IRASTORTZA, Tere:
Quelques poèmes
Dis-moi
que penses-tu
de moi
poème écrit
avec un Bic bon marché:
que ressens-tu
lorsque je ne peux éteindre
mon souffle froid
et mon sang chaud;
quoi donc
lorsque, faisant de toi une boule,
je te jette
dans cette corbeille fonctionnelle du coin, à gauche;
quoi enfin,
lorsque j'arrive en criant
et je noie
mes peines
dans tes tristes carrés.
Je rêvais éveillée
et lorsque je me suis trouvée
sans réponse,
toi aussi,
feuille de papier bon marché, méprisée,
je t'ai trouvée mystérieuse:
mystère carré
que j'aime,
poème écrit
sur une feuille jaunie,
que j'aime
parmi toute chose.
© Irastortza, Tere. Gabeziak (Carences), Pamiela, 1980.
Sur le minuit de la vie
lorsque je sens que ta présence
me vient de ton ab-
sence,
lorsque je sens qu'en te buvant
ton odeur vient à moi
car c'est près des larmes
que je me suis couchée
cela ne me suffit pas
cela ne me suffit pas et
je demande aussi tes mains,
dans mon angoisse,
cela ne me suffit pas et
j'ai besoin de tes mains
au point de faire éclater cette angoisse.
Sur le minuit de la vie
au moment d'embrasser
notre poème
je voudrais dé-
faire ton absence
je voudrais la défaire
mais je ne sais comment
je ne sais comment et
je caresse la lune
des mains qui me manquent,
je caresse la lune
dans l'abri que la nuit offre à la vie,
comme si
ta présence
coulait de
ton absence
à toutes les heures de la nuit.
© Irastortza, Tere. Gabeziak (Carences), Pamiela, 1980.
Pourquoi
ce cahier qui sert pour tout
ne sert pas à garder
l'éclat de tes lèvres,
pourquoi?
Pourquoi
sur la feuille
que j'ai souillé de toute chose
je ne peux fixer
ta trace
pourquoi?
Pourquoi
avec le stylo
mille fois utilisé
je ne peux
raconter de poème
sur ta peau?
© Irastortza, Tere. Gaia eta gau-aldaketak (Thème et variations nocturnes), Pamiela, 1983.
Apporte-moi
les rêves
que j'avais glissés
dans les exercices de maths,
sur tes doigts
ces coeurs que j'avais dessinés
derrière les résumés d'histoire,
dans tes baisers
formules,
calculs,
nuages
sans museler
les lèvres qui venaient en hennissant,
sans retarder
la course des pieds
incités par des lames
et
les poèmes emmiellés
au goût de nuit
que jamais
tu n'écrivis
recueillis dans les heures
écoulées à penser à moi.
© Irastortza, Tere. Gaia eta gau-aldaketak (Thème et variations nocturnes), Pamiela, 1983.
Poèmes de l'aube III
Je te prends
en tremblant
le baiser qu'une fois
j'offris au miroir
sur la bouche,
dans notre espace incernable
qui, entravé face au miroir,
était encore à découvrir,
dans le corps inconnu
que l'on admire au miroir.
Je te suis
en frémissant
quand les fleurs et les feuilles
sont libérées des tracteurs
pour toujours,
dans le mouchoir que le rire
brode une seule fois,
quand
les rêves
se précipitent violemment
dans la toux.
Je te consume
en vibrant,
en vibrant aussi
je t'attends.
© Irastortza, Tere. Gaia eta gau-aldaketak (Thème et variations nocturnes), Pamiela, 1983.
Voici
ceux qui n'ont rien à faire,
ceux qui ne mettent pas de fenêtre au vent.
Voici
ceux qui ne veulent pas
asseoir l'hiver près du feu,
ceux qui ne veulent pas
plonger la nuit dans la rivière nue.
Voici
ceux qui, sans payer l?air
ni le savourer,
nous supplient
de violenter la vie.
Mais nous voici ceux qui,
si la lune
était un passage connu,
si les étoiles
étaient les perles
d'un collier arraché à la nuit,
si la vie
était une simple négligence,
fuirions,
peut-être
vers les étincelles
si la glace avait un c½ur de feu;
vers les moulins
peut-être,
si l'on pouvait moudre les malheurs;
pour offrir, néanmoins,
l'amour
s'il était une fleur.
© Irastortza, Tere. Gaia eta gau-aldaketak (Thème et variations nocturnes), Pamiela, 1983.
La vie
avait deux yeux
mais elle ne pouvait percevoir
le bonheur,
une bouche
mais elle ne pouvait boire
l'idylle
de folie verte.
Deux mains
mais elle ne pouvait s'agripper
aux girons de la nuit!
vivantes étaient
les mains
vivants
les yeux,
la bouche
et l'impuissance
sans vie,
mais impossible
de boire la vie,
d'achever la mort;
et plus difficile encore
de dépasser l'humanité.
© Irastortza, Tere. Gaia eta gau-aldaketak (Thème et variations nocturnes), Pamiela, 1983.
La soif
s'est accrochée à mon palais,
quand les rayons de lumière
sont venus se fixer avec des punaises
sur les bords du crépuscule;
elle m'envahissait de son aigre impuissance,
de sa brûlure d'ortie irréductible
entrailles embrasées,
rayon de vie
dans ton palais;
je ne sais, qui le sait
combien de solitude
précipitée dans le jardin des années s'est entassée
en moi
impossible à soulager
rayon de vie
en toi
-sur les bords du crépuscule-.
© Irastortza, Tere. Hostoak (Feuilles), Pamiela, 1983.
Moi aussi
je dirai les mots les plus tristes:
aller, feuille, tomber malade...
la vie
les roses se fanent
dans des épines de porcelaine
je dirai les mots les plus tristes:
colombe, porte, là-même...
dans les nuages
tu as fais de mon ventre
un tonneau de citron amer
amour
impossible de vêtir
de baisers de poupée veloutée
j'avouerai avec les mots les plus tristes:
singulier, dire, vie
mot...
sans, toi, ôter, rien...
je dirai les mots les plus tristes:
peut-être, demain, si je t'avais...
la mort
feu
gardé dans un vase de glace
et la vie est
le vide le plus triste.
© Irastortza, Tere. Hostoak (Feuilles), Pamiela, 1983.
Je pars
comme si j'avais trouvé
mon village
par hasard,
comme si ma maison
était une auberge,
comme si ma chambre
n'était pas à moi,
comme si je fuyais
de la lumière nouvelle
je pars
comme si tes portes
ne s'étaient pas ouvertes,
comme si tes chaises
ne m'ayant pas reconnu
m'avaient rejetée,
comme si tes fruits
m'étaient interdits,
comme si ma soif
ne te noyait pas,
comme si
je ne venais pas d'arriver.
© Irastortza, Tere. Hostoak (Feuilles), Pamiela, 1983.
J'arriverai
après
avoir traîné mes peines sur ces pages,
portant sur mes épaules les jours
comme si je les avais perdus au jeu des petits chevaux,
traversant des portes de blessures
ouvertes au levant
à l'heure du crépuscule
j'arriverai pour le moment
dans un train à la mode,
des tombes remplies d'expériences
suspendues à chaque main,
à la gare des passions
que rien n'arrêterait,
à cette gare qui nous retint.
J'arriverai
si mon vif désir de voir
ne faiblit pas.
© Irastortza, Tere. Hostoak (Feuilles), Pamiela, 1983.
Un rien suffit
pour se mettre à pleurer:
embrasser de tristes souvenirs,
voir un film de Charlot,
sentir la lune se noyer
dans la mer,
ébrécher la roue de l'avenir.
Un rien suffit
pour se mettre à pleurer
mais pour continuer à pleurer
il ne suffit pas
de trouver au coin de la rue
un suicidé.
© Irastortza, Tere. Derrotaren fabulak (Les fables de la défaite), Pamiela, 1986.
Tu peux fondre en larmes avec des mots
avec des phrases sans coordination ni syntaxe
tu peux t'emplir de poèmes
des jours et des nuits
aussi limités et étroits que des mers asséchées
l'amertume peut passer avec toi un contrat
où jusqu'à ton réveil
tu passes ton temps à décider
du prix du destin de Dieu dans le marché
tu peux complètement te vider des mots
depuis les graines des dernières fleurs des prairies verdoyantes
depuis les oeufs de truites cachés dans les cavités d'une rivière
et malgré cela des cannes plus solitaires
des gouffres plus éloquents
sont nécessaires pour crier
car soudainement un cafard
s'est faufilé au sein de ta vie
une chauve-souris s'est suspendue des yeux du jour
il faut des silences plus dissimulés
tels des gouttes de blancheur
pour sécher le fond des yeux
pour les boire comme des bulles de champagne
des solitudes bien plus grandes
pour pleurer dans le creux du lit
et commencer à souffrir.
© Irastortza, Tere. Derrotaren fabulak (Les fables de la défaite), Pamiela, 1986.
Nous nous éloignions dans la même chambre
l'un de l'autre:
moi, j'ouvrais la fenêtre
pour chasser ce mal de scorpion,
je secouais les yeux
pour empêcher à tout prix les larmes de couler;
toi,
tu mettais la lumière dans ta poche
mélangée aux pièces de monnaie,
de jour
tu ouvrais les yeux
appelant le vent avec des soupirs
sur des cordes qui se balançaient entre les étoiles,
et tu te rapprochais sur la pointe des pieds,
me prenais par la taille
voulant me saisir
croyant que, agrippé à ma taille,
tu serais moi
-et c'était faux-
© Irastortza, Tere. Derrotaren fabulak (Les fables de la défaite), Pamiela, 1986.
Après chaque ténèbre obscure
j'attends la mort
et je quadrille
la feuille blanche,
je lui ouvre des fenêtres
et je commence à jouer aux dames
avec des nuages de feu incombustible
qui viennent chargés d?alcool
jusqu'à ce que
le jour se lève et
je camoufle la peur
la transformant en bruit
jusqu'à ce que j'ouvre
le cahier calligraphié du jour et
je m'y aveugle.
© Irastortza, Tere. Derrotaren fabulak (Les fables de la défaite), Pamiela, 1986.
En l'an de grâce...
Quand je mourrai
qu'aucun miroir ne soit couvert
pour que, la rivière traversée,
il me renvoie de l'autre rive
ce qui dans celle-ci
m'a été nié et occulté.
© Irastortza, Tere. Osinberdeko khantoreak (Chansons du puits vert), Pamiela, 1986.
Tes yeux sont clairs et
je ne voudrais jamais gloser
les poèmes flash
les mots du poète
se veulent ouverts
pourvu que jamais je ne les ferme
en laissant le livre par terre!
© Irastortza, Tere. Osinberdeko khantoreak (Chansons du puits vert), Pamiela, 1986.
Il aima
dans sa fuite et par sa fuite
sans attendre le sort prédit par les oiseaux
même si,
bien qu'en refaisant ce même chemin,
il n'allait jamais pouvoir revenir
à l'éternité de cet instant.
© Irastortza, Tere. Osinberdeko khantoreak (Chansons du puits vert), Pamiela, 1986.
Je les arrachais des tombeaux des dictionnaires enfouis
et les mesurais
à la recherche de sensations lointaines
et les noms de mes proches
je les perdis
© Irastortza, Tere. Osinberdeko khantoreak (Chansons du puits vert), Pamiela, 1986.
Et les temps des amours
seules haltes dans le chemin de la vie
et les temps des amours
seules pauses dans ce parcours.
© Irastortza, Tere. Osinberdeko khantoreak (Chansons du puits vert), Pamiela, 1986.
En quatre temps
1
Depuis le sixième jour du neuvième mois
il n'a pas fait froid.
À l'aube, la brume n'a pas laissé de rosée sur les chemins,
à la tombée de la nuit, pas besoin de béret.
La nuit, un vent violent a chassé les nuages du ciel
voulant montrer ainsi les blessures de son âme,
et la lune, emplie tout entière,
s'est placée, gardienne du village, au-dessus du clocher.
Je regarde le village:
tout semble changé;
je voudrais voir tout tel que c'est.
Mets, mon ami, les coussins de soie au balcon
et apporte, comme antan,
apporte du vin à profusion!
2
Le matin, sans courage pour faire autre chose,
je regarde par la fenêtre.
Curés d'hier suspendus à la sirène de l'usine,
Élus d'aujourd'hui soumis au son de la cloche.
À gauche, le paysage est diaphane,
comme dans les films les plus romantiques.
À droite, la fumée de la fonderie monte vers le ciel bleu:
elle ne cédera pas dans son obstination de fissurer le ciel.
À ce que l'on dit nous sommes comme les fines lames de fer
qui chauffent à l'instant et refroidissent en suivant.
Mais la blessure ne veut point cicatriser, en aucun cas.
Mets, mon ami, les coussins de soie au balcon,
les coussins au balcon,
deux mots sur tes lèvres,
et apporte-moi les photos d'antan,
pour que la tristesse ne me brise pas
lorsque veilleurs et gardiens m'effrayent de leurs yeux.
3
À midi pile les sirènes des usines et les cloches de l'angélus
entrent par la fenêtre jusqu'à la moelle des os.
Fatigués, les travailleurs rentrent chez eux affamés
et, au retour du travail, le voisin
lit le journal à sa femme,
pour que, en plus de faire des enfants et de préparer le repas,
elle sache ce qui se passe dans le monde.
Je regarde autour de moi
et tout est comme avant,
dans la roue des anciennes générations.
J'enlèverai du balcon, mon ami, les coussins de soie
et de ma douleur tes lèvres.
Je jeûnerai, les fenêtres fermées,
car les blessures ne guérissent pas
avec des mots doucereux et des baumes onctueux.
Comment tu ne t'ennuies pas, mon ami,
d'être homme parmi ce genre d'hommes!
4
Le soir, les volutes de fumée tombent
sur le linge étendu dans les balcons.
Les rayons de soleil semblent se briser
dans les eaux troubles des ruisseaux
et les propriétaires des chiens
envahissent parcs et rues.
Les musiques incompréhensibles des bars
commencent à se disputer
et la nuit semble être un calmant en caoutchouc
pour les insomnieux.
J'ai lu, mon ami, les livres des poètes romantiques
et ceux des nouveaux raconteurs basques.
Je voudrais les détruire tous
et allumer un feu,
en ce mercredi des cendres!
© Irastortza, Tere. Izen gabe direnak. Haurdunaldi beteko khantoreak (Ceux qui n'ont pas de nom. Chansons de toute une grossesse), Pamiela, 2001.
Les espaces, on les emplit:
on ne les raccourcit pas
on ne les rallonge pas;
car on ne peut les déplacer géométriquement,
ni les garder en photos ni en images.
Les espaces, on les emplit
-en nous-mêmes, d'abord-
© Irastortza, Tere. Izen gabe direnak. Haurdunaldi beteko khantoreak (Ceux qui n'ont pas de nom. Chansons de toute une grossesse), Pamiela, 2001.
Comme les anatidés
dont les plus connus sont les canards et les oies,
je m'approcherai des régions les plus humides,
comme si tu étais une rivière que mes larmes font grossir;
comme les ANATIDÉS, sans me soucier
du dimorphisme sexuel,
sûre de pouvoir voler
je volerai et volerai
à l'aurore empourprée
à l'aurore on ne peut plus empourprée
© Irastortza, Tere. Glosak. Esana zetorrenaz (Gloses. Sur ce qui a déjà été dit), Pamiela, 2004.
Nous décidâmes
qu'il était impensable d'arriver à se haïr.
Entre temps, nous nous promenions même sous un froid mordant,
dans l'obscurité,
dans le crépuscule des corps et des âmes
tandis que les pensées s'évaporaient.
Même si la haine,
naît dans le jardin de l'amour,
disions-nous,
tandis que, dans les greniers de la maison,
dans les nuits les plus voilées,
nous nous occupions à chercher des étoiles.
Dans ce jeu de miroirs de haine et d'amour et
d'antonymes,
quand nous accordâmes de ne pas rêver ce que nous n'étions pas
nous avions déjà deviné
qu'il était impossible d'arracher
cette mauvaise herbe.
Nous savions bien que le résidu de la passion amoureuse
est l'obsession,
appelle-la, si tu veux,
haine.
Quand l'absence de lutte est la résignation totale
il est même impossible d?unir la matière et l'anti-matière,
me dis-tu.
Je sentais à chaque respiration
l'haleine se durcir
et les larmes qui auparavant pouvaient se transformer en gouttes de pluie,
ne trouvaient plus de voie pour s'écouler,
telles des glaçons,
qui ne fondraient pas au soleil. (3)
bien sûr
(3) À la fin, celui qui décide d'habiter le domaine de la haine
sait que,
dans ce désert,
le champ de la haine ne limite qu'avec le vide.
Que finalement, le chemin de la haine nous pousse,
pensant qu'il part dans un sens ou qu'il se dirige dans un autre,
à marcher, quand nous n'avons besoin d'aller nulle part,
évidemment.
© Irastortza, Tere. Glosak. Esana zetorrenaz (Gloses. Sur ce qui a déjà été dit), Pamiela, 2004.
© Traduction: Edurne Alegria
