ETXANIZ ERLE, Xabier:
Patxiki

Iñaki et Itziar sont assis, comme d'habitude, autour de la table. Après avoir terminé leurs devoirs, pour le dîner ils ont mangé une délicieuse omelette. Maintenant qu'ils ont le ventre plein, ils vont écouter l'histoire du soir. À tour de rôle, Papa et Maman leur racontent une histoire passionnante avant d'aller au lit.

Aujourd'hui, c'est le tour de Maman. Tandis qu'elle nettoie les lentilles, Iñaki et Itziar s'installent à côté d'elle, prêts à écouter l'histoire.

-Bon, les enfants, aujourd'hui, je vais vous raconter une belle histoire, mais vous le savez, une fois l'histoire terminée, au lit !

-Oui, oui, Maman.

-L'histoire d'aujourd'hui, leur explique Maman pour commencer, n'est pas un récit d'aventures, ni une histoire de lions ou d'éléphants, non. Dans cette histoire, il n'y a ni Indien, ni chevalier ; elle parle d'un petit enfant et elle s'est passée il y a quelques années.

Iñaki et Itziar suivent le récit sans en perdre une miette. Ce qu'ils vont entendre est une histoire d'aujourd'hui, une histoire vraie. Oui, ce soir Maman va leur raconter l'histoire de Patxiki.

Cela s'est passé il y a quelques années, dans une ville comme la nôtre, à quelque chose près. Il y avait énormément de voitures dans les rues, et toujours beaucoup de circulation ; le soir, on pouvait voir des lumières colorées partout. Beaucoup de gens vivaient dans cette ville et les maisons étaient construites les unes à côté des autres. C'est dans l'une de ces maisons que naquit un petit garçon. Il s'appelait Patxi, mais comme il était tout petit, bientôt tout le monde se mit à l'appeler Patxiki.

Patxiki avait trois frères et soeurs. Il était le plus jeune de la famille, et tout le monde veillait sur lui.

-Ah, cet enfant !, disait toujours la mère. Il ne grandira jamais !

-Je m'en occuperai, affirmait Joana. Il jouera avec mes poupées.

C'est ainsi que Patxiki, tout petit, entra dans le monde des poupées. Il s'asseyait sur une chaise de poupée, se servait d'une assiette de poupée, ses habits avaient la taille de vêtements de poupées. Car Patxiki était aussi haut que les poupées. Son lit, qui n'était autre qu'une boîte à chaussures, semblait moëlleux et confortable.

Au début, il dormait dans la chambre de ses parents, mais dès qu'il eut trois ans...

-Ah, cet enfant ! Nous devons le faire passer dans la chambre des garçons !, dit la mère.

-Parfait, ajouta le père, nous le mettrons entre Joxantonio et Kepa, dans la table de nuit. Dès lors, Patxiki passa ses nuits à rêver dans la chambre des garçons ; il faisait de très jolis rêves : parfois, il faisait de la moto avec son père, ou bien il était très grand et fort, il allait dans la montagne, nageait dans l'océan ou jouait avec les oiseaux dans les arbres les plus hauts. Vraiment, Patxiki faisait de très jolis rêves, et en plus, il aimait beaucoup la compagnie de Joxantonio et Kepa.

Tous les soirs, ils discutaient avant de s'endormir, et ils auraient continué à bavarder si leur mère n'avait pas été là.

-Ah, ces enfants ! Vous n'allez donc pas vous taire ? Allez, il faut dormir à présent !

-Bonne nuit, Maman, lui lançaient-ils tendrement. Leur mère embrassait alors chacun d'eux.

-Bonne nuit et à demain.

À la maison, tout le monde aimait Patxiki. Quand il rentrait du travail, le père demandait toujours :

-Comment vas-tu aujourd'hui, Patxiki ?

Et la réponse était toujours la même :

-Bien ici, tout en-bas, mais mieux dans ta poche.

Alors, le père prenait Patxiki et le glissait dans la poche de sa chemise.

Ses frères et soeurs aussi aimaient beaucoup Patxiki. L'aîné, Joxantonio, lui parlait toujours avec plaisir et il lui donnait les dernières nouvelles de l?école :

-Aujourd'hui, nous avons gagné à la pelote.

-La pelote ? Qu'est-ce que c'est ?, demandait Patxiki, qui voulait en savoir plus.

Joxantonio lui expliquait alors le jeu de pelote en lui donnant un maximum de détails. Kepa, pour sa part, jouait avec Patxiki la plupart du temps. Ils jouaient souvent à cache-cache et il avait beaucoup de mal à trouver son petit frère ; il devait souvent demander l'aide des autres pour savoir où se cachait Patxiki.

Quant à Joana, elle jouait le plus souvent à la poupée avec Patxiki ; mais parfois, ils jouaient au jeu qu'avait choisi Patxiki.

Patxiki, comme vous le voyez, vivait très heureux parmi les siens. Il aimait beaucoup les dessins animés, les meilleures friandises étaient pour lui, et il y avait toujours quelqu'un prêt à jouer avec lui. Pourtant, Patxiki n'était pas totalement heureux, il sortait rarement de la maison et quand il sortait, c'était dans la poche d'un membre de la famille.

-Regarde Patxiki, ça, c'est l'autobus.

-Il est drôlement grand !

-Oui, les autobus sont grands pour pouvoir transporter beaucoup de gens. Maintenant, cache-toi à l'intérieur.

-Mais pourquoi ?, se fâchait Patxiki.

-Pour ne pas payer ton ticket. Si le chauffeur te voit, nous devrons payer deux places.

Une autre fois, il sortit avec sa mère pour faire les courses. Au marché il y avait de tout et Patxiki ne cessait de poser des questions :

-Maman, et ça, là, qu'est-ce que c'est ?

-Et ce que tu as acheté avant ?

-Maman, pourquoi elles ont des gants les dames ?

La mère répondit comme elle pouvait aux questions de son fils ; ensuite, une fois les courses terminées, ils rentrèrent tranquillement à la maison.

Patxiki, malgré ses six ans, n'allait pas à l'école. Ses parents pensaient qu'il n'était pas fait pour l'école :

-Ah, cet enfant ! Qu'est-ce qu'il va faire, cet enfant, face aux autres ?

-Ce sont des géants à côté de lui.

Les jours passaient, Patxiki ne grandissait pas et il passait des heures à la maison.

Un jour, pourtant, une chose terrible arriva à Patxiki. Ce fut une aventure inimaginable. La vie tranquille et ennuyeuse qu'il avait menée jusque-là fut totalement bouleversée.

Cela se produisit un samedi après-midi. Il faisait chaud dehors et tout le monde était chez soi. Le père et la mère étaient en train de prendre un café dans le salon. Joxantonio tenait dans ses mains un livre d'aventures et Joana dessinait.

-Regardez : Patxiki, Papa, Maman, Joxantonio, Kepa, toi, tous les six ici, dit Joana, mais à l'endroit où Patxiki se tenait un peu plus tôt, il n'y avait personne.

-Patxiki ! Patxiki !, cria-t-elle.

-Qu'est-ce qui se passe ?, lui répondirent d'une même voix Kepa et Patxiki.

-Regardez ce dessin, regardez ! Papa, Maman, Joxantonio, vous, on est là tous les six.

-Oui, oui, très joli, mais on est en train de jouer, alors laisse-nous tranquilles.

Justement, il en était ainsi. Ils jouaient à cache-cache, et à présent, Kepa devait trouver Patxiki. Mais ce dernier ne voulant pas faciliter la tâche à son frère aîné, il s'était caché dans le vase de l'entrée. De là, dissimulé au milieu des feuilles de géraniums, il observait Kepa circuler en tous sens.

À un moment, le père se leva et ouvrit la porte car il devait emmener la voiture au garage.

-Je reviens tout-à-l'heure, dit-il à la mère. C'est l'affaire d'un moment.

Patxiki, voyant la porte ouverte, ne fit ni une ni deux, et sortit.

-Ici, c'est sûr, Kepa ne me trouvera pas, pensa-t-il. Mais au lieu de rester tranquille, il eut envie de sortir dans la rue. Quand il vit les escaliers, il ressentit la même impatience que devant une boîte de bonbons. Il commença à descendre tout doucement ; une brise venait d'en-bas et un sentiment de joie l'avait envahi. Plus il descendait, plus Patxiki était joyeux ; enfin, il vit la porte ouverte. Il franchit le seuil et d'un saut, se retrouva dans la rue.

-J'ai six ans et je suis grand, se réjouissait-il. En plus, je suis bien content parce qu'au moins ici, en-bas, je n'ai pas besoin d'être dans la poche de quelqu'un.

Il passait d'une rue à l'autre, en faisant très attention de ne pas se faire écraser par les chaussures des hommes ou les talons des femmes. Il marchait tout à fait au bord. Patxiki vit toutes sortes de chaussures.

-Celles-ci sont semblables à celles de Kepa, et celles-là ressemblent à celles de Maman.

Après avoir parcouru cinq rues, il commença à sentir la fatigue. Il avait mal aux pieds et se sentait en danger.

-L'un d'eux va finir par m'écraser ! Ils ne regardent personne.

Patxiki, très en colère, s'assit sur une bordure. Il devait être six heures et beaucoup de monde circulait dans la rue. Certaines boutiques étaient encore ouvertes. Patxiki aurait bien volontiers fait une petite sieste. Mais tout à coup, alors qu'il avait les yeux mi-clos, il réalisa qu'on le soulevait ; il ouvrit les yeux et vit de grandes dents.

Un gros chien l'avait attrapé entre ses crocs. Patxiki, pensant que le gros chien allait l'avaler, se mit à pleurer. Mais en entendant ses sanglots, le chien le déposa sur le sol, et Patxiki en fut tout surpris.

-Mais tu es vivant ?, lui demanda le chien, qui n'en croyait pas ses yeux.

-Ça ne se voit donc pas ?, répondit Patxiki, encore secoué par les sanglots.

-Pardon, je croyais que tu étais un os bizarre.

Patxiki n'en revenait pas, un chien qui parle !

-Je sais ce que tu penses, poursuivit le chien. Et oui, nous aussi, les chiens, nous pouvons parler ; ce qui se passe, c'est que vous, les humains, vous ne faites pas attention à nous.

Après avoir dit cela, le chien attrapa Patxiki et le posa sur son cou avec précaution.

-Je suis Blai, et toi ?

-Moi, Patxiki.

-Très bien, Patxiki, à présent nous allons aller dans un parc.

Blai se mit aussitôt à courir. C'était un très grand chien, ou du moins c'est ce que croyait Patxiki. Il s'était accroché à la chaîne que le chien portait autour du cou, et il pensa qu'il était mieux là que dans une poche. Il se sentait très à son aise et se mit à chanter :

Mieux
que sur le sol
dans la poche.
Et mieux
que dans la poche
sur le chien.

-Nous sommes arrivés, annonça Blai. Voici le plus beau parc de la ville ; il est immense et on peut jouer.

-Il est vraiment grand.

-Vite, descends, nous allons jouer.

-Mais moi, je, commença Patxiki, je suis très fatigué et je préfèrerais dormir un peu.

Patxiki s'endormit donc à l'ombre d'un grand arbre, tandis que Blai jouait non loin de là en compagnie d'autres chiens.

Quand Patxiki s'éveilla, il regarda autour de lui. Des enfants, garçons et filles, s'amusaient. Il aperçut Blai, un peu plus loin, avec un autre chien. Ils galopaient sur l'herbe, comme les chevaux au cinéma.

-Blai est mon ami, et je suis mieux sur son dos que dans la poche de Papa, dit Patxiki.

En disant « Papa », il se souvint de sa famille. Ils devaient être inquiets à l'heure qu'il est. Cela faisait deux heures qu'il avait quitté la maison et il n'avait jamais passé autant de temps dehors sans un proche.

-Ils doivent être préoccupés, pensa-t-il.

Patxiki avait raison. Kepa, las de chercher son petit frère, s'était mis à l'appeler. Ensuite, toute la famille avait commencé à le chercher.

-Ah, cet enfant ! Où est-il donc passé ?, se lamentait la mère. Et aussitôt, elle se mit à crier, comme les autres. Patxiki ! Patxiki !

Mais Patxiki ne pouvait entendre leurs appels. Il cherchait Blai dans ce beau parc. Les herbes étaient hautes et les troncs d?arbres ressemblaient à des immeubles. Le sol, en revanche, était mou sous les petits pieds de Patxiki. Il aperçut même des fourmis et une sauterelle. Tandis qu'il écoutait le gazouillis des oiseaux dans les arbres et levait la tête pour les regarder, fatalement, il tomba dans un trou. C'était un petit trou, fait par un enfant, mais pour Patxiki, il était aussi grand qu'un piège à lion. Et voilà qu'il se retrouvait à l'intérieur.

Sa cheville commença à enfler, il avait mal et ne savait que faire. Ses proches étaient trop loin pour pouvoir entendre ses cris, et il se sentait complètement seul dans ce parc.



© Etxaniz Erle, Xabier. Patxiki, Elkar, Donostia, 1985.

© Traduction: Kattalin Totorika