OLASAGARRE, Juanjo:
Quelques poèmes

Ici comme là, mon amie,
le bonheur est une ombre fugace
jamais vue,
apparemment, du moment que tu es connue,
il t'est défendu d'écrire des lettres,
tu as raison, oui, tu as raison
à quoi bon écrire, du moment où nous sommes connus
mais tu sais, souvent les plus connus
sont les plus ignorés, les plus proches les plus éloignés,
là comme ici, mon amie,
le moi sera une ombre fugace aussi
le moi et la cassure, une fissure
là assurément comme ici
le sang coule vite
là, dans mon exil intérieur il y a sans doute
quelqu'un ressemblant à celui qui écrit ceci,
une ombre ayant le même nom que moi, certainement,
même si, parce qu'il n'aime pas les gâteaux ou autre,
son caractère diffère du mien.

© Olasagarre, Juanjo. Gaupasak (Nuits blanches), Susa, 1991.




Combien de noms la mort a-t-elle
jours à la fréquence abyssale, l'été
prodiguant sa chaleur, l'hiver,
le froid au plus profond des coeurs
mûrissant la moisson de souffrance
et le miroir te rendra
un autre toi ton propre présentateur
écrivain de tout ce qui a été perdu

Tu auras peut être
des espaces non vécus, toujours passés et
le temps cette force fugace
le temps entièrement prédit, rumeur de voix, toi-même
dès l'aube sous mille formats
présenté.

© Olasagarre, Juanjo. Gaupasak (Nuits blanches), Susa, 1991.




Suite à la sécheresse et aux difficultés de la vie
la démographie des sentiments
s'est raréfiée de façon alarmante
nuit après nuit
des vagues d'arrestations
des lettres exprimant les sensations des jours brumeux
arrivent péniblement des prisons
de temps en temps quelques tristes lignes
tels des gémissements défaillants
puis le silence

réfugiés en peine, vers des pays lointains
-perception des contrées inertes d'autrui-
flots d'extraditions
finissant en peines de mort
le noir balai de notre amour propre par exemple
gît dans la tombe commune
avec les flaques d'eau à la lisière de la souffrance
le désir dans les dents de la nuit
à peine revient-il
qu'il s'enfuit aussitôt
pour qu'ils ne volent pas la faute
qui est notre aliment
il a fallu la cacher dans les recoins les plus obscurs
comme un dernier héros
l'action est vouée au suicide
suite à la sécheresse et aux difficultés de la vie
la démographie des sentiments
s'es raréfiée de façon alarmante
pour vivre dans une terre occupée
pour être une terre occupée.

© Olasagarre, Juanjo. Gaupasak (Nuits blanches), Susa, 1991.




Nous vendîmes oui nous vendîmes
Maison, bétail, terre, notre terre
nous vendîmes
nous ne sommes qu'un troupeau de gens vendus
nous savions que le paradis
n'habitait pas nos coeurs
nous avions une terre, la nôtre
en guise de repaire chants, danses,
légendes et contes
comme pour tout peuple
un recueil de données preuve de notre existence
jusqu'à ce qu'on fit de nous des enfants de l'histoire
nous faisant nouer des relations forcées
nous obligeant à reconnaître l'existence pour pouvoir exister
ce peuple bouleversa les coeurs
il nettoya la maison
consulta les livres
oublia de vivre
c'était quand les branches du temps,
comme celles de la terre, noircirent
quand le pas fut décisif
une seule erreur fatale
arbres, aulne, peuplier, chênes
des héros notre Nous
animaux sauvages ours, glace, loup
roitelets
tigres en papier
le lignage des baleines était sur le point de disparaître
les mousses les temps révolus
le paysage nous prit dans son giron
hommes femmes autres
consolateurs de fautes
ils dénoncèrent cordialement
miroir où se regarder
que faisait ce peuple... Dissous
était-il d'un lignage nordique?
les naissances du printemps prochain étaient-elles de ce lignage?
il ne suffisait pas de vivre
il fallait des réponses
après une course de cent mètres le mort
vers quel désert avait-il voyagé?
la schizophrénie - maladie inventée par ce peuple?
les dynamiteurs où posaient-ils leurs bombes
dans leurs coeurs ou
sur les frontières, sur les terres d'au-delà?

Et peut-être c'est tout: je suis d'ici
hier il a fait chaud
tout est vert

Nous vendîmes oui nous vendîmes
Maison, bétail, terre, notre terre
nous partîmes
comme les indiens américains vers la réserve
les mains nues transis de froid
à la recherche de nous-mêmes
de buisson en buisson, de coeur en c½ur
les enfants sur les bras, les vieux éclopés
effort soumis, les instincts une rivière
sous le regard du crépuscule immobile
sachant
que le dessein était confus
que la passion du destin faisait de notre épopée un paradis,
créant des cadavres selon les règles de la route
trahisons désertions héros
guerre et épidémies
feu glacé de duplicité
à un moment dans l'éternité de l'existence
puis les labyrinthes

Et les chemins comme les personnes qui plantèrent des arbres pétrifiés
colis transportés comme des fardeaux de la vie
autres chemins et ceux qui voulaient s'en retourner
en tombant sans jamais élever leurs plaintes
fatalement vendeurs
eux: les vieux
et leurs descendants: des fossoyeurs
nos coeurs transformés par la passion du voyage
rêvaient d'un nord
nous avions laissé là-bas quelque part notre maison
mais pour lors nous n'avions plus de maison
elle était vendue

Depuis, dans les coeurs minuscules des lignages nordiques
il y un être vendu
depuis, dans les coeurs minuscules des lignages nordiques
rivalisant avec un vendeur

© Olasagarre, Juanjo. Gaupasak (Nuits blanches), Susa, 1991.




Le temps avait laissé des troncs pourris
quelques peaux ridées et des feux éteints
l'initiale sensation de panique familiale suspendue
phrases décisives sentences vitales

Marécage habité de surprises disséquées
quelques noms souvenirs du pressoir pétrifié
cherchant de main en main le terrorisé
et la solide faiblesse quand vient la pluie

Les émotions telles un long collier
arbres morts à la recherche de perceptions
arrivées des sentiers des passeurs
sans nouvelles dans l'attente de la pluie

Enigmes incompréhensibles comme les regards
quelques ifs dénudés reflet de l'herbe
quelques jours nouveaux chargés de fumée
et rivières asséchées du désir.

© Olasagarre, Juanjo. Gaupasak (Nuits blanches), Susa, 1991.




Joxerra Agirre à propos du le Pays Basque

Il neige. Rien
n'est ce qui paraît. Le soir
a fait taire le vacarme.
Au loin la forêt gémit.
La vie est passée.
Les maisons dorment
fantomatiques, d'un sommeil profond.
La neige tombe copieusement.
Les bancs de la place, blanchis,
attendent dans le froid
une éventuelle arrivée.

Il aurait pu arriver, salissant
d'un bruit de pas la neige de la place,
regarder les bancs,
rentrer dans la maison, rester
près du feu et être un basque entier,
moyennant mutilation.

© Olasagarre, Juanjo. Gaupasak (Nuits blanches), Susa, 1991.




Xabier vivant

Peut-être se trompent-ils
qui le sait? Tant d'années
accouchant du silence dans les cachots
prison, fermée, prison.
Dessinant avec des fragments de ciel carrés
des figures géométriques impossibles,
rêvant de raccommodages de la vie
qui les dégoûteraient, sans doute.

Peut-être se trompent-ils
enfermés là-bas, dans la prison
condamnés à être des symboles,
mais ils ont donné leur vie
pour les idées auxquelles ils croient.

Ici dehors dans la rue
Qui peut dire autant?

© Olasagarre, Juanjo. Bizi puskak (Fragments de vie), Susa, 1996.




Martin Mann (Berlin)

Vous vous demanderez
que faisait un allemand
dans un endroit nommé Euskal Herria
vers l'année 1942?

Déserter l'horreur.
Ce n'était pas le meilleur endroit, je le sais,
mais ce que Hitler ne réussit pas
Franco ne le réussirait pas.

Je réparais des appareils de radio
de village en village, de maison en maison.
J'étais jeune et
le fait d'avoir sauvé ma peau
me précipita dans la vie.
Rien n'est mieux que le risque
pour aiguillonner la passion.

Elle était belle
et moi je lui portais des fleurs
avec mes jeunes promesses. Quand cessait la pluie
nous marchions au bord du torrent
regardant les nuages fuyant.
La guerre finit
et moi je retournai à Berlin,
avec les promesses que je croyais alors avoir remplies.
L'après-guerre fut dure
très dure.

Berlin paraissait un cimetière de piétons,
les gens dans la rue
égarés, en quête de pain
et mangeant leur faute.

Il se peut qu'elle soit encore en vie;
et qui sait si,
sous le masque de la nuit
couchée à côté de son époux
elle pense à moi
quand l'éclair, en un instant,
illumine une chambre fermée du passé.

© Olasagarre, Juanjo. Bizi puskak (Fragments de vie), Susa, 1996




Miren Yoldi Gomez, sur l'amour de sa soeur

S'aimaient-ils?
Dire qu'ils s'aimaient ce serait trop dire.
Ils se marièrent. Selon les lois de la société
et devant Dieu.
Ma soeur enceinte, mon beau-frère
comme un veau que l'on mène à l'abattoir.
«Après on verra bien» m'avait dit ma soeur
le jour du mariage. «Qui dit après
dit ainsi soit-il» pensai-je.
Et nous partîmes tous
mère, fleurs, banquet et bonheur
pourri, car il n'y a rien de plus pourri
que le bonheur décrété.
La frappait-il? Je ne crois pas.
Avait-il une maîtresse? Deux femmes
étaient trop pour cet homme
Le jour même du mariage
ils atteignirent la limite
comme les graines sur le ciment.

© Olasagarre, Juanjo. Bizi puskak (Fragments de vie), Susa, 1996.




Debra Woolf (Alabama)

Les heures comptabilisées,
Les allées et venues entre
la convalescence de l'absurde et
la fatigue indolente
empêchent les souvenirs de s'entasser
même si parfois telle une épée
aveugle et tranchante
tu es perturbé du fait d'avoir
partagé une seringue avec un inconnu.
Pampelune, en Espagne, m'as-tu dit.

Regarde Montgomery. Jamais
cette ville n'a eu
une respiration si tranquille.
Assieds-toi au parc. Le banc ressemble
à un animal inoffensif couché au sol. Regarde
les maisons balancer
les silhouettes des frênes,
les troncs malades, les branches dénudées,
la feuille par terre, tourbillonnante,
indiquant le chemin de l'hiver.
Couche-toi sur le banc et vois,
ce sont des nuages et cet instant
peut être éternel. Plonge dans le bleu,
le merle vole bellement
fuyant le froid, à la recherche d'une autre terre.
N'écoute pas le bavardage. Ne
te souviens pas de la douceur de l'automne
quand tu fis l'amour
avec ce garçon sur la plage. Chasse
ce souvenir et console-toi: celui qui ne sait pas
n'est pas fautif, et toi, alors,
tu ne connaissais pas ta maladie.
Oublie et plonge
dans ce bleu splendide.
Souviens-toi que le destin fait de nous
la cause sans en être la cause.
À Bayonne, au Pays Basque, m'as-tu dit.

© Olasagarre, Juanjo. Bizi puskak (Fragments de vie), Susa, 1996.




Ana Yoldi à son ex-mari Andres Basterra

Pourquoi oublier
Si, ensuite, viendra la mort

Brodsky

Restons amis me dis-tu
et tu partis.
Je restai là
la plaie suppurant sans arrêt
voyant comment tu t'éloignais.
Cela n'était pas possible, ce n'était pas possible,
nier la réalité est un mécanisme
de défense astucieux,
mais il ne sert pas à grand chose.
La plaie suppurant sans arrêt
Voyant comment tu t'éloignais.

Ensuite je vivais suspendue au téléphone,
ma vie ne tenait qu'à un fil,
si on peut appeler cela une vie.
Je passais le temps à t'appeler
te suppliant sans arrêt
renouons, renouons,
mais toi tu voyais le destin clairement:
pour toi, le non était non,
tandis que pour moi c'était l'affliction.
Je passais le temps à t'appeler
te suppliant sans arrêt.

Puis, je devais te tuer,
ta mort était ma vie.
Et je m'acharnai contre toi,
lardant ta poitrine de coups de couteau
(au sens figuré bien sûr).
Tiens salaud, tiens salaud,
je te fis éclater la cervelle.
Toi tu étais mort, moi j'étais vivante.
Comment serions-nous des amis?
(au sens figuré bien sûr).
Moi, je préfère les vivants comme amis.

© Olasagarre, Juanjo. Puskak biziz (Vivant les fragments), Susa, 2000.




Ana Yoldi à ses amis après sa rupture avec Andres Basterra

L'amour relève des lois du marché
même si nous avons du mal à le croire:
l'objet unique dure
le temps de ce choix. Ensuite, il s'en va.
Et une fois parti, l'amour, aïe!,
relève des lois de la médecine:
panser les blessures, recoudre les fragments,
fixer soi-même ses doses...

Les cicatrices sont là! Mais, ce métier,
le métier de tous les jours peut s'apprendre,
il suffit de s'adapter aux lois de la vie:
quiconque trouve long contempler
durant une heure le crépuscule le plus beau,
on peut vivre sans la moindre vérité.
Cela est long. Aussi long que la vie

© Olasagarre, Juanjo. Puskak biziz (Vivant des fragments), Susa, 2000.




Le jour où Joxerra Agirre est allé passer le test du SIDA

Ma vie est comme cette salle d'attente.
Les visages, tels des aurores vides,
observent la table au milieu de la pièce,
ou semblent regarder au-delà de la fenêtre,
mais l'inquiétude, le mouvement des pieds,
trahissent la tension de l'attente,
combat livré au temps, implorant la fortune.

Votre tour arrivé, vous devez vous ressaisir.
Vous lever et disparaître par-delà la porte
l'espoir entre les mains. Volonté. Destinée.
Mais il faut se préparer à l'avance,
répéter ce qu'on va dire, rassembler ses forces
pour entendre le pire. Le pire?
Sa seule évocation invoque le malheur!

Les revues parlent de la vie,
le soleil dessine un rayon sur le carrelage,
faire comme si l'on nous surprenait en train de voler
ne donne pas cependant de bons résultats.
Vies glacées... Même si tout est blanc
c'est la rougeur du sang que l?on mesure ici.

Les clichés appelant à fuir toute malédiction
restent encore là, rivés aux yeux effarés.
Complicité. Tous ceux qui sommes là
nous faisons partie d'une sorte
de société secrète de pécheurs,
notre mort peut se produire suite à
une action contraire aux conseils reçus,
chiffres et tableaux peuvent prescrire quand,
le virus décide comment, mais
cela adviendra puisque cela doit arriver,
même si tous ceux qui sommes ici
faisons semblant de l'ignorer:
car, comme la mort nous concerne tous
personne ne se sent concerné.

Le silence n'est rompu que
quand on appelle l'un de nous. Lèvres
tremblantes, jambes flageolantes,
apparemment impassibles au regard des autres
et, anxieux, il a déjà prédit
qui traversera cette porte.

La vie est une salle d'attente
Monsieur Jose Ramon Agirre, s'il vous plaît...
Mais de la vie elle-même.

© Olasagarre, Juanjo. Puskak biziz (Vivant des fragments), Susa, 2000.





© Traduction: Edurne Alegria