MUÑOZ, Jokin:
La vie endormie
Le mécano
L'enfant a les yeux grands ouverts. Cela fait des jours que rien ne peut soulager le flot de larmes qui s'écoule de ses yeux, depuis qu'il est harcelé par de terribles quintes de toux. C'est pourquoi le grand corps de son père lui apparaît flou, au bord du lit.
"Il a amené une chaise de la cuisine", se dit-il. "Parce que les chaises de la chambre sont si petites! Et papa, tellement grand!". Il sourit en revoyant son père assis sur l'une de ces chaises, les genoux complètement repliés sur la poitrine. Il se souvient de ce jour où ils sont allés au cirque. Cela le ramenait environ un mois et demi en arrière, c'était la première fois. Le cirque ne lui avait pas semblé extraordinaire, mais il avait adoré les clowns. Surtout quand le clown un peu nigaud avait commencé à tourner autour du clown blanc sur un tout petit vélo. Quelle partie de rire! Quelles quintes de toux! Son père avait gardé la main posée sur son dos pendant tout le temps de la représentation. Son père aimait ce geste affectueux. Quand ils allaient se promener, il sentait très souvent cette large main sur son cou. Une main chaude. Une grande main. Ah oui, la sortie au cirque, c'était vraiment super. Et ce jour-là, ce n'était pas son anniversaire. Ni d'ailleurs le jour où il lui apporta le mécano, une semaine plus tard environ.
"Le mécano, papa!", semble vouloir dire le petit garçon, mais il reste sans voix. Il parvient tout juste à sourire, péniblement. Il y a quelque temps déjà que sa gorge ne lui obéit plus. Son père pose la table de nuit sur ses genoux et étale les pièces du mécano, comme il a pris l?habitude de le faire à cette heure.
L'enfant avait repéré le mécano depuis longtemps. La première fois qu'il l'avait vu, c'était un dimanche matin. Ils étaient sortis se promener, comme d'habitude, et il était là, au beau milieu de la vitrine de ce grand magasin du quartier. Son père n'avait pas vraiment fait attention quand, le nez collé contre la vitre, il lui avait montré le mécano. En plus, il était monté. Il y avait une grue, d'environ cinquante centimètres, semblable à celles qu'il avait déjà vues au port de Pasaia. Celle du magasin était agrémentée de petites pièces disposées autour, une multitude de pièces, pour bien montrer que la grue sortait vraiment de l'ordinaire. "Là! là! le mécano!", s'exclama l'enfant, stupéfait par ce qu'il voyait. Mais à ce moment-là, son père ne lui prêtait pas l'attention qu'il lui accorde aujourd'hui, ni ne posait aussi souvent sa main sur son épaule. Ses parents lui répétaient sans cesse que les temps étaient durs, ils parlaient d'une guerre, allez savoir laquelle, et lui rappelaient qu'il n'était pas le seul enfant à la maison. Il y avait Maria, sa petite soeur, et aussi le bébé qui allait bientôt voir le jour.
Pourtant, le petit garçon ne renonça pas. Souvent, le dimanche, il s'arrêtait devant la vitrine pour contempler le mécano, en espérant que son père s'attendrirait. En vain. Plus tard Noël arriva, et il se demandait toujours ce que les Rois allaient bien pouvoir lui apporter.
"Aujourd'hui, celle de Pasaia", lui dit son père. Il fait allusion aux grues du port de Pasaia. À l'époque où l'enfant était encore en bonne santé, toute la famille prenait le bateau dans le port de Pasaia pour aller passer le dimanche après-midi à Donibane. Le regard de l'enfant s'évadait vers ces grues qu'il voyait, immobiles, sur le quai. Comme ils venaient toujours le dimanche, ils ne les voyait jamais au travail. Elles semblaient abandonnées. Usées, dans leur robe de rouille.
"Tu as mal, André?".
Même s'il sait parfaitement que son fils ne lui répondra pas, il a appris à percevoir le moindre changement d'humeur dans son regard. Cela fait plus d'un mois qu'il est alité, le pauvre enfant.
Il saisit la première pièce. Doucement. Il veut laisser à son fils le temps de pouvoir suivre les mouvements. Il prend, puis il place. Depuis qu'il a commencé le dernier traitement, l'enfant est comme sourd, il lui est difficile d'être attentif à ce qui l'entoure. Quand il s'adresse à lui, son père parle plus lentement.
"Là, on est en train de faire la base", lui dit-il. "Il faut une base solide. Parce que cette grue doit supporter des charges inimaginables!". Ces mots, le petit garçon les a déjà entendus cinquante fois, presque tous les soirs. Il les attend pourtant, dès le moment où son père éparpille toutes les pièces sur la table de nuit. "Ce sont les plus grandes pièces. Les petites, on les mettra tout en haut", poursuit le père.
Quelle ne fut pas sa déception, le jour des Rois, de ne pas trouver le mécano parmi les cadeaux! En plus des habituels slips, caleçons et chaussettes que lui offrait sa mère, le garçonnet découvrit, à côté du cadeau de sa petite soeur, un ballon dur qu'il n'attendait absolument pas. La petite Maria se rua immédiatement sur une poupée de chiffon géante, encore plus grande qu'elle. Son frère, lui, s'accroupit à côté du ballon, et le fit passer d'une main à l'autre, sans grand intérêt. Il était évident qu'il espérait le mécano, mais il ne dit pourtant pas un mot de sa déception. Puis, il resta planté devant sa mère, comme il put, tandis qu'elle lui essayait les caleçons et les chaussettes. Même s'il la laissait faire, le garçon n'était pas à la fête. Et son père s'en rendit compte. Bien sûr, il y avait la déception de l'enfant qui espérait un mécano, et à qui les Rois n'avaient apporté qu'un ballon. Mais son père vit autre chose dans l'attitude de son fils. À la place du petit gamin qu'il était jusqu'alors, il vit un garçon qui avait grandi.
"Il est au courant pour les Rois", dit-il à sa femme, après que les enfants se furent retirés dans leur chambre avec leurs cadeaux. "Tu sais très bien que nous ne pouvions pas lui acheter le mécano", lui répondit sa femme, comme pour soulager un peu la culpabilité que tous deux ressentaient. Sans aucun doute, sa mère s'était également rendu compte, pendant l'essayage des caleçons, qu?il était devenu grand et solide, même si, comme à l'habitude, les caleçons étaient un peu trop grands pour lui.
"J'ai tardé, tardé à t'acheter le mécano!", pense son père à présent, "trop tardé". Son fils lui paraît plus enfant à présent, à la lumière de la petite lampe. Il a les couvertures remontées jusqu?aux yeux, et quand il tousse, il serre le drap sur sa bouche. Il semble ne pas vouloir inquiéter son père. Il voit, derrière le voile flou, les pièces défiler dans ses grandes mains. Il prend les pièces et les pose, délicatement, chacune à sa place. Mais son père est grave. Pensif. Et il sait que c'est à cause de lui. Son père est fatigué. Il a sommeil. Comme lui.
"Tu veux que je te rafraîchisse un peu?", lui demande-t-il en prenant le gant humide à côté du lit. La plupart du temps il le fait sans même lui demander, mais à ce moment précis, il s'agit de combler le silence, d'une manière ou d'une autre. Lorsqu'il sent la fraîcheur du gant sur son front et ses joues, l'enfant lui adresse un regard reconnaissant. Puis le père remet le gant à sa place, machinalement.
"Il était trop cher", pensa-t-il. "Mais, s'il était trop cher à ce moment-là, pourquoi ne l'était-il plus quelques mois plus tard?". Le garçonnet tousse faiblement sous la couverture. Il a chaud. Son père, pourtant, ne retire pas le drap qui lui couvre la bouche. Il prend une autre pièce. Pas simple pour lui, après avoir placé toutes les grandes pièces, d'utiliser les petites! Il sent le regard écarquillé et voilé de l'enfant fixé sur ses mains.
Radin. Il a une réputation de radin parmi ses amis. Et il sait très bien que dans son dos, bien souvent, ils se moquent de lui à ce propos. Radin, lui, qui n'a qu'un seul vice: aller voir jouer la Real à Atotxa. Et les corridas, l'été... En plus, s'il avait voulu, s'il avait cédé à l'époque, ils ne seraient pas en train de payer un loyer maintenant. Le souvenir de cette dispute avec sa femme était encore douloureux. Espèce de tête de mule! Difficile à digérer! Il soupire devant la grue qui, petit à petit, prend forme. "Je ne savais pas", pensa-t-il, "je ne savais pas si je faisais bien à ce moment-là".
"C'est une question d'honneur", avait-il dit à sa femme lorsque, juste après leur mariage, il avait refusé l'appartement que sa belle-mère leur offrait. "C'est moi, et personne d'autre, qui dois subvenir à ma propre famille", répéta-t-il. C'était vrai dans une certaine mesure, mais il était vrai aussi qu'avant de prendre cette décision, il avait en tête les plaisanteries et les moqueries du frère de sa femme et de ses amis. Dès le début, la famille de sa femme lui avait paru assez écervelée. Des paresseux. Des hurluberlus. Surtout son jeune beau-frère. Toujours à tirer au flanc, et prompt à lancer des grande bringue ou espèce de girafe, affectueusement, comme il le disait lui-même. Être propriétaire de plusieurs appartements à Donostia ne l'autorisait pas à le mépriser ainsi. "Parvenu prétentieux. N'importe qui aurait pu faire fortune en Argentine", pensa-t-il plus d'une fois. Mais cela lui faisait mal au coeur. Il ne voyait pas d'issue favorable à sa manière de vivre. Ne pas fréquenter l'église. Ne pas travailler. Mais pendant la guerre, quand il mit son nez dans les problèmes, cet imbécile, ce triste individu qui ne savait pas quoi faire pour se divertir, il dut prendre son parti face à l'autorité. Pays Basque par ci, Pays Basque par là. Il en avait plein la bouche de ces mots, l'Argentin. "Voilà ce que ça rapporte de ne pas avoir un brin de jugeotte!".
Il entend toujours les gémissements silencieux de sa femme. Il l'a laissée dans la cuisine, en pleurs. Elle est en larmes depuis qu'il est arrivé, secouée de sanglots étouffés, de ceux qui restent noués dans la gorge sans parvenir à sortir. Elle ne veut pas que son fils l'entende, et cela ajoute encore à son mal-être. Il a baigné la petite Maria et l'a couchée, oubliant totalement le dîner. Pas étonnant. La journée a été si difficile. Toute la semaine. Quand il est arrivé, il a trouvé le médecin penché au-dessus du lit d'André, en train de l'ausculter. Il leur a confirmé ce qu'ils savaient déjà. Ce n'est pas pour rien qu'il leur avait conseillé, il y a de cela une semaine, de le ramener à la maison. Cela leur a permis, pour le moins, de voir leur enfant sourire de temps en temps. Mais depuis lors, la mère du garçonnet ne parvient plus à relever la tête.
Quand elle lui avait jeté à la figure "espèce de tête de mule!", il ne l'avait pas mal pris. Il ne pouvait s'attendre à autre chose, vu l'appartement que leur offrait la belle-mère. Leur chambre était aussi vaste qu'une classe de l'internat dans lequel il avait séjourné, et la salle de bain, de la taille de leur salon actuel. Dans la cuisine un réfrigérateur, et dans toutes les pièces une sonnette, pour appeler le personnel. Comment ne l'aurait-elle pas rabroué après avoir perdu tout cela?
Il se radoucit quand ils sortirent de la maison de ses parents. Il la voit encore devant lui. Lui au niveau de la rue, et sa femme sur le seuil surélevé du portail. Même comme ça, elle ne lui arrivait pas au torse, sa petite boulotte. Le cou tendu, rouge de colère, elle le fixa de ses grands yeux verts, tandis que ses petites mains potelées s'agitaient en tous sens. "Tête de mule! Tu n'es rien d'autre qu'un orgueilleux!", lui cria-t-elle à plusieurs reprises. Sa femme avait un sacré caractère. Oui, il doit être terrible ce mal qui la consume de l?intérieur à présent, sans parvenir à sortir.
Au moins, elle ne l'avait pas affronté devant son père et son frère. Sinon, c'était la honte. Il garda tout à l'intérieur jusqu'à ce qu'ils eurent descendu la rue. La journée s'annonçait incendiaire, parce que la dispute et la bouderie qui avait suivi n'avaient rien d'ordinaire. Mais la dispute s'arrêta là. Quand ils arrivèrent à la maison, elle continua à faire la tête pendant un moment, mais très vite l'obligation de préparer le dîner la conduisit à la cuisine. À partir de là, elle ne remit plus l'affaire sur le tapis, ni quand son frère se servit de cet appartement et de tous les autres pour régler ses dettes de paris et de jeux, ni dans la tourmente des malheurs de l'après-guerre.
Il lui passe à nouveau le gant humide sur le front, doucement. Sa toux est de plus en plus silencieuse. L'enfant est très faible, mais il ne quitte pas le mécano des yeux. "Oui, André, la grue s'élève petit à petit", lui dit-il. Ses yeux sont gonflés, tout ronds, et sans éclat. "Tu as toujours eu les yeux de ta mère", pense-t-il, tout en se souvenant de la colère noire de sa femme.
© Muñoz, Jokin. Bizia lo (La vie endormie), Alberdania, Irun, 2003.
© Traduction: Kattalin Totorika
© Photo: Alberdania
