LETE, Xabier:
Quelques poèmes
Ces Poètes
Ils emmènent l'homme
prisonnier.Qu'a-t-il dit?
Qu'a-t-il fait?
IL A DEMANDÉ
DU PAIN
POUR SES ENFANTS
Et le poète,
le poète,
pris de peur,
a gardé le silence.
Ils emmènent
l?homme
prisonnier.
Qu'a-t-il dit?
Qu'a-t-il fait?
IL A DEMANDÉ
QUE JUSTICE SOIT FAITE
Et le
poète,
le poète a gardé le silence
enfermé chez lui.
Ils ont fouetté
l'homme
Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il fait?
IL A DEMANDÉ
LA LIBERTÉ
Et le poète, le poète
reste en silence les portes fermées
Ah, le poète!
Le jour
de la libération
sera pénible
pour toi.
Egunetik egunera orduen gurpillean (1968)
Un besoin constant de nommer les choses
La poésie
est une manière de nommer les choses.
Aussi,
je ne te montrerai pas
de jardin fleuri à foison
je ne te dévoilerai pas non plus
l'ordre des étoiles.
Notre chemin ne mène pas
à la cité promise
ce n'est qu'un simple chemin:
un besoin constant de nommer les choses.
Notre chemin
simple chemin,
et notre langue
telle une pluie tiède
mouillant
la terre desséchée des hommes enchaînés.
Bigarren poema liburua (1974)
La vie
La vie
glissait entre nos doigts
comme du sable fin.
Elle s'écoulait
en même temps que
la fumée bleue des champs
et l'écho des eaux chantantes:
telle que la mélancolie des vieux amours.
C'était un jardin,
un jardin empli de douces senteurs.
C'était un désir,
le premier désir
débordant d'une imagination insatiable
qui explosait en nous.
C'était une odeur de sexe
qui nous grisait.
Bigarren poema liburua (1974)
Les enfants du néant
Nous
les enfants du néant,
chevaliers abattus de l'incertitude générale
en ces temps de boue et de sang,
qui sommes repliés au sein de la nostalgie...
notre histoire
est une de celles qui s'écrivent en lettres minuscules
et notre avenir
non-paradis problématique des nuages gris.
La vielle valise qui garde les souvenirs
est, depuis longtemps, remplie de trous
d'où s'échappent
espoirs
fantaisies
haines ridicules...
Nous, qui, les soirs aux portes de l'hiver,
avons essayé à satiété de compter
nos solutions une à une...
mais les fils des sentiments
personne ne peut les attacher comme il faut,
les lier l'un à l'autre.
Le char de la raison
tourne sans cesse
autour de son essieu,
et le coeur
n'est qu'une machine grinçante
remplie de mécanismes masqués
les soirs aux portes de l'hiver.
Bigarren poema liburua (1974)
Au-delà d'une terre brûlée
Je voudrais te rencontrer
au-delà d'une terre brûlée...
Au-delà de tous les
mots
gestes
rires
pleurs
attitudes
que le feu a brûlés.
De l'autre côté de cette terre brûlée
où il n'y aurait
qu'un long bord de mer
et la poussière bleue des étoiles.
Dans la nudité originelle,
savourant les arômes de la menthe verte,
jouant innocemment avec le sexe
faisant l'amour à l'infini...
Et la mer
avec ses yeux humides
brillant de mille éclats colorés
telle un arc-en-ciel salé.
Je voudrais te rencontrer
au-delà de cette terre brûlée...
Bigarren poema liburua (1974)
Et la parole sera douleur
Et la parole
sera douleur.
La douleur guérira
nos blessures,
expulsera le pus.
Et une fois guéris,
les jours continueront
de s'écouler
les uns sur les autres
tout doucement.
Bigarren poema liburua (1974)
La poussière des étoiles
La poussière des étoiles
se transforma un jour en source de vie,
de cette poussière soudain
à un moment l?homme naquit.
Et nous vivons ainsi
faisant sans cesse nos choix
sans prendre de répit:
nous avançons en travaillant
dans cette chaîne tous ensemble
nous sommes étroitement unis.
L'homme a besoin de vaincre
un milieu hostile,
il vit dans cette lutte et
telle est sa vérité.
Il cherche avec ténacité,
ne pouvant s'arrêter dans cet effort,
la connaissance et la lumière:
trouver avec peine des chemins obscurs
enfanter parfois de nouvelles lois
risquant sa vie en cela.
La connaissance est la tâche des hommes:
savoir pour évoluer,
faire un avec la nature et
des relations nouer.
En renforçant nos efforts
en fixant nos racines à la terre
et à partir de là, perdurer:
faisant de la négation la voie de l'affirmation
prenant le refus comme loi
aller de l'avant sans arrêt.
Celui qui n'a rien sait bien
comme il est bon de posséder,
l'homme cherche toujours
à satisfaire ses besoins.
Nous aussi, nous existons et
de là où nous sommes, d'ici même
essayons de discerner:
abandonnant les rêves insensés
brûlant pour une fois les ronces emmêlés
faisons le choix du bon chemin.
Du tronc même d'où nous naquîmes
naîtront d?autres rejetons
qui continueront cette lutte.
Ceux qui, en faisant leurs propres choix
en se relevant à chaque chute
avanceront dans cette voie:
ceux qui forts et éclairés par les faits,
accompliront notre rêve judicieusement.
Bigarren poema liburua (1974)
Les fautes imposées
Si vous voulez me trouver
dans les déserts de la désolation
poursuivez votre chemin jusqu'aux origines de l'enfance,
cherchez-y des yeux sans défense
emplis d'effarement,
des racines blessées, desséchées par le froid de l'hiver,
des sentiments orphelins ayant enduré maintes souffrances.
Demandez à la douleur
Pourquoi s'appropria-t-elle si tôt
les chambres obscures de la vie,
comment étaient les mains brisées de l'espoir
les fautes imposées de la chair meurtrie.
Ne tenez pas compte des histoires dont parle le présent,
alors que nous avons appris
en recollant entre eux les morceaux éparpillés
à déambuler de rue en rue,
à faire du sourire notre défense,
à regarder enfin la mort avec amour.
Il y eut bien un moment
au début même
avant de mettre en marche les lois de l'interdit
où tout était possible,
avoir son propre nom et sa propre personnalité,
car nous fûmes crées pour la liberté.
Mais notre histoire se brise
dès son origine, maudite s'il en est,
car dès l'aube des temps la peur était la règle
et nous en étions les enfants sous son pire aspect.
C'est pourquoi l'enfant ne mûrira jamais
et ses yeux fuient
vers un passé lointain déjà oublié,
il cherche à se souvenir
de quelque chose qui est possible
dont il fut jadis privé à jamais,
car la déchirure remonte à la naissance
et aucun effort insensé ne réussit à la soulager.
Il est en effet inutile maintenant
de revenir en arrière,
quand, ayant perdu son chemin,
l'enfant a peur,
quand il a oublié le mot bonheur
lorsque les tempêtes de la vie
amènent la nuit
en cet enfer gris
des anges déchus.
Urrats desbideratuak (1981)
Vous me ravirez la vie
Vous me ravirez la vie
avec l'arme lâche du cruel refus.
Vous me ravirez
la dignité et le courage,
en me volant l'histoire et la raison,
en me niant d'un geste mesquin
la réussite et l'amour.
Mais nul ne m'éloignera
des signes des beaux moments
qui s'offrent aux sens abondamment:
couleurs et odeurs
brumes et rosées,
de la merveilleuse calligraphie des forêts ombragées...
Et quand arrivera l'heure précise de dire «soit»
je rendrai aux chères semences de mon émerveillement
un signe d'humble fierté.
Elles me ranimeront
en ce dernier moment difficile,
et laissant à tous ce qui appartient à tous
j'aurai la certitude
que vous n'avez pas réussi à voiler mon regard.
Urrats desbideratuak (1981)
L'approche de l'hiver ne m'effraie pas
L'approche de l'hiver ne m'effraie pas
car je sais au plus chaud de l'été
que le présent perdure aussi dans le futur
jusqu'à rendre tout, présent
telle une chaîne immobile
en une succession de moments
à la racine même de l'être.
La gelée au souffle blanc
ne me fait pas peur à l'aube
quand la vaste nature gisante
semble être privée de vie
car le coeur garde la lumière
du beau soleil de tous ceux qui nous ont quittés
et les souvenirs du passé conservent
les mille semences des sens.
Rendre le souffle
à la dernière heure ne m'angoisse pas
même si les ronces de l'abîme
ont envahi le sentier,
le vin nouveau fera revivre
les vieux sarments des vignes
le futur des autres
expliquant notre présent.
Cueillir les dernières fleurs au jardin
ne me rend pas triste
ni perdre haleine en cherchant
la raison de toutes les limites
ni soumettre tous les sens
à la pleine lumière du crépuscule
car mourir à jamais
nous apporte un sommeil empli de rêves.
Urrats desbideratuak (1981)
Maintenant j'aime les moments les plus obscurs de mon existence
Maintenant j'aime les moments les plus obscurs de mon existence
car ils ont été l'enclume ferré de ma conscience,
quand le jardin fleuri des sens éveillés est sur le point de s'éteindre
ne pouvant semer la graine sur la terre stérile recouverte de sel.
Je suis l'arbre mûr qui couvre la tombe de son ombre silencieuse
rêve du hasard qu'une fois un jeune a transformé en chant:
si par hasard le repos était durable et poussait au sommeil
dans sa tranquillité l'homme de terre serait lumineux.
Les vieux ingrédients qui alimentent l'exaltation
les images périssables que le chant crée
au plus beau de l'été, reviendront:
corps, rires, éclats de joie, vignobles dorés.
Qui est sourd et muet n'écrira pas dans le vieux livre
alors que des yeux si bigarrés se confondent en un vertige:
au dernier soupir nous paierons nos dettes d'antan.
Zentzu antzaldatuen poemategia (1992)
© Traduction: Edurne Alegria
