MONTOIA, Xabier :
Aussi noir que le charbon

(« Ikatza bezain beltz », in Gasteizko hondartzak, « Les plages de Gasteiz », éditions Susa, 1997. Traduction française : Fermin Arkotxa)

Il y a un jour que nous n'oublierons jamais ; sans doute avons-nous tous un unique souvenir commun : la douce réminiscence de la première fois où nous avons éteint le feu de notre corps dans celui d'autrui. (J'ai fait l'amour pour la première fois le 27 avril 1937). Je parierais que c'est quelque chose que personne n'oublie, et que cela reste soudé à notre mémoire aussi sûrement que la rouille adhère au fer. Ce souvenir diabolique est plus résistant que l'acier. (Le ciel était clair au-dessus de Guernica).

Il y a une fois dans la vie de chaque homme où il abandonne son enfance et, alors qu'il n'est pas encore tout à fait un homme, ne sachant ce vers quoi il se dirige, il commence à courir, dans une course dont la mort est la seule ligne d'arrivée. (Ces années-là furent de dures années pour moi, et pas seulement à cause de la guerre). Bien sûr, c'est quelque chose que l'on n'apprend que plus tard, bien plus tard. En attendant d'assimiler cela, nous nous activons comme des insensés, poussés par le désir d'aller de l'avant, avec cette envie d'atteindre ce paradis qui a pour nom la masculinité. Et dans cette course, comme si nous étions des voitures qui ont besoin de carburant pour avancer, c'est le sexe qui est notre combustible essentiel, c'est lui qui nous pousse, c'est lui qui nous aiguillonne. (Il me semblait que j'étais malade, souffrant d'un mal dont j'étais le seul à être atteint). Dans cette période envahie de doutes, ce flux pénétrant nous imprègne de la tête aux pieds. Son eau laiteuse contamine tout.

C'est en vain que j'essayais de penser à autre chose, car il n'y avait rien autour de moi qui, d'une façon ou d'une autre, ne me rappelle le sexe. On m'aurait brûlé les yeux au fer rouge que j'aurais continué de la même façon à être harcelé de toutes parts par des visions de sexe. Et même si j'avais été aveugle, le vent m'aurait apporté ses odeurs et ses bruits lancinants. Seule la mort pourra me libérer de cette maladie.

Au début, je pensais être le seul à en souffrir. Puis j'ai changé d'avis. J'appris que Téo et moi en étions plus ou moins au même point. J'ai dit que nous en étions plus ou moins au même point, mais ce serait plus exact de dire que nous avions un problème similaire, car bien que Téo souffrît aussi des tiraillements du bas-ventre, il avait à qui s'en ouvrir. Il me conduisait dans un coin de la cuisine, puis il me racontait avec force détails les aventures qu'il avait eues avec les filles le dimanche précédent, au bal de La Floride. Moi, en revanche, je devais tout garder pour moi. (et les maux d'amour font d'autant plus mal que l'on ne peut les partager avec personne ; c'est un peu comme avec le vin, le meilleur cru du monde vire au vinaigre s'il ne peut sortir de sa bouteille). Je savais que si je mentionnais ce feu qui me consumait les entrailles, je perdrais à l'instant même mon ami. Et ce n'est pas tout ; les choses étant ce qu'elles étaient, si l'écho de mes sentiments se propageait à travers l'hôtel, je risquais aussi de perdre mon emploi. Et on n'allait pas s'en priver, je n'en doutais pas le moins du monde.

Une fois par semaine, j'avais un après-midi de repos, parfois le dimanche, mais la plupart du temps c'était le lundi. Si ça tombait un dimanche, nous allions danser. En tant qu'employés de l'hôtel du Fronton, nous avions le droit d'entrer gratuitement au bal du fronton, une fois les parties de pelote terminées. Mais nous aimions mieux les bals du parc de La Floride. À vrai dire, je m'en moquais, car même si nous allions indifféremment à l'un comme à l'autre, je n'allais pas bouger de mon poste près de l'orchestre. Téo, en revanche, faisait la connaissance de beaucoup de filles au bal du parc qui avait le ciel pour unique toit. Nous étions pauvres, et nos amis l'étaient aussi.

Teo essaya de me présenter ses connaissances, mais il baissa bien vite les bras : « Avec toi, il n'y a rien à faire ! ».

Selon toute vraisemblance, mon ami, qui avait bon cœur, ne s'était pas rendu compte qu'au lieu d'avoir les yeux rivés sur les filles qu'il admirait tant, ils étaient attirés par les robustes ouvriers dont elles enlaçaient audacieusement la taille. Il ne pouvait pas soupçonner que, plutôt que de s'attarder sur ces jeunes filles qui gonflaient leur poitrine de vieilles feuilles de papier journal, mon attention était accaparée par les garçons qui se battaient jusqu'au sang pour danser avec elles, par leurs muscles saillants, leurs bras puissants et couverts de sueur.

Teo restait jusqu'à ce que l'orchestre joue le dernier morceau. Quant à moi, prétextant la fatigue, je m'éloignais par le sentier, laissant les mesures du tango s'évanouir derrière moi. J'y trouvais la paix, comme si les grands arbres qui bordaient la promenade de chaque côté me protégeaient. Au milieu de cette obscurité, je ressentais une sorte de liberté. Je pouvais enfin laisser libre cours à mes pleurs. Les larmes qui me brûlaient les joues de mélancolie et de détresse m'apportait un soupçon de soulagement. Et lorsque j'arrivais sous le pont de fer, ce pont où, un jour, j'avais découvert un homme se balançant, suspendu à une corde attachée autour du cou, je faisais une halte ; en cet instant, je pouvais m'y voir pendu de la même façon, en finissant d'un simple geste avec ma douleur, mon angoisse et mes doutes, une fois pour toutes.

La mort était la seule issue qui me restait. Et si je ne mis pas mon projet à exécution, ce fut parce qu'une obsession plus puissante me tourmentait pour m'attirer à elle : le désir de la chair. Ecartelé entre ses deux sentiments, mon cœur était sur le point de se briser. Si je devais mourir, je voulais voir la mort reflétée dans les yeux de bohémien des garçons qui devaient être en train de danser au son de la musique que le vent m'apportait en sourdine. Comment quitter ce monde sans avoir concrétisé ce rêve qui me réveillait chaque nuit ? Comment partir sans connaître au moins cela ? Et même si je ne m'ôtai pas la vie, je demeurais longtemps hors du monde, noyé dans mes tourments, incapable de maîtriser le cours du temps. Le bruit du balancement du train me ramenait au monde des vivants. Soudain, ce bruit m'effrayait ; à un moment donné, je sentis comme une explosion au-dessus de ma tête, je ne savais plus où je me trouvais, je prenais le bruit du train pour un coup de feu. Et je ne sais pas pourquoi, puisque depuis que la guerre avait commencé, on n'en avait pas entendu un seul à Gasteiz.

Pour être plus précis, on n'entendit qu'une seule explosion ; celle de la bombe lancée par mégarde par un sergent, paraît-il éméché, qui était monté sur un petit tank, à l'exposition organisée dans la rue San Prudencio avec les armes qu'on avait prises aux rouges. Mais celle-là, je ne l'entendis pas. Je dormais, et je n'en eu pas connaissance jusqu'au lendemain, quand j'arrivai au travail.

« On l'a échappé belle ! »

Les gens ne parlaient que de cela. Arrivés devant l'hôtel, ils regardaient en l'air l'endroit que cette satanée bombe avait atteint. Elle avait troué le mur et explosé dans une chambre du premier étage que j'avais souvent nettoyée : la 108. Grâce à Dieu, elle était vide cette nuit-là.

J'ai toujours plus ou moins aimé les mêmes choses. C'est dans ma jeunesse que j'ai connu la plupart de celles que j'allais aimer plus tard au cours de ma vie : la musique, l'alcool, le cinéma, les voitures... et le sexe ; tout ce qui aide à s'évader de cette vie misérable et dénuée de sens. La première à m'émerveiller a sans doute été le cinéma. Si l'après-midi de repos hebdomadaire n'était pas celui du dimanche, nous allions le passer au cinéma du Théâtre Principe, près de l'hôtel, où nous nous enfermions pour avaler les actualités de la Fox et deux films à la suite, que nous accompagnions des sandwiches que nous préparait en cachette Luis, qui travaillait en cuisine. Ce qu'on nous projetait sur l'écran nous importait peu ; Nous aimions tout autant les films de Fred Astaire et Ginger Rogers ou les dessins animés de Mickey que les productions allemandes des studios UFA.

Ma vie s'écoulait de la sorte. D'une part, dans une lutte intense avec ce désir inavouable que je voulais me refuser, mais qui me rattrapait sans cesse et, de l'autre dans ce monde protégé que je trouvais dans l'obscurité de la salle de cinéma pour fuir cette obsession malsaine.

En cela je ne remarquai quasiment pas de changement lorsque la guerre éclata. Probablement parce que je vivais dans un univers de fiction dont j'étais le seul habitant, à l'exception des stars d'Hollywood. Quoi qu'il en soit, même dans le monde prétendument réel, on n'observait pas de modification sensible. La guerre elle-même n'avait pu altérer la vie monotone de la petite ville dans laquelle j'étais né un jour fatidique. Du moins au premier coup d'œil, tout demeurait inchangé pour les passants qui effectuaient leur promenade, arpentant inlassablement la rue Dato. Il en était de même pour ceux qui se réunissaient au salon de thé de l'hôtel chaque après-midi ; ils continuèrent à le fréquenter sans manquer à leur rendez-vous. Le seul changement que je pus percevoir fut celui qui affecta leur tenue vestimentaire : dès la déclaration de guerre, ils avaient laissé les chapeaux de feutre chez eux et s'étaient mis à arborer le béret rouge des Carlistes. La plupart portaient des chemises grises, certains des bleues, de la couleur de l'uniforme des Phalangistes, mais tous avaient des bottes noires, des ceintures et des courroies brillantes ; ils se pavanaient de-ci de-là, affichant une démarche insolente.

Je les voyais s'activer devant moi, commentant les nouvelles en provenance du front, fulminant contre les actes de barbarie des rouges, ressassant les sacrilèges et les noirs péchés qu'ils leur attribuaient et maudissant les démocraties européennes.

« Si ce n'était l'aide que ces fils de putes leur accordent... ! »

J'acquiesçais toujours, la tête ailleurs, dans une guerre qui n'appartenait qu'à moi, car pour moi, c'était celle-là la véritable guerre, pas celle qu'ils menaient eux, une cuillère à café dans une main, un gros havane dans l'autre. Moi, je me vidais de mon sang à chaque instant, à chaque instant j'expirais. Mais au lieu de se situer à Legutio ou à Otxandio, ma tranchée, mon champ de bataille se trouvaient près des valeureux soldats qui me hélaient sans m'accorder de répit : « garçon servez-moi ceci, garçon, vous pouvez débarrasser cela », sous leurs propres pieds.

Les cuisines étaient situées sous le salon de thé et, plus loin, de l'autre côté d'une cour sombre, il y avait une cave à charbon. Mon premier devoir était d'allumer les fours de la cuisine et la chaudière de l'hôtel. Lorsque la folie s'emparait de moi, lorsqu'une envie irrépressible de sexe m'agitait, je me réfugiait dans l'espace qui séparait les deux tas de charbon, celui qui alimentait le four et celui qui était réservé à la chaudière. Je me cachais derrière ces monticules et, aussitôt mes pantalons baissés, je versais des perles laiteuses sur le charbon noir. Ensuite, quand je me redressais, je restais un peu étourdi, vidé de mes forces. Puis, de la main gauche, je sortais un mouchoir de ma poche et j'en nettoyais la droite, le plus rapidement possible. Je m'efforçais d'effacer les dernières traces de sperme sur les mains que je venais de m'essuyer en saisissant la pelle à charbon pour les noircir. Je traversais la cour à grandes enjambées, tête basse, la peur au ventre, même si je savais qu'il n'y avait eu aucun témoin de mon obscénité. Je ressentais un grand soulagement quand j'atteignais la cuisine.

Cependant, ce que nous avions vécu jusqu'alors n'était que le prélude de la guerre. La vraie, celle qui allait faire irruption dans ma vie, se déclencha pour moi lorsque les Allemands débarquèrent à l'hôtel du Fronton.

Je ne remarquai pas Hans au premier abord, bien qu'il ne fut ni de petite taille ni physiquement désagréable. Mais comme tous ces pilotes étaient jeunes et élégants, je ne le distinguai pas tout de suite. Lui aussi était grand, svelte. C'est pourquoi il était presque invisible au milieu de ses camarades. Il disparaissait derrière le rideau vert que formaient tous ces uniformes.

J'aimais ces Allemands. Accoutumé comme je l'étais aux grossiers bérets rouges du coin, leur bonne éducation me surprenait. Ils pouvaient nous demander quoi que ce soit, ils ne manquaient jamais d'ajouter un « s'il vous plaît » et, lorsqu'ils étaient servis, ils n'oubliaient jamais non plus de nous remercier. Ils formaient un contraste flagrant face aux phalangistes orgueilleux ou aux Italiens qui passaient leurs journées à se parfumer et à prendre soin de leur moustache. À cette époque, j'avais déjà vu toute sorte d'uniformes différents. Né dans un village, j'avais à peine six mois lorsque ma famille fut forcée de s'installer à Gasteiz. Ayant grandi dans cette ville infestée de militaires et de curés, les uniformes faisaient donc naturellement partie de mon paysage. En dépit de cela, ces uniformes exerçaient sur moi un attrait indéniable. Les uniformes ou ceux qui les portaient ? Peu importe. Dans l'état où j'étais, j'aurais suivi le pire vagabond avec joie, j'aurais apprécié les caresses des mains les plus sales. Comment donc ne pas être troublé auprès de ces beaux garçons, blonds et enjoués.

Pourtant, Hans était brun. Au lieu d'être bleu ciel, ses yeux avaient la couleur de la mer quelques instants avant que la tempête n'éclate. Je le vis pour la première fois un samedi, lorsque, ayant été appelé à la chambre 211, je frappai à la porte et elle s'ouvrit. Il m'apparut pieds nus, le col de la vareuse déboutonné, un verre à la main.

« De la glace, s'il vous plaît », me demanda-t-il en espagnol, en allongeant chaque syllabe.

Les notes d'un paso-doble parvenaient du salon, nous invitant à saisir l'occasion qui se présentait à nous et à entrer dans la danse.


© Gasteizko hondartzak : Susa