IRIGOIEN, Joan Mari:
Une terre plus loin

On m'a toujours dit que j'étais un garçon peu bavard, mais les choses basculèrent pour moi à l'âge de cinq ans. Je m'amusais à courir derrière une poule lorsque je trébuchai et, en tombant, ma tête heurta une pierre. On me raconte aussi qu'à cause du choc, je perdis connaissance et faillis mourir. Mais quand je fus hors de danger, je me mis à parler avec une aisance que je n'avais pas avant l'accident, et les mots, les paroles s'enchaînaient et s'ordonnaient si naturellement que le Saint Esprit semblait s'exprimer par ma bouche. Je ne sais pas si cela fut consécutif au choc ou si Dieu me fit ainsi, dès ma naissance, mais ma mémoire est telle que je peux me souvenir de mille événements, même très anciens, dans le moindre détail. Ainsi, je peux vous dire, sans crainte de mentir, qu'à l'âge de six ans, je parlais aussi bien que la plupart des adultes; mais je dois également avouer que, même si la langue n'avait pas de secret pour moi, je n'étais pas pour autant un homme. J'étais aussi immature, aussi fragile et puéril que n'importe quel autre enfant. Avez-vous une explication à ce fait, Sieur André? Si ce que Descartes a dit est vrai, le corps tout entier serait la demeure de l'âme, et le cerveau - ou plus précisément, la glande pinéale du cerveau - la pièce la plus importante de cette demeure. De là partent de petits tuyaux -les nerfs-, organisés en réseaux, qui irriguent les muscles et les organes. Ces tuyaux sont porteurs du souffle, du fluide de l'esprit des animaux et fusionnent avec les éléments les plus minuscules du sang. Parfois, en pensant aux théories de Descartes, je me demande si je ne suis pas venu au monde avec une anomalie nerveuse, si certains tuyaux, pour poursuivre la comparaison, n'étaient pas encombrés, et si, de ce fait, certains esprits n'étaient pas, eux aussi, coincés là... Je me demande si ce n?est pas pour cette raison que je suis né, non pas muet, mais presque, jusqu'à ce que ce choc évacue tous les obstacles et permette aux esprits de poursuivre leur chemin... Est-il possible que pareil phénomène se soit produit, Sieur André? Ou bien, comme je l'ai déjà laissé entendre, étais-je déjà ainsi dès ma naissance? Se peut-il que ce coup n'ait eu, en définitive, aucune incidence sur mon développement... et que j'aie commencé à parler, simplement parce que c'était mon heure...?

Si j'en crois ma famille, il semble bien que je sois né avec un vice. Le choc m'en aurait libéré, du moins l'ont- ils cru. Dès lors, fort de cette facilité à apprendre les choses, je fis tellement de progrès qu'à l'âge de neuf ans, je savais déjà tout ce que savait le père Francisco -notre premier précepteur, à Mattin et à moi-, nominatifs et génitifs, credo et gloria.

Cependant, je dois vous dire que le père Francisco, bien qu'étant un brave homme, n'avait rien d'un savant. Mais je ne sais pas si j'ai raison de m'exprimer ainsi, car nous nous trouvons ici face à un mot apparemment sacré et intouchable, Sieur André: le mot "savant". En effet, que signifie, dans cette vie, être savant ou détenteur du savoir? S'agit-il de celui qui en sait long sur l'arithmétique et la géométrie? De celui qui connaît la rhétorique et maîtrise l'art oratoire? Toutefois, est-il considéré comme savant celui qui connaît tous les nombres mais qui, livré à lui-même au milieu de la forêt, se perd, comme je l'ai vu de mes propres yeux, à plusieurs reprises, dans les forêts traversées par le fleuve Orénoque? Et qui est le plus savant, de celui dont on dit qu'il est le plus grand orateur du monde, voué corps et âme au service de la parole, ou de celui qui sait rester discret et s'exprimer en silence? Au bout du compte, qui est le plus savant: le misérable paysan qui suit la voie de Dieu ou le noble, riche et presque tout-puissant, qui a vendu son âme au diable? Je me souviens de ces Indiens rencontrés aux Indes: ils ne savaient ni lire, ni écrire, mais leur rayonnement et leur joie de vivre étaient si grands, si intenses et si profonds que, bien que ne sachant rien, on avait l'impression qu'ils savaient tout, car ils connaissaient le secret de la fortune et du bonheur; et moi, je vous le demande: qui sont les plus savants, ces Indiens soi-disant ignorants, qui ne savaient même pas lire, ni écrire, et qui n'avaient besoin de presque rien pour vivre, ou les conquérants partis là-bas, qui, eux, savaient lire et écrire, mais ne se satisfaisaient de rien? Nihil necesse sapienti est, disait Sénèque. S'il est vrai que le savant n'a besoin de rien, alors, ces Indiens étaient plus savants que les conquérants, et de la même manière, le père Francisco était bien plus savant que beaucoup d'autres, car lui aussi se contentait de peu pour vivre. Et s'il est vrai que le savant se considère comme ignorant, comme le disait Publius Syrus--Non pote non sapere qui se stultum intelligit--, alors le père Francisco était savant, car le professeur qui avoue en savoir moins que son élève, comme il l'avoua lui-même--je vous raconterai dans quelles circonstances--, ne saurait être autre chose. Enfin, Prima docet rectum sapientia, disait Juvénal, et il est incontestable que le père Francisco était un homme juste et droit, et qu'il a suivi une voie juste et droite, et cette droiture pourrait bien être la preuve de son savoir.

Après ce préalable, j'affirme pourtant que le père Francisco n'était pas savant, du moins pas dans le sens où l'on entend généralement ce mot. Il savait le latin--comme-ci, comme-ça, il le baragouinait--, et connaissait aussi les règles fondamentales de la grammaire et de la scolastique, mais il ne fallait pas lui en demander davantage. Toutefois, pour pallier ces lacunes il avait un don, guère répandu chez les hommes: il était parfaitement conscient de son niveau et de sa dimension, et il en jouait, mine de rien. Ses parents étaient des paysans, pour autant il ne cachait nullement ses origines; sa monture était un âne, mais il ne rêvait pas du cheval de Caligula, n'espérait pas davantage que son âne fût nommé consul. Et lorsque mes parents et mon grand-père Nicolas voulurent lui offrir un superbe cheval, afin qu'il accédât au rang des gens importants et en eût l'allure, il refusa: "Non. Un jour je suis tombé de cheval et, comme le dit le dicton, j'aime mieux un âne qui me supporte, qu'un cheval qui me jette à terre...". Renforçant cet argument, qui aurait pu sortir tout droit de la bouche de Sancho Panza, par un autre argument d'ordre théologique, le père Francisco poursuivit: "La monture de la Sainte Vierge était un âne, et moi, je ne suis pas plus que la Sainte Vierge". Revenant alors sur terre, tout en levant les yeux au ciel, il termina: "Toutefois, comme vous le savez, la figure de Saint Isidore est tombée, l'autre jour, dans l'église, et j'accepterais volontiers comme présent un nouveau Saint Isidore, en remplacement de celui qui s'est cassé. Parce qu'enfin, tel qu'il est aujourd'hui, même les anges ne peuvent le reconnaître... et dans ces conditions, il ne sera pas facile de les faire venir à Urbiain pour labourer les terres des paysans".

Aux échecs également, il se comportait pareillement.

Même si je ne vous l?ai pas encore dit, mon grand-père Nicolas était un ami du père Francisco, et il furent de plus en plus proches, surtout au cours des dernières années. Un jour, mon grand-père enseigna ce jeu au curé et, dès lors, tous deux pouvaient s'installer n'importe quand devant l'échiquier. Quelquefois je restais là, à les observer, et je me souviens qu'à tout moment le prélat faisait sauter les chevaux des cavaliers au-delà d'une ou de deux cases, surtout au début. Mon grand-père Nicolas, qui avait lu Don Quichotte de Miguel de Cervantes, lui disait:

-Je ne savais pas que ces chevaux savaient voler, comme la mule du curé de Don Quichotte et comme Pégase...

Et le prélat lui répondait:

-C'est un monde! Pour une fois que je trouve une paire de chevaux à ma mesure, voilà que je ne peux pas les utiliser à ma guise...

Pour ma part, plutôt qu'avec le curé de Don Quichotte, je préfèrerais comparer le père Francisco avec Sancho Panza. Comme l'écuyer de Don Quichotte de la Mancha, notre curé avait son âne pour monture et, comme lui, il était capable de réparties piquantes, alimentées par les aphorismes et autres dictons populaires; en revanche, il était plus franc et plus généreux et, comme il se contentait de ce qu'il avait, contrairement à la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le boeuf, il ne rêvait pas d'îles extraordinaires et inaccesibles: autrement dit, il vivait davantage pour les fidèles que pour lui, à la manière du bon pasteur de la parabole de l'Évangile. Et même s'il lui arrivait d'être assez gourmand, porté sur la bonne chaire, il ne l'était pas autant que l'écuyer de Don Quichotte. Jusqu'alors, mon oncle Joanikot nous enseignait l'arithmétique, la géométrie et les premières lettres, un peu de tout, parfois comme un jeu, aidé en cela par mon grand-père Nicolas, et le reste du temps avec plus de sérieux. Toutefois, mon grand-père souhaitait que nous apprenions aussi le latin et la rhétorique, ainsi que la religion, bien évidemment. Et comme mon grand-père Nicolas appréciait beaucoup le père Francisco, il le désigna comme notre précepteur, à Mattin et à moi-même. Ce fut peu après que ma tête eût heurté la pierre, je venais tout juste d'avoir six ans, et Mattin, neuf.

-Les lettres sont un monde, les nombres en sont un autre, et les garçons devraient travailler un monde le matin, l'autre l'après-midi, comme le firent Mattin et Joanikot, avant de partir à Paris.

Mais nos parents, Sieur Martin et Dame Graziana, n'accueillirent pas de bonne grâce le choix fait par mon grand-père en faveur du père Francisco: comment auraient-ils fait montre d'enthousiasme, quand mon père ne rêvait que de grandeurs, après un séjour à Paris? Voici en quels termes il s'adressa à mon grand-père Nicolas:

-Si vous le permettez, père, je vais vous parler franchement. Le père Francisco est comme il est, et on ne peut pas demander à l'orme de donner du blé. Je veux dire par là que le père Francisco est peut-être le curé idéal pour le village, mais pas pour notre demeure. Pardonnez-moi ce que je vais vous dire: le cheval est la monture qui sied à un chevalier, et non l'âne... et nous sommes des chevaliers.

-En effet, mon fils, nous sommes des chevaliers, des nobles, et tu n'as pas à me le rappeler; en effet, celui qui a perdu le sommet de la magnificence, comme notre famille et notre lignée l'ont perdu après ces maudites guerres contre le Castillan, celui-là ne se souvient que du sommet; enfant, je ne t?ai pas enseigné autre chose... Mais je ne pense pas que cela ait à voir avec la décision d'amener ici le curé du village et de donner un enseignement à nos garçons... Et dans cette histoire de cheval et d?âne, mon fils, même si je te donne en partie raison sur le fait que le chevalier est avant tout celui qui a un cheval, le cheval étant, bien évidemment, une monture plus belle et noble que l'âne et, par là-même, plus convenable pour les gens importants, sache par ailleurs que le cheval hennit et que l'âne brait, et qu'il y a peu du hennissement au braiement. Quoi qu'il en soit, si nous n'avons pas de plus grand souci que celui-là, il nous suffit d'acheter un cheval au curé, et l'affaire sera close... --lui répondit mon grand-père Nicolas, sans savoir que le père Francisco déclinerait son offre.





© Irigoien, Joan Mari. Lur bat haratago, Elkar, Donostia, 2000.

© Traduction: Kattalin Totorika