GARZIA, Juan:
Gubbio
(in Garzia, Juan. Itzalen itzal, Alberdania, 1993
©Traduction: Kattalin Totorika
UNE FEMME POÈTE INCONNUE DU MOYEN-ÂGE
De Gubbio, Virginia Ossiani.
Gubbio est grise. Toits gris, murs gris des maisons, dalles grises des rues. Pourtant, ce n'est pas de l'ardoise. Gubbio est construite dans une pierre solide et noble; le Palazzo dei Consoli est fait de cette même pierre, qui se dresse, là-bas, au sommet de la pente grise, au coeur de la ville moyenâgeuse, ombrageant latéralement la place carrée qui s'étend à la vue de la vallée.
Le visiteur qui s'approche de la ville découvrira d'en-bas une ville de pierre grise du Moyen-Âge, se dressant le long d'un petit sommet; la silhouette colossale du Palazzo, aiguille de la balance que figure l'alignement des maisons.
Le voyageur ne sait pas ce qu'il va rencontrer sur place. En effet, aux yeux de la propagande touristique, Gubbio se résume quasiment à ce village où Saint François parla avec le fameux loup, et le voyageur arrive d'Assise quelque peu saturé de ce montage pittoresque autour du saint. C'est pourquoi il n'en apprécie que davantage l'austérité moyenâgeuse des maisons grises groupées, la rudesse uniforme de la pierre rugueuse, et, tandis qu'il avance en observant, toujours au coeur de la ville, la foule animée de la foire avec laquelle il se trouve nez à nez. Ambiance rurale; de temps à autre, vociférations théâtrales des marchands; bâches scintillant au soleil.
Après en avoir fait le tour, il monte à travers les rues ombragées, admire les ferrures ornant les porches des élégantes maisons en pierres taillées ou des demeures plus ordinaires. Sur le gris mat de la pierre, l'éclat des ferrures noires. Ornements, outils, armes... A Gubbio, on a toujours travaillé l'acier, les habitants de Gubbio ont les paumes de mains grisées par la limaille de fer, les yeux tristes à force de contempler les morceaux de fer incandescents.
Le visiteur n'est pas au courant ? il ne lit pas les journaux locaux? de la découverte qui a fait grand bruit ces jours-ci, dans les environs. Les habitants, eux, paraissent bien avoir perdu depuis longtemps leur capacité à s?étonner de tout et de rien. Depuis que ce terrible loup apprivoisé par il Poverello (le petit pauvre, Saint François) erra en chien paisible de maison en maison jusqu'à mourir de vieillesse, c'est comme si leur faculté d'émerveillement s'était épuisée définitivement. On pourrait même douter du fait qu'ils aient eu connaissance de l'information.
Toute l'histoire a commencé lorsqu'ils ont attaqué les travaux de rénovation de l'édifice dénommé la Maison du Chapelain. La maison est belle, mais aussi très ancienne, et le fait qu?elle ait été depuis longtemps laissée à l'abandon, ainsi que son emplacement peu enviable - exposée à tous les intempéries ? sont pour beaucoup dans sa dégradation. Ils souhaitent en faire un centre culturel. Alors qu'ils y travaillaient, apparut le manuscrit ancien qui fait aujourd'hui tant de bruit. Les pages se trouvaient dans une cachette dissimulée dans la pierre, ce qui explique d'une part le fait qu'il soit encore là aujourd'hui, mais également le très bon état de conservation du parchemin.
Il ne subsiste pratiquement aucun doute au sujet de l'auteur, mis à part son nom: le manuscrit a été écrit par un prêtre qui assurait la chapellenie du couvent des Clarisses, l'essentiel du récit étant écrit en dialecte d'Ombrie, tandis que certains passages sont rédigés en latin. Il daterait du milieu du XIIIe siècle environ. Il est composé de vingt-trois pages, et même si l'on peut avoir quelques doutes au sujet de certaines péripéties incroyables de l'histoire qu'il relate, ou sur l'intention qu'avait le chapelain en écrivant ces pages, en réalité il n'y a aucune raison de remettre en cause l'information qu'il nous donne. Peu importe que cela fût écrit pour l'inquisition ou sous le secret de la confession, que les fantaisies confuses soient celles de l'informateur ou que la plume du prêtre ait mis dans ces écrits quelque chose de lui-même: selon nous, les épreuves du protagoniste sont le clair miroir d?un véritable événement. Ainsi, ces documents découverts par hasard pourraient bien nous donner des informations sur une autre oeuvre, malheureusement irrécupérable, et sur le nom et les vicissitudes d?un poète inconnu de nous.
Je m'attacherai à la version du chapelain, et laisserai à la clairvoyance du lecteur le soin de trier le bon grain de l'ivraie, de manière à ne pas briser le fil de son exemple dramatique, tout en m?efforçant pourtant d?éviter toute digression et d'être aussi concis que possible, notre objectif n'étant pas de faire une re-création littéraire de ce texte du chapelain, mais d'offrir aux lecteurs de cette revue une information concernant ce vestige perdu de la littérature; autrement dit, de nous livrer à une présentation, forcément indirecte, de la poétesse religieuse oubliée, Bettina Mariani.
Avant d'aller plus loin, précisons que le chapelain a reçu tous ces renseignements d'une "consoeur", une religieuse ayant la confiance de Bettina. Cette dernière n'avait confié ses angoisses qu'à une seule religieuse, plus âgée qu'elle, avec laquelle elle entretenait une relation particulière. C'était une grande femme dégingandée, jardinière et cuisinière hors pair. Elle s'appelait Dorotea Viglione, et nous lui devons ce témoignage essentiel, bien que (comme cela apparaîtra par la suite) relativement simple en soi, et ? ce qui rime généralement avec la naïveté ? trop enclin, évidemment, à enrober la vision de la réalité de ses fantasmes personnels. C'est peut-être cette simplicité qui la rendait encore plus attachante aux yeux de Bettina. Il est difficile de savoir, cependant, ce qui dans cette histoire, parvenue jusqu?à nous, peut être attribué à Bettina, et ce qui émane de Dorotea; sans oublier ce que le chapelain a sans aucun doute mis de lui-même en composant l'histoire.
Bettina Mariani était l'une des religieuses du couvent fondé à Gubbio par Sainte Claire sur ordre et sous l'influence de Saint François. Il semble qu'elle ait eu très jeune le goût de la poésie. Elle vécut une passion sentimentale pour le Seigneur, qui lui inspirait cette inclination à chanter Sa joie cosmique dans les choses de la nature les plus humbles: il n'est donc pas étonnant de la voir se déterminer bientôt pour le Second Ordre de Saint François. Ses consoeurs religieuses l'aimaient beaucoup, et admiraient énormément son talent pour la versification, aussi bien lorsqu'elle s'envolait vers une certaine mystique, que lorsqu'elle s'abaissait à chanter à l'occasion de cérémonies ordinaires.
Dieu, la Poésie? de bien grands mots. Bettina aimait la nature, plaçait en elle tout son ressenti. Elle était le socle de toute sa mystique, et c?est dans la nature qu'elle passait tout le temps libre que lui laissaient les tâches du couvent et les prières. Se promener seule sur les chemins de montagne constituait pour elle la dévotion la plus intense, et ces promenades lui apportaient, hormis la plénitude de l'âme, du souffle pour la poésie. La réputation de Bettina la religieuse poétesse s'étendit même au-delà de son propre couvent, par le biais de la partie la plus accessible de son oeuvre: les chants, quelques lectures pour la prière? Et même au-delà des couvents, du moins pour ce qui est de la réputation, on sut qu'il y avait une religieuse poétesse parmi les clarisses de Gubbio.
Bettina avait son "coin" préféré sur un col de montagne, un endroit où elle se recueillait les jours de beau temps. Elle s?allongeait dans l'herbe et là, face à la grandeur des montagnes les plus lointaines et l'immensité bleue du ciel, elle imaginait le visage de Dieu.
Dans ces occasions, elle emportait avec elle de quoi écrire, car elle aimait recueillir sur place ces étincelles poétiques divines qui jaillissaient tout à coup dans son esprit, lorsqu'elle se sentait en pleine communion avec ce qui l'entourait. Elle voulait emplir sa plume de ces sensations de la nature qui l'assaillaient à travers tous ses sens.
Ainsi, parce qu'en cette saison les occasions de sorties se faisaient plus rares, elle vit avec joie quel temps splendide il faisait ce jour de fin d'hiver, et elle attendit toute la journée avec impatience le moment où ses tâches la laisseraient enfin libre de se rendre dans son hâvre de paix.
Notre religieuse partit enfin, au crépuscule, par les chemins escarpés au milieu des aubépines, pour savourer depuis son petit paradis la beauté de la plus belle des journées.
Et en effet, la soirée était merveilleuse, une de ces fins de journée comme seul un après-midi de mars peut en offrir. Alors que l'heure était venue de prendre le chemin du retour avant la tombée de la nuit, comme si elle s?éveillait d'un rêve, elle se souvint, muette, abrutie, en transe: il lui était donné de contempler Dieu lui-même, et elle était capable d'exprimer cela en mots. Alors elle se rendit compte qu'elle avait oublié son matériel d'écriture, tant le besoin de montagne, ce jour-là, avait été fort.
Dans le même temps, elle réalisa que l'heure de rentrer était passée, car sur les sommets l'obscurité était en train de gagner sur la lumière, tout comme sa mémoire terrienne oublieuse menaçait d'obscurcir l'éclat divin de ces mots venus du ciel. Et elle sentit l'effroi l'envahir au creux des reins.
Si elle partait en répétant les mots en chemin, peut-être pourrait-elle les fixer dans sa conscience, mais si elle se trompait ne serait-ce que d'une lettre, elle craignait que cette présence vivante de Dieu ne disparût et qu'elle ne pût plus jamais parvenir jusqu'à elle, même en passant toute sa vie dans cet endroit. Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle ramassa un bâton sur le sol, près d'un houx couvert de baies rouges, et se mit à écrire sur la surface rase qui se présentait à cet endroit. Elle dessina les mots d'un tracé profond; la terre était molle; et elle commença à se sentir apaisée. Là encore, elle pensait avoir trouvé un message de Dieu: ces mots devaient être écrits sans instrument; ce qui a été donné par la nature doit retourner à la nature par la nature.
Le poème achevé, alors que la nuit était tombée, elle se mit en route pour le couvent; non toutefois sans avoir regardé de temps en temps derrière elle. Elle attendait déjà avec impatience le moment où cette nuit qui venait de s'étendre sur elle apporterait la lumière d'un nouveau jour. Elle effectua rapidement le trajet jusqu'au couvent.
Plus longue fut la nuit. Au couvent, ses chants pour Saint Joseph retentissaient, joyeux, mais Bettina ne pensait qu'à l'aube prochaine. Elle se retira tôt; non pas parce qu?elle avait sommeil, mais pour se retrouver seule. Et elle demeura ainsi, sans même pouvoir fermer l'oeil.
Elle ouvrit la fenêtre aux premières lueurs du jour. La blancheur étincelante de la neige l'aveugla; la terre était invisible. Prise d'une peur panique elle se rendit en courant jusqu'au houx, son fruste vêtement couleur de cendres traînant dans la neige. Elle se jeta à genoux sur le sol et gratta pour enlever la neige qui montait jusqu'au milieu du houx. Lorsqu'elle eut enfin nettoyé les lieux, il n'y avait que de la boue à l'endroit où Bettina souhaitait trouver son cri mystique, ces mots absolus qui condensaient la plénitude du silence. Sans laisser de place à l'envie de pleurer, un mince gémissement sortit d'elle, qui déchira comme une profonde blessure ce silence blanc à perte de vue et qui s'étendit comme un cri soutenu sur une seule note en quête de son écho.
A partir de là, elle devint une morte vivante. Chaque fois que les tâches du couvent lui laissaient du temps, elle se rendait auprès de son houx, pour pleurer sur son poème effacé. Et elle devint totalement silencieuse.
Bien que la loi du jeûne au couvent fût stricte, Bettina se mit à l'accentuer encore. Comme si, pour cela aussi, elle souhait garder la bouche close, et parce que les repas la faisaient sortir de sa solitude silencieuse, elle cessa de se rendre au réfectoire. Elle passait le temps des repas et les heures de sommeil devant un parchemin blanc, dans la solitude de sa cellule, consacrant totalement son corps et son âme à faire sortir du puits obscur de l'oubli le rayonnement de ces mots étincelants. Et elle s'affaiblit terriblement. L'échec de la mémoire, au lieu de la désespérer, ne fit qu'augmenter encore cette obstination enragée: sa seule appétence visait à reconstituer ce texte. De jour en jour elle devenait un sac d'os à la pâleur livide.
Dorotea souffrit beaucoup lorsque Bettina en vint à ne plus lui parler: que pouvait-elle faire pour la consoler? Ce mal devint une douleur insupportable lorsqu'elle se rendit compte de la dégradation de l'état de santé de Bettina. Constatant qu'elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, qu'elle semblait tout près de quitter ce monde tant elle avait perdu du poids, elle révélà à la Mère Supérieure ce qui était arrivé à son amie.
© Itzalen itzal: Alberdania
