MUÑOZ, Joxean:
Quelques poèmes

cela fait longtemps que j'écrivis «final»
(fin)
mais ton sang coule dans les veines des vendredis
utilisant toutes les adversatives
alors que tous les miroirs m'ont vu
mainte fois j'ai renoncé à dire le «te quiero» ou «je t'aime»
(banal)
mais tu es tenace et
les métros passent toutes les six minutes
intermittents
autant de fois que quand je mets et j'enlève
des dates à mes poèmes
aussi interrompu
que l'élan qui me pousse à dire
n'importe où et n'importe comment «chérie» (etc.)
porte tournante
formée de points et d'interlignes
(«ma chérie» aussi).
Mais je sais
que les métros reviennent toujours
dans la direction opposée
qu'ils tournent toujours, que les rails
forment un anneau infini: (je sais que)
les vendredis formant une corde de saison en saison
et sans pitié, rendent inutiles les miroirs
effaçant toutes les fins (final)
qu'en gardant sur le bout de la langue (les mots banals de toujours)
tu continues à m'interdire en te montrant tous les vendredis
de nier, maintenant et après, ton souvenir: contradecir, negar, rechazar, rehusar, renunciar
(contredire, nier, refuser, rejeter, renoncer)

© Muñoz, Joxean. Parentesiak (etabar), (Parenthèses (etc.), Hordago, 1984.






dire «toi» par exemple
ma main dans la tienne
la main par exemple.
«toi» et un mot quelconque
pour nommer un rayon
et pour fixer
(l'heure
et le jour).
comme le papier blanc
est un souvenir non travaillé,
dis
«toi»
et n'importe quoi: «mon amour»
par exemple
ouvrant en cas toutes les parenthèses
et dis «toi»
contre les minutes
pour te limiter.

© Muñoz, Joxean. Parentesiak (etabar), (Parenthèses (etc.), Hordago, 1984.






À la demande des soirées tutti-frutti
je fixai avec une punaise
ton nom à la nuit.
Je comprends que beaucoup de choses
ne peuvent être racontées
mais certains élans sont comme des nouveau-nés
sans cheveux ni dents
(: j'éventerai nos couvertures)
l'attention démesurée envers l'autre
(celle que l'on connaît aux instants baptisés par les sourires grisants)
nous embellit:
il y a partout des soupirs de crème.
J?aime mieux les enivrements que les numéros de téléphone
ne sois jamais un ordre alphabétique
il vaut mieux que tu sois effacée de tous les répertoires téléphoniques
: je vais brûler les nuits qui ne sont pas les tiennes.
Quand les rêves sont en verre
rien n'est plus beau que des mains de rosée.

© Muñoz, Joxean. Parentesiak (etabar), (Parenthèses (etc.), Hordago, 1984.






en fait
sur la toile nouvellement brodée une déchirure
ou toi
un vide dans les numéros du téléphone
- moi -
(            )
...
en effet,
(            )
les minutes ne sont pas les noms des nouveaux mondes
mais des dalles fuyantes
, insouciantes,
comment
(            ) ...
alors que je ne sais pas
si les trous évoqués
sont (peut-être) des trous,
un café au lait froid
l'autobus
de huit heures du matin.

© Muñoz, Joxean. Parentesiak (etabar), (Parenthèses (etc.), Hordago, 1984.






des mots positifs
pris dans les catalogues
des voyages du soleil des après-midi
(les rendez-vous possibles en catalan
ou dans la charmante langue française)
n'oublie aucun jour de l?année
et cette forme verbale lue chez Aresti
après avoir passé tant de jours à recueillir des adjectifs
en choisir deux ou trois judicieusement
des synonymes de miel
ou de sucre
- à la place adéquate -
et de toute manière qu'importe
cela aussi il faut le mesurer
ou tenir compte s'il vaut mieux
écrire merde à la place de caca.

© Muñoz, Joxean. Parentesiak (etabar), (Parenthèses (etc.), Hordago, 1984.






Le soleil autocollant
autour des arbres, et les fenêtres,
basso ostinato, les fenêtres
(quelques rayons.)
Une question plus tenace que le râteau
s'accroche à l'axe de la soif
fragile
contrairement au sourire.
Sur l'étiquette derrière le soleil
un mot illisible,
crainte impossible à dissiper
vive
contrairement au sourire.
Grâce à la silhouette laissée par les jupes aux fenêtres
et un parfum de guimauve
la goutte de sang
prend une couleur dorée.
Le soleil répète toutes
les questions à l'infinitif
tandis que la déclinaison de la mort
adhère aux fenêtres
(basso ostinato)
made in une sensation.

© Muñoz, Joxean. Parentesiak (etabar), (Parenthèses (etc.), Hordago, 1984.






Dire «A», dire «B» ton nom comment,
avouer que «ton» est le nom propre
que je ne sais compter: avec «A» (...) avec «B» (...)
qu'on ne peut distinguer
que les similitudes sont les maîtres et non
les anecdotes,
savoir, en supposant
pressentir
que toutes les lèvres peuvent devenir des noms génériques
et les noms propres des souvenirs privés
comme tous les appels téléphoniques «oui allô?».
An-
nonce A ou B ou ton nom
(plus ton nom)
car l'accumulation n'a pas de colonne vertébrale
à moins que les noeuds ne soient des cordes sans bout
et une chaîne, formée de vides
que le fer réussit à peine à signaler
(et pour cela) s'apercevoir
que le bout du fil rouge coupé s'étire
le long de mots sans biographie
prendre
à n'importe quelle page du dictionnaire
écrire
en lettres minuscules
que (mes tes) carasses m'ont évité
de m'appeler A,B,D
(de mon nom comment)
expliquer
que mon nom propre est «mon».

© Muñoz, Joxean. Parentesiak (etabar), (Parenthèses (etc.), Hordago, 1984.






Odeur de cannelle horizontale
entre les poutres
ils blanchirent à la chaux sur les murs
quelques vielles traces de bourgeons
au printemps
ta surprise apparaît à l'ouverture des volets
cette pâleur horizontale, J.S.B.
(quelle est donc ta tristesse
quel est
le poids spécifique de la lumière)
faisceaux de lumière qui se réveillent en disant voilà
trains verts mugissant
comme si quelquefois, quelque part,
les minutes cubiques pouvaient être brisées
sans accepter
qu'il existe un endroit
où l'on dit (ton nom)
mais comment savoir
si dans l'espace recouvert de cellophane
tu n'a révélé
d'autre signe que l'odeur à cannelle.

© Muñoz, Joxean. Parentesiak (etabar), (Parenthèses (etc.), Hordago, 1984.






et au bord du snobisme
alors que nous avions
toutes les pluies, les nuits et les nuées
expulsées par la polycopieuse
au bord du snobisme (dis-je)
«je t'aime à la veille de l'hiver etcetera, etcetera»
(sic)
et en dessous: mais
(mais)
comme tu apparais aux bord des minutes
et: tu luttes contre toutes les fins
en vain
en vain
aussi fragile
que l'ébauche en un mot
des couleurs de la versatilité
(et aussi)
combien de temps nous reste-t-il pour oublier
combien d'espérance nous reste-t-il
ou quelque chose de ce
genre, toujours la même rengaine.

© Muñoz, Joxean. Parentesiak (etabar), (Parenthèses (etc.), Hordago, 1984.






elle me dit du bord de la prudence
(aux entrailles du temps l'après-midi le plus splendide)
des mots ennuyeux «quoi», «tu sais»
des banalités
un midi empli de flaques, au moment
d' «oublier» et de céder,
du bord de la tranquillité
«comment es-tu» (me dit-elle)
j'avais dans la tête l'image de l'Aquarium
(cet immeuble où est marqué en majuscules AQUARIUM)
que je réponde (et la mer)
tout selon la raison
mais tout me poussait à ne pas prendre congé
et à voir l'élégance des réverbères de midi
je savais que l'on se nourrit à tout moment
de son nom propre,
sur les maisons domine la couleur argenté
et les fausses tulipes aussi
se faneront doucement
sur les bords de la lumière habituelle, à midi
évidemment,
et «à quand tu voudras» me dit-elle «oui, comme tu veux»
rien, bien évidemment,
(toujours pareil)
une fin qui se nourrit de tous les commencements.

© Muñoz, Joxean. Parentesiak (etabar), (Parenthèses (etc.), Hordago, 1984.






Tout est très près de la géométrie
et tout contre la forêt,
car les plantes sont plantes
uniques sur leur bout de terre précis,
chacune utilisant sa propre
couleur verte
en guise d'arme frontalière.
Un monde vert
(très proche de la géométrie)
où seuls les oiseaux ont,
à leurs ailes,
la couleur de chair.
Une forêt
pâle
mais qui n'est pas sauvage
où chaque plante a sa propre fleur
proche des autres fleurs particulières
(forêt de la proximité)
contraire aux noms communs, qui
ne parviendra jamais à être de la géométrie,
car dans les (tes)yeux emplis de serpents
elle crée des formes de velours
elle est presque forêt et presque géométrie
presque seuil du monde de la nuit
noire, active,
redoutable.
L.
Frisson qui apparaît
à la perfection des moments précis
et qui ne reviendra jamais plus.

© Muñoz, Joxean. Parentesiak (etabar), (Parenthèses (etc.), Hordago, 1984.






Pour finir je te dis
que toutes les heures du soleils sont comptées
les soirées cousues de tes mots
(ou) ton souvenir entre les verbes transitifs
mais je dis
et pas toujours (je ne sais quoi penser)
dans le visage né avec un certificat de décès
(et un long amour sous la fenêtre)
que je te voulais éveillée: «les passions de l'enfance
dorment les poings fermés»
mais je n'osai pas
- pourquoi faire -
oublier comment le problème s'est terminé
(et je souligne terminé)
car - son sourire à la limite de la souffrance -
n'était pas un horizon
mais une prémisse.
Le poids de l'impossibilité est mesuré
et c'est pourquoi
je te dis, entouré
des lueurs de l'aube
que je rejetterai tous les hasards,
que j'oublierai les nuits (ton doigt ma main)
mais je t'aime
- j'aurai toujours peur des points suspensifs -
(il faut s'en souvenir).

© Muñoz, Joxean. Parentesiak (etabar), (Parenthèses (etc.), Hordago, 1984.






En autobus

Des buissons.
La lumière faiblissant.
Une terre en survie.
Rien que tu puisses
regarder.
Tous les
trains
autour
de la colonne de l'antiquité.
Les écorchures aperçues au
bout du couteau
trace exceptionnelle du temps:
vestige d'un feu éteint,
et tant de petits tisons
à la recherche d'un ordre.
Salis-
sant
la lumière faiblissante.
La fatigue
araignée de la colonne vertébrale.
Un lieu
Un garage, des villas, une auberge, des
flèches au néon
ici
mon
viens
un lieu, un autre,
suivant de près le doute,
à la lumière
sur cette terre en survie
les signaux.
de lumière
en lumière

Des autres vitres
clairement
s'éparpillent maintenant
de lumière
en lumière

les derniers buissons
les bêtes, les rugissements, les grimaces mécaniques
qui ont survécu.

© Muñoz, Joxean. Begien bizkar (Derrière les yeux) , tirage à part du numéro 28 de la revue Susa, 1992.






Flash back

Depuis lors
tant de quartiers
tant de rues tant
de carrefours vides.
Depuis lors des étendues
jardins abandonnés
la nuit. Des publicités verticales
et couchées
et soi-disant étincelantes
sur les deux bords de la route.
Le tube
de l'estomac, froid.
Je vais vite.
J'allume une cigarette.
Toi.
L'ombre dépendante de l'ombre.
Ces lèvres
si doucement mouillées.
Fumer.
Remuer la fumée dans les poumons.
Ce parfum âcre
qui durcit les veines.
Ce sein où, à la dérive,
je m'égarai.
Toi.
Seins timides, seins timides éveillés.
La pluie et les essuie-glaces.
Poussant des soupirs.
Lorsque je m'ouvris à la soif
en levant
les tempêtes
les plus
profondes. En t'appelant. Te tirant à moi
jusqu'à l'épuisement.
Toi.
Le rideau opaque de la pluie
aux oreilles,
l'anesthésie de la cigarette
descendant le long de la gorge.
Prononçant les mots
à qui l'on avait interdit de devenir des mots,
appelant aucun nom,
craintif.
Toi.
allumant une cigarette,
la jetant
par la fenêtre ouverte au vent de la nuit.
Les étincelles
rouges saut-
illant sur le bitume de la rou-
te, mortes.

© Muñoz, Joxean. Begien bizkar (Derrière les yeux) , tirage à part du numéro 28 de la revue Susa, 1992.






Dessinant des photos dédicacées

Le buisson rehausse la lumière
et il en donne, dans le vert plus foncé.

Soulignant les contours des ombres plus timides
estampant son image dans des prés plus pâles.

Cette lutte a un nom bleu
et jaune dans des instants très rapides.

Au moment de la fuite elle prendra le nom de la rouille
avec les rayons de travers.

Alors que sur le mur derrière la maison
elle éclate les couleurs
à la hâte.

(puis sur le porche et sur les pierres mouillées
plus en retrait)

J'invente une adresse
une destination.

Un tel et une telle.
Deux points.

Ensuite seul le bitume de la route
brille
face à l'agression de la lumière.

© Muñoz, Joxean. Begien bizkar (Derrière les yeux) , tirage à part du numéro 28 de la revue Susa, 1992.






Adieu

Autrefois midi gisait ici
reluisant, dans sa plénitude,
avec l'indolence volontaire
que le soleil d?hiver
protège
(à contretemps, hors de saison).
Maintenant beaucoup de trains y passent
dans tous les sens.
Le temps
a déjà mis en oeuvre
son complot.
Les baldaquins de mots
des prologues sont tombés,
midi s'est éparpillé
et nous nous sommes mis à vivre
en toute hâte, dans tous les sens.
Je me vois encore
te disant «Salut!»
d'un air insouciant.
Aujourd'hui cependant
je ne t'ai pas trouvée dans mon agenda
et le froid s'est envolé des entrailles des tamaris
les mouettes se précipitent
(sans faire à peine de bruit)
sur le bitume.
Il arrive.
Nous avons entendu de nos yeux
l'explosion du train.
Je veux crier:
Adieu
essayer de dire ton nom
à nouveau
comme en posant une question.
Je te tiens par le cou
marquant la dernière minute
dans tous les sens
(presque sans espoir)
Cinq
Trois Deux
et tous les codes
dont je dispose
Un.

© Muñoz, Joxean. Begien bizkar (Derrière les yeux) , tirage à part du numéro 28 de la revue Susa, 1992.






Ce n'est pas vrai que je t'ai dans mon coeur.
Dans le coeur il n'y a rien, si ce n'est
du sang et le terrible
fracas de la vie.
Même dans la plus redoutable des fouilles
on ne me trouvera pas une seule trace de toi
mais il y en a bien
elles sont cachées derrière les yeux
tu es cachée
dans le creux de l'oreille le plus secret.
Les traces ne se voient pas, ne s'entendent pas
elles ne se touchent pas. Mais tu es dans mon
ouïe, choisissant les sons
et filtrant les échos,
tu es dans ma vue érigeant
ce ciel bleu imprévu, signalant
de ton doigt cet oiseau
à la longue queue
et l'appelant par son nom que j'ignore
mais que toi tu connais.
Moi je suis en vie, le fracas du coeur
est encore plus vif en moi,
ainsi que cette ombre, comme si
cet après-midi qui me déchire les yeux
te revenait aussi,
sans rien dire
sans n'avoir rien à marquer ni à sceller.
Tout comme les yeux voient, les oreilles entendent
et les doigts aiment
en bonne loi.

© Muñoz, Joxean. Begien bizkar (Derrière les yeux) , tirage à part du numéro 28 de la revue Susa, 1992.





© Traduction: Edurne Alegria