ITURBE, Arantxa:
Deux contes
MARIA ET JOSÉ
(in Ezer baino lehen, Elkar, 1992)
Le premier homme de Maria lui brisa le coeur, le second les dents, et le troisième sa nouvelle voiture.
La première femme de José lui vola son coeur, et la seconde tout l'argent qu'il avait sur son compte bancaire.
Maria n'avait plus rien de complet, lorsqu'elle fit la connaissance de José.
José n'avait plus rien du tout, lorsqu'il fit la connaissance de Maria.
Quand José arriva en mendiant, Maria lui offrit un endroit pour dormir. Pour une nuit.

Un mois plus tard, ils dormaient dans le même lit.
Ils ne se promirent rien.
Ils n'évoquèrent jamais l'avenir.
Ils ne parlèrent jamais d'amour.
José commença à travailler avec un mécanicien. Il arrivait chez Maria les mains pleines de cambouis. Celle-ci les lui lavait avec soin, à l'aide d'un savon spécial. Elle ne voulait pas salir les draps.
Un jour une voiture très endommagée lors un accident arriva au garage.
-Si tu la répares, elle est pour toi -dit le patron à José.
Et jusqu'à ce qu'il l'eût réparée, il travailla chaque jour une heure de plus. Maria ne lui posa pas de questions. José ne lui dit rien, malgré que tous les jours en rentrant il trouvât le dîner froid.
-Regarde, Maria ! -hurla José en arrivant, le jour où la voiture fut en mesure de rouler. Maria prit peur. Elle n'avait jamais vu José content.
-Si tu veux, je t'emmènerai voir la mer !-lui dit-il depuis le seuil de la maison.
Et Maria lui répondit : d'accord.
En route vers la mer, Maria pensa être tout près du bonheur de vivre avec un homme qui ne vous brise rien. José, lorsqu'ils arrivèrent au bord de la mer, était en train de penser que trouver une femme qui ne vous vole rien suffit à être heureux.
Sans sortir de la voiture, sans dire un mot, ils s'embrassèrent.
Pour la première fois.
UN FOULARD ROUGE AUTOUR DU COU
(in Lehenago zen berandu, Alberdania, 1995)
Accoutumée à ne trouver dans sa boîte aux lettres que factures et dépliants publicitaires, cette enveloppe rose la surprit considérablement. Après l'avoir examinée d'un côté, puis de l'autre, (il lui était arrivé plus d'une fois de recevoir un courrier par surprise et de se rendre compte qu'il était destiné à un voisin), elle vit qu'elle ne portait pas de nom. Pas de nom, pas d'adresse, ce qui l'étonna encore davantage. Mais bouche bée, avant d'arriver à l'ascenseur -devoir attendre jusqu'à la maison ne faisait qu'attiser sa curiosité-, elle ouvrit l'enveloppe et s'arrêta lorsqu'elle en découvrit le contenu.
Seulement trois mots. Rédigés d'une écriture soignée, bien pensée, au centre du papier : "Je vous aime". Pas de signature, pas de timbre, rien. Ces trois mots, côte à côte. Elle les relut une demi-douzaine de fois, et pensa également qu'il était bien rare de les entendre. Suivant le fil de sa pensée, elle crut qu'il s'agissait d'une lettre déposée par quelqu'un qui s'était trompé de boîte aux lettres, puis se coucha.

Elle ne pensa qu'à cela les jours suivants, mais ses pensées se concentraient sur l'idée que celle qui aurait dû recevoir cette lettre avait bien de la chance. Jusqu'à ce qu'elle trouvât la deuxième dans la même boîte aux lettres, la même.
Enveloppe rose, là encore. Sans nom et sans adresse, et un contenu un peu plus long : "Je vous aime chaque jour davantage".
La deuxième ne fut pas suffisante. L'homme est le seul être capable de trébucher deux fois sur la même pierre, dit le proverbe, et elle rentra chez elle en pensant que l'amoureux sans nom s'était à nouveau trompé. Pourtant seul le sommeil parvint à lui faire oublier. "Pourquoi pas ?" se demandait-elle intérieurement. "Pourquoi quelqu'un ne tomberait-il pas amoureux de moi ?". Un sourire l'éveilla, accentuant des rides apparues récemment, et elle se leva pleine d'énergie avec l'aurore.
Deux jours plus tard elle reçut la troisième. "Ne refusez pas. Vous savez qui je suis. Un sourire me suffirait". Et si c'était vrai ? Et si quelqu'un était fou amoureux d'elle, pour de bon ? Si au moins cette personne lui avait donné un petit indice... Elle passa en revue tous les hommes de son entourage mais ne put imaginer personne lui adressant des lettres anonymes. Le boucher Joakin ne manquait pas de l'apprécier, il lui réservait un traitement de faveur chaque fois qu'elle allait acheter sa viande, pour autant elle ne le voyait absolument pas utiliser des enveloppes roses. Don Ramon, n'en parlons pas ! Vingt-deux ans qu'elle travaillait comme secrétaire et durant toutes ces années pas le moindre mot gentil, il n'aurait plus manqué qu'il se lançât dans ce genre d'idioties ! Cela ne pouvait pas être lui ! Ce serait vraiment mauvais signe ! Que cela ait pu lui passer par la tête...
En plus, qui lui avait dit qu'il s'agissait forcément d'un homme ? Et si c'était une femme ? Ce serait plus logique, d'ailleurs. Mais bien sûr, c'est pour cette raison qu'elle n'osait pas lui avouer en face ! Le seul fait d'y penser lui fit froid dans le dos et elle décida d'écarter le sujet et de dormir.
La suivante arriva moins d'une semaine plus tard. Porteuse d'une curieuse demande : " Si tu veux me connaître, sors avec un foulard rouge autour du cou". Un foulard rouge ! Et d'où sortirait-elle un foulard rouge ? Voilà qui était facile à dire ! L'idée lui parut un peu trop audacieuse, mais convaincue que le défi valait la peine d'être relevé, elle se rendit chez sa nouvelle voisine, Rosa Mari :
-Rosa Mari, excuse mon audace, mais... tu n'aurais pas hasard un foulard rouge à me prêter ? J'ai un rendez-vous demain...
Rosa Mari, folle de joie, lui laissa le sien. Qu'elle le prenne tranquillement, que diable ! Elle lui en faisait même cadeau. Elle en avait assez de ce foulard... et si elle avait besoin de quoi que ce soit d'autre, qu'elle n'hésite pas à lui demander, les amis sont là pour ça !
Cette nuit-là, elle dormit à peine. Elle passa la nuit immergée dans cinquante mille rêves qui, la plupart, la réveillaient. Elle ne se voyait pas portant un foulard rouge autour du cou, mais bon, si c'était le prix à payer pour découvrir le mystérieux auteur, elle sortirait ainsi vêtue.
Et c'est ce qu'elle fit. Elle trouva la manière la plus appropriée d'arranger le foulard, et sortit, pimpante. Elle n'était pas aussi joyeuse au retour. Toute la journée elle avait exploré les environs, avait parcuru comme jamais le trajet du travail à la maison, mais personne ne s'était approché d'elle, et elle termina bien tristement une journée qui avait débuté pleine d'espoir.
Le lendemain, elle ouvrit impatiemment sa boîte aux lettres lorsqu'elle aperçut de l'extérieur la lettre rose : "Pourquoi avez-vous laissé le superbe foulard rouge à cette grand-mère ? Cela signifie-t-il un refus définitif ?" disait la lettre.
© Traduction : Kattalin Totorika
© Ezer baino lehen : Elkar
© Lehenago zen berandu : Alberdania
