JUARISTI, Felipe:
Quelques poèmes

Oublier

Jules César à Marcus Brutus,
Après avoir vu le poignard dans sa main :
-Marcus, mon fils, que préfèrerais-tu
à ce que tu tiens dans ta main ?

Marcus Brutus à Jules César :
- Tout l'oubli du monde.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Âme

J'ai voulu tout te donner
Mais je ne t'ai rien donné ;
J'ai voulu te donner les chairs de mon corps
Mais je t'ai donné mon âme :
Le souffle qui gonfle tes voiles.
Elles s'éloignent doucement de moi.

Et je reste seul.
Sans moi.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Auschwitz

La pluie a cessé.
Le vent est tombé.
La terre commence à respirer.
Les acacias tremblent,
Leurs bras frappant le ciel.
Le grillon chante
Protégé par les feuilles des pommiers.
J'ouvre la fenêtre
Qui donne sur le cimetière.
Une odeur de brûlé provient de là-bas,
Les os et les chevelures calcinés
Ont imprégné l'atmosphère.
Auschwitz me revient en mémoire,
Chaque jour
Après la pluie.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Absence

1

Depuis que tu es partie
Rien ne m'effraie.
La mort et moi, face à face
Nous discutons
Sur le seuil de la maison
Comme des amis intimes ;
Et sur sa cape,
Nous jouons aux dés.


2

De l'absence de couleur
Naît le plus beau des matins.
De l'absence absolue de signe
Triomphe le plus grand des poèmes.
Je suis né du manque de toi,
D'une coquille de douleur
Neuf et nu.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Jardinier

Au prix du sang il a construit le monde, autour du jardin.
Hâvre de paix des âmes et des coeurs, à la mesure des os et des muscles.
A l'extérieur du grand mur couvert par le sarment de vigne
Ce qui s'étire en fuyant d'entre les brumes lui est étranger.

Les fleurs se fanent vite, consumées en une seule et même couleur,
Dans l'air les oiseaux ingénus chantent une seule et même mélodie,
Il n'a jamais connu la mer, si ce n'est celle qu'apportent avec eux
Les saumons, lorsqu'ils remontent d'une goutte à l'autre la rivière voisine.

Il connaît par coeur le nom et le scintillement de chaque arbre,
Il lui suffit de voir l'ombre obscure pour identifier à coup sûr chacun d'eux.
Son Temps, aux ailes affûtées, n'est pas de ceux qui causent de graves dommages.
Il n'a besoin de rien pour se soumettre et se plier à la vie.

Parfois il ressent brusquement la piqûre profonde,
Elle agite son cerveau, et sort au grand jour.
Si ce n'est la faim, c'est le sentiment amoureux, souvenir très ancien.
Il le perdit si vite, comme les oeillets leur parfum.

En fermant les yeux, la jeune fille revient à sa mémoire, nue,
Ses yeux ont la couleur des châtaignes, ses lèvres celle des fraises ;
Des dents pareilles à des gousses d'ail, une chevelure brou de noix,
Des seins pommes d'amour, des joues d'oranges.

Ses doigts bougent lentement, à la recherche des fruits magnifiques,
Il les garde dans un panier, enveloppés de feuilles de basilic,
Comme un morceau de chair de ce corps qui le satisfait.
L'odeur pénétrante répand en tous lieux les passions stériles.

Posément assis à la table, comme en prière la bouche
Ouverte, croqueur de fruits vivants, il est aussitôt rassasié.
Il étend son corps sur le lit, paisible et généreux :
Manger ce que l'on aime est la plus douce preuve d'amour.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Rire

ALEXANDRE LE GRAND :
Notre ennemi a le bras robuste.

ARISTOTE :
Il sait infliger des coups impitoyables.

ALEXANDRE LE GRAND :
Notre ennemi a une épée tranchante.

ARISTOTE :
Une fois qu'il t'aura capturé, il te percera de part en part.

ALEXANDRE LE GRAND :
Notre ennemi commande à un nombre incalculable d'hommes.

ARISTOTE :
Ils s'attaqueront à toi comme un seul homme.

ALEXANDRE LE GRAND :
Notre ennemi ne plaisante pas.

ARISTOTE :
Il est perdu.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Vie

ALCIBIADE :
Qu'est-ce que la vie, maître ?

SOCRATE:
L'exception.

ALCIBIADE :
Voulez-vous dire qu'elle n'est pas exemplaire ?

SOCRATE:
Je veux dire que dans ce pays la seule routine est la mort.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Réponses

Qu'as-tu donc, pour renoncer ainsi à la vie,
Toi, coeur tendre, brisé en mille morceaux ?
Tu es une bombe à air, un vent tourbillonnant,
Tu as beau souffler, aucune voile ne gonfle,
Tu as beau frapper, aucune aile de moulin ne bouge.
Qu'as-tu donc, pour t'accrocher à la vie ?

– Ne plus traverser
le fleuve de ce que l'on a aimé.

Coeur modelé dans la pierre,
Percé peu à peu par l'eau,
Pourquoi affrontes-tu le vent ?
Pourquoi pénètres-tu dans les profondeurs,
Les grottes sans nom ?

– L'ombre d'un souvenir,
qui fut et ne fut pas, qui ne sera pas ;
il m'est proche et je me cache,
je fuis à l'intérieur de moi-même.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Questions

Que sont ces blés dressés par le vent,
Pareils à la chevelure de l'être aimé ?
Que sont ces papillons,
Filtrant toute la tristesse du monde ?
Quel est ce raisin ensanglanté,
Qui n'a jamais vu la mer ?
Quel est ce vert,
Qui dessine sur l'horizon
Des lacs de cygnes ?
Ces neiges dures,
Qui résonnent comme des pianos désaccordés ?
Sont-ce ses doigts
Oiseaux effrayés fuyant l'hiver ?
Que sont ces ocres ? Ce gris ?
Ton âme errante, qui va et vient
A la recherche d'une paix incolore,
Que seul le profond crépuscule peut assouvir.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Géographie

Bien que né ici,
Je ne connais pas mon pays.
Bien qu'il parle la même langue que moi,
Je ne comprends pas mon pays.
Telle est ma patrie,
Qui me tue à petit feu,
L'étranger vers lequel je reviens toujours,
Comme le malade vers son mal.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Le futur

Les jours du futur sont arrivés,
Sans bruit ni fureur, recueillis en silence.
Les enfants que tu auras
Ont quitté ta maison, pour partir loin.
Le livre que tu écriras
Est dans la corbeille à papier, les pages déchirées.
Dans le pommier que tu planteras
Jouent les chardonnerets.
Le corps que tu aimeras
A vieilli depuis longtemps, sans que tu en aies conscience.
La paix que tu espères
S'est enfuie, métamorphosée en colombe.
Celui que tu seras
S'est perdu au fond de la mémoire.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Pleurs

DÉMOCRITE :
Pourquoi pleures-tu lors des enterrements ?

HÉRACLITE :
Parce que lorsque quelqu'un meurt, une part de nous-mêmes meurt aussi.
Et toi, pourquoi ris-tu ?

DÉMOCRITE :
Si quelqu'un meurt, c'est le signe que je suis toujours vivant.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Sang

Aristote à Alexandre Le Grand :
Les femmes et les hommes que tu as tués
Sont en bonne santé.
Ils t'apparaissent chaque nuit
Au moment où tu fermes les yeux.
Ils emplissent ta chambre
De l'odeur amère du sang.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Optimisme

Entrer dans un ascenseur et attendre de parvenir jusqu'au ciel,
Rêver que l'amour impossible n'existe pas,
Croire que la chance a deux visages, comme la médaille,
Affirmer que si la montagne ne vient pas à Mahomet,
Mahomet ira à la montagne,
Penser que nous sommes le centre de l'univers,
Prétendre que le service militaire fait de nous des hommes
et la prison, des sages,
Demeurer dans la croyance
Que la foi peut déplacer les montagnes,
Demander si les poissons sont plus heureux
Depuis qu'ils vivent dans la mer,
Considérer Robinson Crusoé comme le saint patron des Solitaires,
Chercher dans cette ville un tramway nommé Désir,
Rester assis, sur le seuil, en espérant que l'ennemi passera devant,
Avoir la certitude
Que les livres laissés aux amis reviennent toujours.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Ulysse

TÉLÉMAQUE :
Pourquoi es-tu si triste et grave ?

ULYSSE :
Je ne sais pas, peut-être...

TÉLÉMAQUE :
Ne veux-tu pas parvenir à Itaque ?

ULYSSE :
Non, ce n'est pas cela.

TÉLÉMAQUE :
Ne crois-tu pas qu'une autre guerre de Troie va se produire ?

ULYSSE :
Non, il ne se trouvera pas d'autre Homère pour chanter la mienne.

© Juaristi, Felipe. Galderen geografia, Alberdania, Irun, 1997



Tout est envol dans la vie,
concert léger de plumes
dans le bois clos ;
sang et os, chair et eau,
dans les profondeurs de l'air lisse et humide ;
aiguille lumineuse
blessant l'épaisse écorce de la nuit ;
danse d'étoiles paisibles et joueuses ;
humble va-et-vient de nuages,
comme s'ils ne voulaient pas déranger ;
murmure d'eaux sauvages,
qui ne connaissent pas d'exil ;
insomnie, folie, ombre, douleur :
ils ne perçoivent
ni la mesure du temps arrêté,
prisonnier dans son miroir de feu,
ni la légèreté de l'hiver,
porteur de solitude et de silence.
L'oiseau secoue le vent,
comme l'amoureux le drap du lit.

Tout est proximité dans la vie.
Tout est adieu et douleur.

© Juaristi, Felipe. Begi-ikarak, Erein, Donostia, 2004



Finalement l'homme
est un animal qui charrie
solitude et douleur,
où qu'il aille.
Et puis, il arrive à la foire,
où tout est marchandise,
l'illusion comme la passion,
et où l'on distribue
comme il se doit
la solitude et la douleur,
et le monde est de plus en plus solitude,
et le monde est de plus en plus douleur,
et le monde est de moins en moins monde,
et l'homme, plus animal marchand encore.

© Juaristi, Felipe. Begi-ikarak, Erein, Donostia, 2004



Tout être qui a aimé
garde toujours
un peu de brume au fond des yeux ;
comme les vieux marins
gardent parmi leurs trésors
leur rêve de grands voyages.
Ainsi ceux qui reviennent de la mort
ont des yeux infinis :
parce qu'ils ont tout vu.

© Juaristi, Felipe. Begi-ikarak, Erein, Donostia, 2004



Rembrandt veut peindre l'infini.
La ville est pareille à une mer de nuages.
La rue est sale et remplie d'ordures.
Du quai voisin provient
une odeur fétide de sardine pourrie.
Des marins vont et viennent
sans but
et jouent leur bien
sur une seule carte.
Règne une odeur d'alcool, d'épices, de riz,
d'exil, de mer oubliée,
d'épave de navire mangée par le sel.
Le soleil perce et se perd
sans éclairer l'obscure ville grise ;
il est entouré
d'eaux usées, d'appétits sales,
de croyances souillées et audacieuses.
L'exil est un temps
intemporel,
un temps trouble
qui ne déplace pas de temps ;
l'exil est un temps impur,
la maladie du temps,
le temps de la mémoire
qui blesse et tue,
le temps de l'obscurité
qui guette et vous assaille.
L'infini est une couleur
dans la monotonie sale de la ville,
dans la mer de nuages de la ville
elle se perd.

© Juaristi, Felipe. Begi-ikarak, Erein, Donostia, 2004



Il faut voir les oiseaux
pour apprendre à vivre.
Il faut voir les oiseaux
pour apprendre à vivre
et être libre ;
il faut voir ces boules de plumes
petites et fragiles,
traverser le ciel
comme un océan connu,
comme un océan qui ne laisse
aucune trace dans le coeur des marins
comme un océan qui ne s'approprie pas
les formes étrangères.
Mais tout est si lointain
et si extérieur,
comme les nuages
qui sans cesse vont et viennent,

La vie est peut-être
très simple,
danse de l'envol,
concert de nuages,
et les spectateurs immobiles,
ne savent comment profiter
de la fête.
Car, nous, humains
au coeur d'argile,
aux yeux d'argile,
aux mains d'argile,
nous tombons et nous brisons,
comme le bois pourri
se répand lentement,
nous servons à fertiliser la terre,
car nous sommes très loin de l'air
et des oiseaux.

Il faut voir les oiseaux
évoluer, légers, à travers le ciel,
sans peur et sans douleur,
pour apprendre ce que nous sommes.

© Juaristi, Felipe. Begi-ikarak, Erein, Donostia, 2004



La vieille femme vit seule.
Tous les soirs elle se couche terrorisée.
Une fois endormie
se réveillera-t-elle à nouveau.
C'est pourquoi elle laisse la radio allumée
sur la vieille table de nuit près de son lit.
Elle se glisse sous la couverture et se signe,
ferme les yeux et se prépare à dormir.
Le bruit des hommes lui parvient,
discutant vivement
au sujet d'un papillon bleu
découvert dans quelque recoin de la Tasmanie.
Elle entend de la musique douce,
chanter l'histoire d'amoureux transis de froid
qui se sont trouvés puis perdus
dans un hôtel bleu et médiocre.
Elle entend la voix terne d'une femme,
égrenant des prières bleues.
Dans l'aube d'azur,
aux premiers pépiements des oiseaux,
un soupir la réveille,
la chaude caresse d'une parole.
Le sourire est revenu
sur les fines lèvres de la femme.
Un jour de plus à la vie.
Car la parole soigne les coeurs.

© Juaristi, Felipe. Begi-ikarak, Erein, Donostia, 2004



© Traduction : Kattalin Totorika