LIZARRALDE, Pello:
Un ange passe. Isilaldietan
Extrait du conte "Un ange passe". In Cuadernos de Tarazona 4, décembre 2004. Traduit du basque par Edurne Alegria.

une conversation un silence gêné et prolongé.
(Dictionnaire de la langue française)
Ils étaient arrêtés à cinq cents mètres du col, sans pouvoir avancer ni reculer. Au milieu de la blancheur aveuglante du plateau désert, une trentaine de véhicules, tous alignés dans la même direction. Ceux venant dans le sens opposé étaient sur l'autre versant du col, obéissant aux instructions des policiers coiffés du béret rouge.
De temps à autre, on pouvait percevoir un mouvement parmi les voitures et les camions situés en fin de queue, ils essayaient de parcourir les derniers mètres de la pente et atteindre la courte ligne droite qui s'étirait en haut.
Kurt venait de rentrer dans cette droite et il avait encore de la place devant lui pour avancer. Mais le chauffeur de la semi-remorque qui le précédait sortit le bras pour lui faire signe de s'arrêter. Kurt freina avec précaution et, quelques secondes plus tard, il éteignit le moteur. Lui aussi regarda en arrière et refit le même signe que son prédécesseur aux trois voitures et à la semi-remorque que son rétroviseur lui permettait de voir. Il posa les bras et la tête sur le volant en poussant un soupir. Puis il retourna la tête en arrière et saisit le thermos qui était sur le lit. La petite gorgée de café ne lui fit pas de bien, elle lui parut tiède et amère. Il baissa la vitre et vida le thermos. Les traces de café teignirent la neige et la glace de la chaussée.
Kurt ne tarda pas à se mettre les lunettes de soleil et à ouvrir la portière de la cabine. Avant de sauter sur la route, il chercha un coin d'asphalte propre. Il descendit sur sa gauche et regarda en face.
Ach, scheisse ! grommela-t-il entre ses dents tout en cassant d'un coup de pied un morceau de glace sale.
Quelque deux cents mètres le séparaient de la semi-remorque qui s'était mise de travers, et sur la voie de gauche, tout le long, une vingtaine de conducteurs s'avançaient d'un pas chancelant vers le véhicule accidenté. Kurt suivit des yeux toutes ces formes sombres qui défilaient une à une ou, tout au plus, deux par deux, de la plus proche jusqu'à la plus lointaine.
Même si aucun mouvement n'était perceptible du côté de la semi-remorque, à la vue de la fumée qui la cachait de temps en temps, Kurt sut rapidement que là-haut les choses n'étaient pas si calmes, et lui aussi s'y dirigea en fourrant les mains dans les poches de sa veste.
Voyant qu'il y avait moins de glace, il choisit de marcher sur le bas côté de gauche. Chaque fois qu'il bougeait la tête d'un côté et de l'autre il s'arrêtait un instant. Parmi les camions qui se trouvaient sur sa droite il aperçut une remorque de son pays. Du plateau blanchi qui s'étendait sur sa gauche, le silence lui parvenait par vagues. Près du bas-côté, des broussailles dégarnies et la lumière des gouttelettes gelées suspendues aux broutilles.
Kurt jeta un coup d'½il de l'autre côté des broussailles pour mieux voir les légères traces des oiseaux. Il respira longuement et regarda le ciel avant de reprendre sa marche.
Lorsque l'odeur de la fumée et le bruit des moteurs s'intensifièrent, Kurt ralentit le rythme de ses pas et, en arrivant près du camion, il resta en retrait par rapport à ceux qui s'y étaient concentrés. La semi-remorque était anglaise, et ceux qui étaient en train d'aider et de renseigner le chauffeur se trouvaient de l'autre côté du véhicule. De l'endroit où se tenait Kurt on pouvait distinguer leurs pieds. Ils criaient parfois et le ton de leurs voix trahissait une certaine nervosité.
Kurt se rendit compte que son compatriote était à quelques mètres de lui. Il portait le drapeau cousu sur la manche de son blouson en cuir. Il était très jeune, sa tête était couverte d'un bonnet en laine et ses yeux clairs étaient grand ouverts.
Quelques chauffeurs commençaient à se retirer. La voix de l'un d'entre eux domina un instant :
A quoi peuvent bien lui servir les chaînes ?
Il n'y a rien à faire avec ces étrangers continua un autre sur un ton qui ne cachait pas sa colère. Toute la nuit là en bas en attendant de pouvoir partir et, à peine sortis, voilà. On se fait chier !
L'expérience acquise lors de ses voyages précédents suffit à Kurt pour comprendre la signification de ce qu'il venait d'entendre. Il s'approcha de son compatriote et se présenta. Ils se serrèrent la main et se mirent à parler, signalant de temps à autre la glace qu'il y avait sous la remorque.
Ils pensèrent qu'ils en avaient au moins pour deux heures et rebroussèrent chemin. Arrivé à hauteur de sa remorque, le jeune chauffeur dit à Kurt qu'il avait l'intention de rester dans sa cabine et qu'il allait profiter pour dormir. Kurt lui dit au revoir et se dirigea vers son camion. Tous les moteurs des véhicules rangés sur la ligne droite étaient éteints. Des coups de vent violents et des sons sombres leur parvenaient de l'autre extrémité du plateau.
En arrivant à son camion, Kurt prit les clés et ferma la portière. Il s'arrêta un instant derrière le camion pour regarder la file de véhicules. Il put en compter quinze depuis le bas de la côte.
Dites, s'il vous plaît entendit-il dès qu'il entama la descente.
Elle lui parlait du siège du conducteur. La jeune fille brune de la voiture blanche avait la vitre à moitié ouverte. La jeune fille rousse à côté d'elle regardait aussi Kurt. Celui-ci recula.
Ça va être long là haut ? lui demanda la jeune fille brune lorsqu'il se rapprocha. Combien de temps ? ajouta-t-elle pour compléter la question.
Deux heures répondit Kurt, tout en faisant avec la main un signe qui voulait dire " à peu près ".
Et qu'est-ce qui est arriv... poursuivit la brune avant que sa compagne ne lui coupa la parole en lui lançant un " fous-lui la paix, il n'est pas d'ici ".
La jeune fille brune tourna la tête et le remercia. Elle lui adressa un sourire las avant de remonter la vitre. Kurt leva la main pour lui dire au revoir.
Plus bas, des voitures avaient le moteur en marche. Les passagers étaient à l'intérieur et portaient leurs vestes. Quelques mètres plus loin, là où des hêtres bordaient la route, le vent du nord commença à se faire vivement sentir. Un sifflement lointain traversa le bois du ravin ombreux.
Mais qu'est-ce que tu fabriques, fais donc attention ! entendit Kurt derrière lui.
La jeune fille rousse soutenait par le bras sa compagne, qui avait un genou par terre. Quand celle-ci réussit à se relever, elles échangèrent quelques mots, mais pas assez fort pour que Kurt pût les comprendre. Kurt les observa un moment, jusqu'à ce qu'il vît qu'elles reprenaient leur descente. Lui aussi se mit alors à marcher, mais cette fois-ci bien plus lentement. Il pouvait deviner au bruit de leurs pas que la démarche des filles était incertaine et qu'elles étaient de plus en plus loin derrière lui.
Il décida de les attendre. Les filles se tenaient par le bras et, voyant que Kurt les regardait, elles hésitèrent à avancer. Elles continuèrent, néanmoins, et tout en s'approchant de Kurt elles commencèrent à se dévier sur le côté. La jeune fille brune se frottait les paumes des mains rougies. Kurt enleva ses lunettes et leur sourit. Lorsqu'elles furent à quelques mètres de lui, " ça fait mal ? " demanda-t-il à la jeune fille brune.
C'est rien lui répondit-elle ; et à ce moment-là, toutes les deux s'arrêtèrent.
Qu'est-ce qu'il fait froid, n'est-ce pas reprit Kurt en leur adressant un sourire encore plus large.
Un léger frisson traversa les corps des deux filles comme si ce mot les eut pénétrés jusqu'aux os. Elles acquiescèrent de la tête et continuèrent leur descente. Lorsqu'elles passèrent à quelques centimètres de Kurt, celui-ci sentit le parfum douceâtre des filles, mais très vite, liée à ce parfum, il perçut une bouffée de l'odeur à étable qui leur collait à la peau. Et le visage de sa mère lui apparut devant les yeux, il sentit le vertige du giron maternel, la chaleur embaumante de ses étreintes et l'abîme de son cou ; et le lait, et les sons tièdes de l'étable. Une musique et des paroles vinrent à l'esprit de Kurt. Cette chanson que l'on chantait dans son pays natal parlait des oiseaux et de l'hiver. Kurt en siffla tout doucement les premières notes et descendit derrière les filles.
La file de véhicules s'arrêtait dès le premier tournant. En prenant le virage, un violent coup de vent secoua les parages. La poussière de neige tombée des branches des hêtres blanchit les cheveux et les épaules de Kurt et des filles. Tout en l'époussetant de la main, ils se regardèrent et sourirent.
Après le tournant, un restaurant de routiers et une station d'essence apparurent de l'autre côté. Les parkings des deux établissements étaient couverts de voitures et de camions, mais il n'y avait presque personne dans les alentours. Un ou deux chauffeurs en train de mettre les chaînes, et, à côté du chasse-neige qui avait travaillé pendant la nuit, des policiers de la circulation bavardant avec les employés de la station.
Kurt et les jeunes filles se dirigèrent vers le restaurant. La chaleur de l'intérieur, la fumée et le brouhaha frappèrent leurs visages rougis. Les filles se déplacèrent à l'intérieur avec l'assurance des habitués du lieu, elles se faufilèrent jusqu'au fond de la salle, parmi les personnes qui se tenaient debout au comptoir et celles assises aux tables, et restèrent debout, assez serrées, tout près de la cheminée.
Voyant les mouvements rapides des filles, Kurt n'avança pas, il s'approcha de la partie du comptoir la plus proche. Il dut lever au moins six fois la main pour appeler le serveur et, à peine eut-il commencé à lui demander ce qu'il voulait prendre, que l'employé lui signifia de parler plus haut. Kurt allongea un peu le cou et pu voir les filles, déjà en train de manger des sandwiches.
Juste après qu'on lui eut apporté son sandwich et sa bière, Kurt se rendit compte que la table à côté de la porte était libre et il y alla s'asseoir. Au lieu de commencer à manger, il leva le bras et fit signe aux jeunes filles qu'il y avait de la place si elles voulaient s'asseoir. Les clients qui se tenaient debout au milieu de la pièce cachaient le fond de la salle et empêchaient Kurt de voir les filles. Il pensa que deux minutes d'attente étaient suffisantes pour savoir qu'il devrait prendre son repas tout seul. Mais, quelques secondes après qu'il eut commencé à manger, la jeune fille brune s'approcha de lui, suivie de la rousse, toutes deux tenant leurs tasses à la main.
Asseyez-vous leur dit Kurt après avoir avalé ce qu'il avait dans la bouche.
La brune alluma une cigarette et la rousse tendit la main, elle la lui prit d'entre les doigts pour en tirer une bouffée et la lui rendit en suivant. Les deux filles entourèrent de leurs mains les tasses chaudes. Kurt jeta un rapide coup d'il aux mains des filles. Elles étaient rougies, Kurt eut une sensation, comme si les mains de sa mère et de sa s½ur touchaient son visage et il sentit les différentes odeurs de leur peau rêche.
Les filles prirent une gorgée presque en même temps. La rousse posa la tasse et mit l'ongle de son petit doigt entre les dents.
Du mauvais temps pour voyager, n'est-ce pas ? leur demanda Kurt.
Les filles approuvèrent d'un signe de tête.
Je m'appelle Kurt leur dit le camionneur en portant la main à la poitrine.
Moi je suis Ana et elle Maite dit la brune en signalant sa compagne.
Et elle ajouta aussitôt :
Ça va être long là haut ?
Combien de temps ? précisa Ana, voyant le visage de Kurt.
Une heure ou plus répondit-il, et il perçut aussitôt une certaine tristesse sur les visages des jeunes filles.
Maite regarda sa montre et rapprocha les lèvres de l'oreille d'Ana. Kurt tourna la tête vers le comptoir pendant que les filles chuchotaient entre elles.
Vous êtes pressées ? demanda le camionneur aux jeunes filles une fois qu'elles eurent coupé leur conversation et qu'elles se mirent à le regarder en face.
Un peu répondit Ana.
Kurt sentit la jambe d'Ana trembler sous la table.
Vous allez à la ville ? poursuivit Kurt.
Ana fit oui de la tête.
Visiter quelqu'un ? osa demander Kurt en marquant un peu les syllabes.
Ana répondit négativement en faisant de nouveau un rapide signe de la tête. Maite alluma une autre cigarette.
Acheter ajouta la brune pour compléter la réponse.
Acheter ? s'étonna le camionneur. Un mauvais jour pour faire des achats. Vous feriez mieux de repous ...
Il faut le faire aujourd'hui coupa Ana, absolument.
Ah ! ... Et pour acheter quoi ? voulut savoir Kurt, et il essaya de sourire.
