OÑEDERRA, Lourdes :
Le caprice de Madame Anderson

Fragment du récit « Le caprice de Madame Anderson ». Original publié en euskara sous le titre de « Anderson anderearen gutizia » dans Gutiziak, Txalaparta, 2000.


(À Evelyn et Dennis, avec tous mes remerciements)


An evening in April, and it was still light.

Doris Lessing. Love, again


Il n'y a rien de plus attrayant que de percevoir l'attrait que l'on exerce soi-même chez les autres. Cela explique, sans doute, (pensa Madame Anderson) le succès qu'elle avait eu avec les hommes, dans sa jeunesse. Dans sa jeunesse. Cela fait longtemps. Il y a déjà longtemps, quand elle était jeune, Madame Anderson plaisait beaucoup aux hommes, aux jeunes gens de son entourage, car les hommes lui plaisaient aussi beaucoup ( et il n'y a rien de plus attrayant que de sentir l'attrait que l'on exerce soi-même chez les autres). Jeune, elle n'était pas laide. Cela aussi était sans doute à son avantage, mais elle était souvent entouré de filles plus jolies qu'elle. Dans son école. Dans sa paroisse. Malgré cela, c'est elle qui remportait le plus de succès. À cette époque, ce petit jeu devenait parfois trop facile pour elle.

C'est certainement la raison pour laquelle elle épousa Monsieur Anderson, parce que Monsieur Anderson ne tomba pas amoureux d'elle aussi facilement que les autres.

Elle prit l'attitude placide de Monsieur Anderson pour du véritable amour et, depuis qu'elle l'avait épousé, elle n'avait plus aimé aucun autre homme, elle n'en avait séduit aucun autre. Du moins, elle ne s'en était pas aperçue ; à vrai dire, cela ne l'inquiétait pas outre mesure. La placidité de Monsieur Anderson, sa solidité la comblèrent ; des années durant, Madame Anderson fut heureuse. Pendant que les enfants qu'elle avait eus avec Monsieur Anderson grandissaient, que celui-ci gagnait de l'argent, elle aimait entretenir cette belle maison, s'occuper du jardin, pour son mari.

Elle n'avait pas aimé d'autre homme, elle n'avait pas eu besoin d'aucun autre. Elle avait vécu heureuse. Madame Anderson pense qu'elle vit encore heureuse.

Pendant que les enfants grandissaient – Monsieur Anderson apportait au ménage de l'argent (beaucoup d'argent) à cette époque –, le couple Anderson instaura une organisation qui se révéla être bonne pour tous les deux, une organisation fondée sur des règles jamais formulées par personne. Madame Anderson s'occupait de l'économie familiale, c'est elle qui choisissait les habits que ses enfants et son mari devaient porter et en quelle circonstance, la couleur des murs du salon, ce qu'ils devaient manger et quand, qui inviter pour la fête de l'Action de Grâce et combien de serviettes il fallait emporter à la plage. Pour ce qui est du reste, elle faisait toujours ce que disait son mari, elle acquiesçait toujours à ses ordres. Ils se disputaient rarement, très rarement. C'est du moins ce que Madame Anderson pense maintenant.

Il y avait quelque chose qui, du moins vue de l'extérieur (d'un point de vu autre que celui des Anderson, bien sûr) paraissait plutôt bizarre, à savoir, la règle établie par Monsieur Anderson concernant les avions. À un moment donné (Madame Anderson ne se rappelle pas quand exactement) Monsieur Anderson décida que sa femme et lui ne voyageraient jamais dans le même avion. De sorte que, si un accident survenait, leurs enfants ne fussent pas orphelins (totalement orphelins, cela s'entend).

Là aussi Madame Anderson n'eut la moindre hésitation, elle ne contesta jamais cette mesure, elle n'en éprouva pas le besoin. La première fois que son mari lui fit part de sa décision, il y a beaucoup d'années de cela... Oui, Madame Anderson s'en souvient maintenant. Les enfants étaient déjà assez grands pour rester quelques jours sans elle, avec la bonne (le plus petit devait avoir trois ans) et lorsque, à l'occasion d'une réunion de travail de son mari à Chicago, ils décidèrent qu'elle l'accompagnerait, Madame Anderson considéra la mesure de Monsieur Anderson tout à fait raisonnable. Peu à peu, année après année, vol après vol, cela aussi (comme beaucoup d'autres choses) était devenu une habitude et, maintenant, c'était la chose la plus normale du monde. Le règlement non déclaré du petit monde des Anderson. Encore aujourd'hui, Madame Anderson est choquée de voir dans les aéroports ou les avions des couples de parents, ensemble.

Mais maintenant le fait est que Madame Anderson doit ouvrir le répertoire téléphonique pour chercher le numéro de Tim. Elle ajuste ses lunettes sur le nez en les fixant plus haut pour rapprocher les verres de ses yeux. Tim, Tim, Tim. Le voilà : Tim. Tout court, sans nom. Tim, simplement. Dès qu'elle lit la composition des chiffres, il lui semble qu'elle lui est familière, à vrai dire, cela n'est pas étonnant, car même si elle ne l'appelle qu'une fois par an, elle l'appelle quand même tous les ans. Tous les ans depuis longtemps. Cela fait bien dix ans qu'elle téléphone à Tim au printemps. Depuis la crise cardiaque de Monsieur Anderson, depuis sa deuxième crise cardiaque. Son mari avait alors soixante deux ans. Elle en avait soixante. Cette terrible opération. Cela s'est passé il y a douze ans. Madame Anderson compte les années une à une, tous les printemps, un à un. Oui, cela fait bien onze ou dix ans qu'elle téléphone à Tim au printemps.

Tous les printemps, Monsieur Anderson se déplace en Allemagne pour se faire purifier le sang dans un hôpital spécialisé de ce pays. Conformément à sa propre loi, en toute concordance avec sa décision, Monsieur Anderson voyage dans un avion et Madame Anderson dans un autre. D'ailleurs, Madame Anderson part quelques jours plus tard et arrive donc plus tard en Allemagne. Entre temps, Monsieur Anderson se soumet aux examens médicaux habituels et il s'assure que la chambre de l'hôtel (étant donné que ces jours-là il ne dort pas à l'hôpital) est du goût de son épouse. Il a toujours veillé sur elle, il l'a protégée face à ce vaste monde inconnu. La douceur de son épouse dans le monde des rudes Allemands. Ils sont des habituels de l'hôtel et presque tous les ans on leur réserve la même chambre ; mais parfois il se peut qu'elle soit prise et, occasionnellement, il leur est arrivé d'occuper une chambre trop bruyante. Son épouse est habituée au climat doux californien, au silence de son jardin. Que savent-ils de tout cela les Allemands, les Européens ?

Madame Anderson ne se souvient pas comment elle s'était arrangée la première fois pour partir plus tard. Était-ce parce qu'il n'y avait pas de billet d'avion ou avait-elle utilisé cet argument comme excuse. Non, certainement qu'elle n'avait pas menti à Monsieur Anderson. Il devait y avoir un problème avec les enfants. C'était peut être à l'approche du mariage de leur fille et elle devait l'accompagner acheter sa robe. Peu importe. Le fait est qu'elle partit plus tard.

Depuis, le rituel s'est toujours répété.

  1. Monsieur Anderson téléphone à l'hôpital en Allemagne pour prendre rendez-vous. Pour assurer le rendez-vous. Il s'étonne tous les ans que l'agréable voix qui répond de l'autre côté du fil ne décline son nom en répondant. Qu'ils sont secs ces Européens !

  2. Les Anderson achètent leurs billets pour voyager en Europe. Toujours à la même agence. Chacun son vol. Chacun à sa date.

  3. Madame Anderson téléphone à Tim pour lui dire que son mari partira tel jour, qu'elle, elle partira tel autre jour et lui demander s'il peut venir tailler les arbres du jardin. S'il peut les préparer pour l'été.

  4. Monsieur Anderson part avec la valise que sa femme lui a préparée. Le plus souvent il prend un taxi pour se rendre à l'aéroport, du moins c'est ce qu'il a fait la dernière fois. Dans le temps, Madame Anderson l'amenait parfois. Il lui est arrivé aussi de se faire accompagner par leur fils (celui-ci vient occasionnellement au Sud pour des questions de travail, la fille habite à Washington avec ses enfants).

  5. Madame Anderson ouvre la porte à Tim peu après le décollage de l'avion.

Une fois par an. Tous les ans.

Tim aussi a vieilli depuis qu'il est venu chez eux pour la première fois. Dix ou onze ans plus vieux. Il est plus vieux, mais il n'a pas encore commencé à vieillir. Apparemment il doit avoir la cinquantaine. Les rides du visage le rendent plus beau. Sa bouche est plus marquée, la douceur de ses lèvres charnues plus apparente. Il y a dix ans il n'avait que quelques rares cheveux blancs. Maintenant on peut dire qu'il a les cheveux complètement blancs. Il est frappant de constater comment la blancheur de sa chevelure rend encore plus basanée la peau saine de son visage. Mais ce sont ses muscles que Madame Anderson aime le plus chez Tim. Ou ses yeux, oui peut être ses yeux, ce bleu infini des petits yeux de Tim, cette humidité fugace entre les rides épaisses.

Cela n'arrive pas à tous les hommes d'embellir avec l'âge. La plupart d'entre eux se dessèchent, sans plus, ils s'amollissent, se fanent. À moins qu'ils ne grossissent (qu'ils ne grossissent et rougissent). Tim passe le plus clair de son temps dehors, au soleil, en plein air. Aussi a-t-il cet aspect sain des hommes mûrs que les femmes apprécient tant. Cette belle apparence.

Cette année aussi, elle doit appeler Tim. L'excitation de tous les ans. Le plaisir de chaque année, son petit secret, son péché, son désir : entendre la voix de Tim au téléphone et, ensuite, quelques jours plus tard, lui ouvrir la porte.

Le sourire de Tim, lorsqu'elle lui offre un café avant qu'il ne commence à travailler.

Les bras musclés de Tim, lorsqu'il sort l'échelle du garage.

Les fesses de Tim, dans ses jeans élimés, lorsqu'il monte sur l'échelle.

Les yeux de Tim regardant les branches qu'il doit couper.

De sa fenêtre, Madame Anderson voit Tim travailler. Surtout de la fenêtre de la cuisine, car c'est là que se trouvent la plupart des arbres que Tim entretient. Quelquefois, lorsqu'il fait beau, elle reste aussi dehors avec l'excuse d'arranger les fleurs ou assise sous le porche (faisant semblant de lire les lettres qu'elle a prises à la boîte).

Quand Tim vient, il fait presque toujours beau, car il vient au printemps et en cette saison il fait beau en Californie. Il fait presque toujours beau en Californie.

Tim n'est pas californien, mais il y habite depuis longtemps. Il est venu à l'époque des hippies, comme tant d'autres, et il n'est pas reparti. Il a été épris par le temps, la beauté et la vie agréable de la Californie.

Il se peut aussi qu'au printemps il tombe des averses soudaines en Californie. Madame Anderson aime bien qu'il se mette tout à coup à pleuvoir quand Tim est en train d'élaguer les branches des arbres. Alors, il cesse de travailler un moment et il rentre dans la cuisine. Madame Anderson aime beaucoup bavarder avec Tim, l'avoir plus près d'elle, jouer avec son regard, voir se dessiner sur ses lèvres le plus doux des sourires lorsqu'elle dit une bêtise. Les yeux de Tim disparaissent presque complètement. Un trait bleu humide entre les rides basanées.

La plupart des années il ne pleut pas et Tim ne reste pas bavarder et rire à la cuisine avec elle. Ces années-là, elle l'observe de plus loin (plus longtemps) et lui, il la regarde moins souvent. Peu importe. La tranquillité que donne la distance permet à Madame Anderson de le contempler avec plus de plaisir.

Dans ces cas, Tim adresse aussi des sourires à Madame Anderson. De temps à autre il lui arrive aussi de partir d'un éclat de rire parce qu'il se souvient de quelque chose, qu'il fait tomber un outil ou qu'il aperçoit une voisine, portant de pantalons design à fleurs, en train de faire du jogging. Tim est quelqu'un de très gai. C'est du moins ce que Madame Anderson pense de lui.

Tim n'est pas toujours joyeux.

Lorsqu'il se remémore la Californie d'il y a trente ans, il ne se réjouit pas beaucoup, du moins pas souvent. Généralement il s'attriste. Il attrape même des crises de rage lorsqu'il se souvient de beaucoup de ses amis hippies de l'époque, consommateurs d'herbes. Non pas de ceux qui se sont perdus. Non pas de ceux qui sont ou ne sont pas je ne sais où. Mais des yuppies des banques et des multinationales. Et ce n'est pas parce qu'il les trouve maintenant ennuyeux et enrichis. Ça lui est égal qu'ils soient ennuyeux, il n'a pas à les supporter, lui. Qu'ils aient de l'argent, cela ne l'inquiète pas trop non plus. Il n'aurait pas choisi la voie qu'il a prise s'il avait voulu s'enrichir. Il vit heureux avec ce qu'il gagne en faisant des petits travaux saisonniers. Cela lui suffit amplement pour vivre dans sa roulotte, sur la colline au bord de la mer (celle qui surplombe la plage) et pour alimenter en essence sa vieille voiture rouge ; de plus, il a tout le temps du monde pour faire ce qu'il aime le plus dans ce monde : jouer de l'harmonica en regardant la mer. Ce qui le dégoûte chez les hippies d'alors et les yuppies de maintenant, jusqu'au point de lui remuer les tripes, c'est l'air malheureux qu'ils prennent. Cela le rend malade.

Mais il ne se laisse pas souvent emporter par ces réflexions. Il oublie les autres. Il doit les oublier. La paix qu'il paie de sa solitude. Sa solitude en est le prix. Il n'a presque pas d'amis. De temps en temps une petite amie. De plus en plus jeunes. Non c'est lui qui est de plus en plus vieux. Les samedis soir au bistrot, dans une ambiance langoureuse de country-music, une bouteille de bière à la main, il ne trouve pas de femme de son âge, du moins pas une qui soit prête à passer la nuit avec lui (une âme complice pour chasser, ne serait-ce qu'une fois par semaine, la solitude de la nuit).


© Traduction : Edurne Alegria

© Gutiziak : Txalaparta