MUJIKA IRAOLA, Inazio :
Comme le noyé qui refait surface

(« Itoak ur azalera bezala », in Aldekoa, I., Euskal ipuinen antologia bat (« Une anthologie du conte basque »), éditions Alberdania, 1993. Traduction française : Fermin Arkotxa)

J'arrivai à Austerlitz au crépuscule, et, aspirant avec difficulté les odeurs de l'été par les narines, je me dirigeai jusqu'au centre ville, tout en me promenant par la rive gauche. Je montai le boulevard Saint-Michel et entrai dans le Quartier Latin, posant de temps à autre mes bagages pour soulager mes doigts, lâchant un peu la poignée avant de reprendre ma route continuer. J'avais pris le soin d'inscrire l'adresse sur un bout de papier. Sur la plaque bleue d'un mur, je lus : rue Mouffetard. C'était bien cela. Je vérifiai le numéro et, sans plus y réfléchir, appuyai sur la sonnette de la pension. Une femme qui devait avoir plus ou moins mon âge m'ouvrit après avoir tourné trois fois la clef dans la serrure. Je lui demandai si elle avait de la place. Elle me dit d'entrer et me fit asseoir dans le vestibule en me posant la main sur l'épaule, tout en y exerçant une forte pression vers le bas. Je demeurais là, pendant qu'elle cherchait les formulaires d'inscription dans une autre pièce.

Des chats se baladaient sur les chaises et sur la table. C'étaient de vieux chats, dont beaucoup avaient perdu leurs poils. Ils étaient noirs, ou l'avaient été, tachetés ou roux. J'en comptais environ six en tout. Ils s'approchaient jusqu'à mon siège puis, farouches, me fuyaient dès que j'esquissais le moindre mouvement. Près de la fenêtre, se trouvait une vitrine, et, à l'intérieur, des chats naturalisés dans toute sorte de postures, figés là, le regard fixe pour l'éternité.

La femme revint, un vieux papier à la main, mais me quitta aussitôt pour aller chercher un stylo-bille. Enfin, je pus commencer à remplir le formulaire. Je me rendis compte que cela faisait bien longtemps que ce papier n'avait pas été changé. En effet, à l'endroit réservé à la date, il était indiqué 194_. Après avoir barré le quatre sur la petite feuille jaunie, j'écrivis six, puis un, sans marquer de temps d'arrêt.

Nous nous mîmes aussitôt d'accord sur le prix. Elle saisit les clefs et me conduisit à ma chambre. Une fois la porte ouverte, j'aperçus les meubles. Je ne fus pas surpris de remarquer qu'ils étaient vieux, mais plutôt de constater qu'ils étaient tous couverts de feuilles de papier journal. Tous, à l'exception d'un fauteuil à bascule placé devant une galerie vitrée. La femme entra devant moi et se mit à retirer soigneusement les journaux qui cachaient les meubles. Je lui dis que j'allais les enlever moi-même. Elle ne me prêta pas attention. Je lui répétais plus fort de laisser, que j'avais envie d'être seul et au calme et que je venais de faire un long voyage. Mais, elle ne s'arrêta pas jusqu'à en avoir ôté le dernier. Elle les plia tous et les posa sur la petite étagère du bas de l'armoire, en prenant soin de ne pas les froisser et sans y avoir fait le moindre pli.

Je me couchai sur le lit. J'étais surpris que la patronne ne m'ait pas récité point par point les consignes du règlement, comme cela était habituel dans les autres pensions, et l'en remerciai. Dans cette chambre, tout était organisé autour du lit. C'était un lit double, avec sa table de chevet et sa vieille lampe à l'abat-jour usé et tordu. Au-dessus du lit, un crucifix, et sur le mur de gauche, un portrait de gitane, encadré, dévoré par la poussière et la peinture noire du tableau. Sur le même mur se trouvait une sorte de galerie vitrée, et, devant celle-ci, le fauteuil à bascule. Une armoire pour les vêtements, une table de travail et une chaise.

Mon entreprise m'avait envoyé préparer un rapport, d'abord à Lyon, puis à Paris ; Je devais observer le fonctionnement d'entreprises similaires et rendre compte des modifications qui mériteraient d'être introduites dans la nôtre, « dans les moindres détails », ainsi que me l'avait assez souvent répété mon patron. Étant donné que mon expérience lyonnaise était encore fraîche, je devais commencer à rédiger les notes que j'y avais prises, c'est pourquoi j'avertis la patronne de la pension que le bruit de ma machine à écrire risquait de la déranger ; mais elle me répondit qu'en ce qui la concernait je pouvais taper à la machine en toute tranquillité.

Je ne dînai même pas. J'avais mangé un sandwich dans le train avec une boisson gazeuse et je ne sais pas si c'était le liquide froid ou le pain caoutchouteux, mais à coup sûr l'un des deux m'avait indisposé. Le lendemain, je me levai tôt, et je découvris le hall aux chats empaillés transformé en salle de petit-déjeuner. Quatre tasses étaient alignées sur la table et, assis sur des chaises à haut dossier, deux hommes étaient déjà installés. La femme me souhaita le bonjour poliment et me signala ma place. Pendant que je m'asseyais, elle enleva une fiche jaune qui portait le numéro 6 posée devant la tasse. Le numéro de ma chambre. Un homme chauve à qui il manquait un bras était assis à côté de moi. Je me dis que cela faisait longtemps qu'il avait dû le perdre, au vu de l'habileté avec laquelle il manipulait les couverts. Cinq minutes ne s'étaient pas encore écoulées qu'il m'en donna la raison : « Gérard. Ancien combattant. » Je lui souris, sans qu'il puisse interpréter ma réaction. « Et vous ? »

Je lui dis que j'étais représentant de commerce, pensant que je n'aurais pas à lui donner d'autres explications. Cependant, avant la fin du petit-déjeuner, je dus inventer des détails supplémentaires dont je ne me souviens plus aujourd'hui. J'alignais mensonge sur mensonge au fur et à mesure que je me creusais les méninges pour les trouver.

Je décidai de sortir et de passer la matinée à flâner au lieu de retourner à mes notes, car je ne devais pas me rendre à l'usine jusqu'au lendemain. Je déjeunai aussi à l'extérieur. Après avoir bu une tisane à la menthe, je pris mes feuilles blanches sous le bras et rentrai à la pension. Je commençais à travailler et mis une heure à me battre avec une feuille blanche, cherchant à formuler une introduction à mon rapport, qui reprendrait les détails de Lyon sans y parvenir. J'avais à peine commencé à écrire lorsque, soudain, la femme entra dans ma chambre, un verre d'eau à la main gauche et une poche noire à la main droite. Sans dire un mot, ni même m'en demander l'autorisation, elle s'assit sur le fauteuil à bascule, tournant le dos à la lumière qui parvenait du dehors.

« Continuez à travailler, ne vous préoccupez pas de moi », me dit-elle ensuite, lorsqu'elle se rendit compte que je la regardais fixement. Elle posa le verre sur le rebord de la fenêtre, ôta son dentier et l'y plongea. Même si je l'observais ouvertement jusqu'à ce moment-là, par pudeur ou je ne sais trop pourquoi, je détournai le regard vers ma feuille.

« Je travaille mieux comme ça. »

Alors, elle sortit ses lunettes d'un étui noir, une pelote de laine et des aiguilles de la poche, et commença à tricoter, tout à fait à son aise.

« Ici, c'est mon coin. »

Je la regardais abasourdi, mais je n'osais pas la mettre à la porte et, sans pouvoir oublier sa présence, je me remis à mon dossier, résigné. Même à la dérobée, je regardais celle qui s'était assise dans le fauteuil à bascule et qui tricotait. Elle ne disait rien. Tricoter, elle ne faisait rien d'autre. Je me remis à écrire, on ne peut plus décontenancé, sans trop réfléchir à ce que je faisais.

Une bonne heure s'était écoulée lorsqu'elle s'en alla de la même façon qu'elle était venue, après avoir ramassé toutes ses affaires et m'avoir dit « à demain ».

À dire vrai, mon trouble n'avait rien de temporaire. Si elle revenait le lendemain, j'étais décidé à lui dire au moins quelque chose, et si je recevais une réponse négative, alors je lui demanderais de changer de chambre, ou je la menacerais de partir. Or, le lendemain arriva, et elle parut dans ma chambre, à la même heure que la veille ; elle m'annonça « je repars à mon coin » et posa son matériel de tricot d'un côté, son verre et son dentier de l'autre. Il en alla de même le surlendemain, et je fus incapable de lui dire quoi que ce soit. Elle s'asseyait là, lorsque quatre heures sonnaient à l'horloge du couloir, jusqu'à ce qu'elle entende les cloches sonner cinq heures. À la fin, je m'étais même habitué à travailler en sa présence. Je travaillais à mon dossier, elle à un tricot bleu marine. Parfois, elle reprisait des sous-vêtements d'homme ou des talons de chaussettes.

Cette semaine-là, alors que la femme était présente, l'un des chats entra dans la pièce. Il s'y promena, furetant partout, comme s'il étudiait les murs et les meubles de haut en bas. Je suis sûr que les huissiers de justice qui estiment la valeur des appartements n'examinent pas chaque détail avec autant de minutie. Il s'approcha tout près de ma jambe et, l'air de rien, passa et repassa sa queue sur l'empeigne de mes chaussures ; enfin, comme je ne manifestais aucune animosité ou crainte particulière, il commença à jouer entre mes pieds. Lorsqu'il fut fatigué, il se coucha de tout son long sous la table. À son réveil, il sauta sur ma table, et je ressentis vraiment l'envie de dire quelque chose pour protester, mais la femme me prit les devants et l'appela, « Minou ! ». Tu ne vois pas que tu embêtes monsieur ? » Le chat sauta à terre et déguerpit par l'entrebâillement de la porte. « Il est très joueur », me dit-elle, tout en hochant la tête de droite à gauche. « Je suis désolée ».

De la fenêtre des toilettes, on voyait une cour intérieure ouverte, un arbre solitaire et quelques mauvaises herbes entre les pavés. Au crépuscule, je vis la femme rassembler tous les chats du quartier et leur jeter à manger des poignées de pain, de pain humide, certainement trempé dans du lait.

J'avançais dans la rédaction de mon rapport, et la femme aussi dans son tricot. Lorsqu'elle acheva le dos, elle me demanda si cela ne me dérangeait pas de me lever pour qu'elle puisse vérifier la taille. Je me levai et me plantai devant elle. Elle plaça ce dos bleu à la hauteur du mien et, ses aiguilles à tricoter dans la bouche, me dit : « je suis désolée », et ajouta qu'elle avait calculé trop grand. Elle commença à défaire le pull. Je lui demandai pour qui elle le tricotait. Elle ne me répondit pas. Elle ne faisait que répéter « Chui désolée, chui désolée, je suis obligée de tout défaire ».

Si Minou essayait d'entrer, la femme le faisait fuir d'un psssss ! irrité :

« C'est incroyable, Minou, comme tu peux être têtu. Tu n'apprendras jamais à faire ce qu'on t'ordonne. Je ne t'ai donc pas dit que tu déranges monsieur. »

Alors, elle me regardait, et, me répétait « excusez-moi, monsieur », avec un sourire édenté à soulever le cœur.

Dans la salle du petit-déjeuner, l'ancien combattant m'avait pour lors raconté mille batailles et, quand il se fatigua de le faire, il me dit que nous avions eu, en Espagne, une autre guerre, et me demanda ce que j'avais fait pendant ce temps-là. Je lui parlais alors des dures années passées en prison, des lumières tristement allumées en pleine nuit, des bruits des pas des gardiens sur les passerelles, des silences et des coups de fusils à l'aube. Le vieil homme suivait avec beaucoup d'attention mes récits sanglants. C'étaient toutes des histoires qui étaient arrivées à mon frère, ou que j'avais entendu de sa bouche, mais je les lui racontais avec force détails, en lui dissimulant, bien entendu, que j'avais moi-même pris le parti des vainqueurs pendant la guerre civile espagnole et, qu'en outre, j'étais parvenu au grade de sous-lieutenant.

Sans doute par solidarité, ou parce qu'il se sentait dans l'obligation de me livrer à son tour des confidences, il me révéla qu'il naturalisait des chats ; que c'était lui qui avait empaillé ceux qui étaient exposés dans la vitrine ; qu'il avait appris cet art insolite en camp de concentration, lors des expériences que les nazis pratiquaient sur les juifs ; qu'il avait été au service d'un médecin et qu'il avait parfaitement vu tout ce qui s'y passait ; il savait aussi l'allemand. « C'est la guerre », me dit-il.

Je profitais de son envie de parler pour lui poser des questions sur la patronne de la pension. Il me raconta, sans montrer grand intérêt, quelques détails sur son défunt mari qui avait combattu en Espagne avec les Brigades Internationales et qui y avait été tué. La femme était déjà un peu dérangée lorsqu'il l'avait connue et, à la libération de Paris, il paraît qu'elle avait été dénoncée pour collaboration avec les nazis.

Je continuais à écrire mon rapport. Le matin, j'allais à l'usine, prendre des notes et recueillir des informations. Après avoir déjeuné, je rentrais et, de quatre à cinq heures, j'avais droit à ma visite habituelle. Cela faisait une vingtaine de jours que je résidais dans cette maison quand, un jour, alors que la femme venait de partir après son manège quotidien, l'un des chats sauta par la vitre ouverte de la galerie et fit irruption dans ma chambre. Mon cœur ne fit qu'un bond. Une fois quelque peu calmé, je parvins à l'attirer à moi, malgré le peu d'empressement qu'il avait montré au début.


© Euskal ipuinen antologia bat : Alberdania