurs se mirent alors d'accord, il devait y avoir certainement une autre raison, mais ce qui est certain c'est qu'il ne leur restait plus d'argent pour voyager.
– Lituanie – dit Mercedes et, à l'entendre prononcer ce mot, Matias aurait pu penser que « Lituanie » était un mot érotique, s'il n'avait pas su auparavant que la Lituanie est un pays aux coordonnées géographiques connues, comme la plupart des pays dans le monde, qui figure dans la plupart des cartes à côté de la Lettonie.
Mercedes précisa que cette année-là le championnat avait eu lieu en Lituanie et que les frères n'avaient pas d'argent pour s'y rendre, car ils l'avaient dépensé en frais d'hôpital ou dans l'achat d'un grand bateau, peu importe. Le fait est qu'ils n'avaient pas d'argent pour se rendre en Lituanie.
« Ils commencèrent alors à vendre leur matelas » dit Martine.
« Puis ils vendirent les chaises et deux tapis », mais apparemment cela ne suffisait pas pour payer le voyage en Lituanie et « ils finirent par vendre aussi leur baignoire ».
Certes, ils réunirent assez d'argent pour l'aller, mais pas pour le retour, les gens commencèrent alors à s'inquiéter et ils leur demandaient « Vous n'êtes pas fous, non ? » ou encore « Aller là-bas c'est une chose, mais comment allez-vous revenir ? » ; les frères répondaient qu'ils trouveraient moyen de s'arranger et qu'ils reviendraient bien un jour ou l'autre.
C'est Mercedes qui finit le récit et elle raconta que les frères n'étaient jamais revenus et que cela faisait déjà trente sept ans et cinq mois qu'ils étaient partis. Mais elle ajouta que c'est leur cousine qui avait acheté la baignoire des deux frères, leur propre cousine l'avait achetée aux frères et qu'elle, Mercedes, allait souvent chez la cousine voir la baignoire. Que cela avait été une bonne acquisition, car c'était une très bonne baignoire, comme celles qu'on faisait autrefois et qu'elle ne rouillerait pas de si tôt.
Matias se laissa alors emporter par son imagination : il vit Mateo buvant à une fontaine publique de Lituanie, tout seul, car il s'imagina que Paul était mort, bien sûr. Puis il dit aux deux sœurs que c'était bien, très bien, que c'était justement ce qu'il lui fallait enregistrer et que cette histoire de Mateo et de Paul n'était vraiment pas banale. Martine en fut toute émue et elle demanda à Matias si cela suffisait ou si elles devaient en rajouter. Matias lui répondit que cela était amplement suffisant mais que si elles se souvenaient d'une autre histoire il l'enregisterait volontiers. Mercedes n'était pas encore revenue de Lituanie, quant à Martine, elle ne se rappelait plus aucune autre histoire.
Matias éteignit le magnétophone, clic. Puis vint le moment des adieux et des remerciements, trois et quatre bises, des salutations et Je ne vous ai rien proposé à boire et Cela ne fait rien, Vous prendrez bien quelque chose maintenant, Non, merci beaucoup non, Merci, À la prochaine, Au revoir, Au revoir, Au revoir, Au revoir.
Lorsque Matias sortit sur le palier, les escaliers lui firent penser à ceux des cabinets médicaux privés. En effet, les escaliers des cabinets médicaux privés sont différents des escaliers normaux. Une de leurs caractéristiques principales est, par exemple, qu'ils font baisser la fièvre. Cela signifie que les patients, en sortant du cabinet, sentent presque toujours que la fièvre disparaît, comme si les escaliers et le Ministère de la Santé avaient signé un contrat. Il est vrai que les escaliers de chez Martine et Mercedes n'avaient rien à voir avec ceux des cabinets médicaux privés, mais Matias avait quand même fait le rapprochement.
A ce moment-là, une drôle de mouche apparut dans les escaliers. Une mouche aveugle. Matias pensa alors que la plupart des médecins de la planète, malgré leurs grandes capacités et toutes leurs études, n'avaient jamais vu dans leur vie une mouche aveugle. Et lui, Matias, était en train d'en voir une à cet instant même. Il sut que la mouche était aveugle car elle se cognait contre tous les murs de l'escalier – sans un but concret – et que de temps en temps elle volait derrière le tableau suspendu à l'un des murs de l'escalier. Enfin l'argument la plus concluant : lorsque la mouche se posa par terre, Matias mit le pied au-dessus d'elle comme pour l'écraser et la mouche ne broncha pas. Or tout le monde sait que les mouches sont les créatures les plus rapides de l'univers, qu'il est extrêmement difficile d'attraper une mouche ; et même si elles ne sont pas les plus rapides, elles sont parmi les plus rapides, les deuxièmes ou peut être les troisièmes dans la classification des créatures les plus rapides de l'univers, même la rapidité et les réflexes sont des concepts difficiles à mesurer. Mais notre mouche ne bougea pas d'un millimètre lorsque Matias la menaça ; aussi, pensa-t-il qu'elle était aveugle ou sinon qu'il s'agissait d'une mouche peu sérieuse qui voulait aller à l'encontre des normes traditionnelles des mouches, qui s'opposait à la globalisation des mouches.
Matias, bien sûr, ne l'écrasa pas et il sortit dans la rue.
Ce matin-là, il fit encore des enregistrements dans deux autres maisons, l'un fort intéressant, l'autre pas tellement. Mais de toutes façons, il devrait les écouter à nouveau l'après-midi, dans sa pension. Il en transcrirait certains, d'autres non. Il répéta cinq ou six fois cette phrase dans sa tête. Au Ministère on lui avait dit de transcrire tout ce qu'il enregistrerait. Mais c'était sûr qu'il n'allait pas tout transcrire. Il pensait que c'était une perte de temps. Une perte de temps. Cela aussi, il se le répéta cinq ou six fois. Une perte de temps. Il ne transcrirait que les bons enregistrements. Les autres non.
Dans les deux autres maisons il y avait aussi, bien sûr, l'encyclopédie Tabbuchi. Et Matias refit dans ces deux maisons ce qu'il avait fait dans la première, dans celle de Martine et Mercedes : il rechercha les mêmes termes, il lit quelques lignes et remit le livre à sa place. Dans l'une des maisons il le fit en cachette, dans l'autre il demanda l'autorisation.
Puis il rentra à nouveau dans le vent. Il lui sembla que le vent, s'il n'avait pas été si primaire, aurait pu être fait en caoutchouc mousse ou en une autre matière semblable, tout aussi extravagante. Le vent lui donna quelques idées et lui en enleva d'autres. Il lui fit penser, par exemple, qu'à la pension, au repas de midi, il y aurait à manger des haricots verts ou un légume encore plus incompréhensible.
© Traduction : Edurne Alegria
© Van't Hoffen ilea : Elkar
