ORMAZABAL, Joxantonio:
Le coeur passerelle




Il n'est rien de plus beau
Il n'est de plus jolie tâche
Que de bâtir
En lettres de pierre
Des passerelles d'amour
D'un coeur à l'autre
De l'endroit où je suis
À l'endroit où tu es.



Mon arc-en-ciel

La première fois que je suis tombé amoureux, c'était en colonie de vacances. Elle s'appelait Oihane, et je lui avais trouvé un charme particulier. Je ne vois pas comment cela aurait été possible autrement. Des années se sont écoulées depuis, et il y a bien longtemps que cet arc-en-ciel de mon premier amour a disparu de mon horizon. Pourtant il est toujours là, comme un pont qui relierait mon coeur à mon imagination. Je ne le vois pas, je le sens. Je crois qu'elle aussi était amoureuse de moi. C'est en tout cas ce que me disaient ses yeux, et son adorable sourire un peu timide. Je ne sais pas quelle force secrète elle pouvait avoir pour m'attirer ainsi. Nous participions ensemble à toutes les activités de la colonie. Tous les soirs, nous nous asseyions côte à côte, sous les étoiles, autour du feu. Te souviens-tu, Oihane, de cette chanson magique que nous chantions en regardant danser les longues flammes rouges ? "Dans l'obscurité du soir, au milieu des arbres" ? Mais je ne lui ai jamais avoué que je l'aimais. Elle non plus. La colonie ne dura que quinze jours, quinze jours célestes. Trop court pour deux amoureux timides. Pourtant, le dernier jour, nous échangeâmes un baiser tremblant entre les deux grands bus. Tous les copains se mirent à rire et à siffler. Ainsi, le rouge aux joues, l'arc-en-ciel de mon coeur disparut : Oihane, que je n'ai jamais revue, mais que je n'ai pas oubliée. Je ne sais pas si tu le liras un jour, mais c'est pour toi que j'ai écrit ce poème:


L'arc-en-ciel est apparu
entre soleil et pluie
écharpe de Vénus
devant mes yeux.
Je suis tombé amoureux
de l'arc-en-ciel
ma dame
aux sept couleurs.
Je te regarde
de la terre au ciel
joie, d'une part,
de l'autre, tristesse.
Tu nais
pour être éphémère,
tant que tu es en vie
aime-moi.

Deux personnes sur un banc

J'ai un ami qui s'adresse toujours à moi en me tutoyant. Et je fais de même avec lui. Pardonnez-moi, mais je ne vais pas donner son nom ici. Je sais qu'il n'apprécierait pas du tout. Et je n'ai aucune envie de me fâcher avec un ami. Par ailleurs, cet ami a également une fiancée très gracieuse, dont le nom, modifié, figurera dans ce récit. La première fois qu'il est venu à la maison, après avoir discuté de tout et de rien, cet ami sans nom m'a dit :

-Dis-moi, tu ne m'as même pas demandé pourquoi cette visite.

-Alors, qu'est-ce qui t'amène jusqu'au cinquième étage de l'immeuble sans ascenseur du vieil ami qui se tient devant toi ?, lui demandai-je par le biais de cette phrase alambiquée et quelque peu ironique.

-Je vais te le dire, m'a-t-il répondu. Je ne sais pas trop quel genre d'"écrivain" tu es. Étant donné que tu écris toujours pour les enfants, tu me pardonneras mais, je ne lis ni tes poèmes, ni tes contes.

-Tu ne perds rien, lui ai-je rétorqué spontanément. Il vaut mieux pour toi que tu te promènes avec ta fiancée que de lire mes livres. C'est beaucoup plus poétique.

-Justement, c'est à cause de ma fiancée que je viens te voir aujourd'hui.

-Comment cela ?

-Je vais t'expliquer. Dimanche, c'est son anniversaire. Je veux lui faire un cadeau et je n'ai aucune idée de ce que je pourrais lui offrir. Je ne vaux rien pour ces choses-là.

Quelque peu surpris, j'ai essayé pourtant, avec la meilleure volonté du monde, de trouver une ou deux idées pour mon ami :

-Pourquoi ne lui offres-tu pas deux places pour aller au cinéma ?

-Une place pour elle, et l'autre, pour qui ?, m'a-t-il demandé, avec curiosité.

-L'autre pour toi, idiot, pour toi !

-Ah !

-Ou des entrées pour des séances de thalassothérapie ?

-Comment dis-tu ? Talossa... quoi ?

-Des massages... ?

-Non, non. Pour ce qui est des massages, Edurne ne pourra pas trouver meilleur que moi.

Je me suis tu, j'ai placé mon index sur ma bouche close, fermé les yeux, et laissé travailler mon imagination. Mais mon ami était assez énervé et il ne m'a pas laissé le temps de me concentrer.

-Et toi, tu ne pourrais pas écrire un joli poème que j'offrirais à Edurne ? Elle aime beaucoup ces choses-là. Il faudrait que ce soit quelque chose de sentimental, qui donne les larmes aux yeux. Tu ferais ça ?

Je lui ai dit que oui, que j'essaierais, et je lui ai demandé de revenir le lendemain. Il est sorti de l'appartement en me remerciant. Puis il s'est excusé et m'a dit qu'il était pressé, parce qu'il avait rendez-vous avec sa fiancée. Une demi-heure avant, j'étais moi aussi sorti de chez moi, en quête d'inspiration. En effet, il est bien connu que se mettre à écrire sans inspiration, c'est comme commencer à manger sans faim ou vouloir jouer au football sans ballon. Je me trouvais donc dans ce parc public circulaire, entouré de bancs et d'arbres, lorsque j'aperçus un couple, assis sur un banc. Ce soir-là, je dus faire plus de dix fois le tour du parc. À chaque tour, de plus ou moins loin, j'observai attentivement les deux amoureux du banc. Ils s'étreignaient de plus en plus fort. Baisers, caresses, tendres sourires, ils étaient comme sur nuage d'amour, hors du monde. Ils étaient loin de penser qu'ils deviendraient ma source d'inspiration. Et quand je dis qu'ils étaient hors du monde, je n'exagère absolument pas. Me croirez-vous si je vous dis que les amoureux du banc n'étaient autre que l'ami qui était sorti de mon appartement, en compagnie de sa fiancée ? Mais ils ne me reconnurent pas. Il est vrai que l'amour est aveugle. Je suis rentré chez moi, j'ai pris une feuille blanche et j'ai écrit pour mon ami le poème qui suit. Le lendemain, je lui ai remis dans une enveloppe fermée. Mais je ne sais toujours pas ce qui s'est passé ensuite. Car je n'ai pas eu l'occasion de revoir mon ami.

Quand je suis triste
je me sens épine
et fleur, quand je suis gai.
Quand l'épine de la tristesse
me perce le coeur
je n'entends pas
le son des paroles de mes amis.
Je ne ressens
que la solitude glacée
. D'autres fois
je suis une fleur de joie,
dans le jardin de l'amour
quand tu me prends
dans tes bras.




On raconte

On raconte qu'il y a très très longtemps, au temps où l'homme commença à faire du feu, un oiseau solitaire tomba follement amoureux du feu. Il lui semblait qu'avec ces ailes effilées qui dansaient, cette sorcière rouge pourrait devenir sa meilleure amie. L'oiseau solitaire volait autour du feu, de plus en plus près, de plus en plus fou ? Des oiseaux qui se trouvaient là lui dirent de s'éloigner, afin de ne pas tomber dans les bras de ce monstre brûlant et meurtrier. Mais leurs avertissements furent vains. Le feu carbonisa l'oiseau étourdi. On raconte aussi que l?eau de la fontaine d'amour fait du mal à beaucoup, beaucoup de ceux qui s'approchent d'elle, car elle est empoisonnée. Et que chez certains, les ravages du poison durent toute la vie. N'oubliez pas que l'amour peut brûler, rendre fou, aveugler, rendre malade, ou étouffer. Le poème suivant raconte comment la lune, comme l'oiseau du feu, s'éprit un jour du soleil.

À l'aube
vêtue de blanc, élégante,
la lune amoureuse
est partie
en quête du soleil.
Les chouettes et les étoiles
lui ont dit de ne pas y aller,
vaines paroles.
Elle ferait beaucoup mieux
de s'éprendre de la rivière.
Elle ne se rend pas compte, non,
ah, folie de l'amour,
la lune ne se rend pas compte
combien est mortelle
la chaleur de la flamme
de la boule de feu.
Ah, amour ardent !
Ah, amour aveugle !




Mieux vaut...

Lorsque le père et la mère d'Itsaso se séparèrent, on pouvait voir sur leurs deux visages des marques de tristesse. Mais nulle colère, ni haine, ni aversion. Itsaso avait alors huit ans. Durant les jours qui suivirent, elle pleura beaucoup. Mais, petit-à-petit, elle s'habitua à sa nouvelle vie. Le temps a passé. Et aujourd'hui, justement, Itsaso, ma plus grande amie, m'a fait part d'une étrange découverte. Alors qu'elle furetait, fouillait tous les recoins de la maison de sa mère, au milieu de tas de lettres et de photos, elle découvrit un poème.

-Qu'est-ce que c'est ?, demanda-t-elle à sa mère.

Sa mère prit le papier, et sans le quitter des yeux, elle lui répondit, dans un profond soupir :

-Écoute, Itsaso. Je vais te dire la vérité. Ton père me l'a offert le jour où nous nous sommes séparés. Je le connais par coeur, et je sais que je ne l'oublierai jamais.

Il paraît qu'Itsaso, elle aussi, doit apprendre par coeur ce poème, trouvé sur la table de nuit de sa mère, car il est un jalon essentiel dans l'histoire de ses parents. Il dit ceci :

Mieux vaut
délier le noeud de l'amour
que d'interrompre la chaîne de l'amour.
Nous nous aimions, mais
pas assez pour que cet amour dure jusqu'à la mort.
Nous qui nous sommes unis librement
dans le jardin fleuri de l'amour
unissons-nous librement
à ce carrefour épineux de nos vies.




Douleur

Dans ce monde, il y a mille raisons d'être triste. C'est pourquoi il existe toutes sortes de tristesses : les tristesses légères, durables, celles qui vous anéantissent, les tristesses amenées par le mauvais temps et emportées par le soleil... Mais il n'y a pas de tristesse gaie, de même qu'il n'existe pas de gaîté triste. Mais les plus tristes, les plus durables, les plus profondes, sont les tristesses enracinées au tréfonds de notre coeur. Qu'il neige ou que brille le soleil, celles-là durent toujours. Te souviens-tu comment je t'ai annoncé, des larmes dans les yeux, ce qui était arrivé, un matin, à ta fiancée qui se rendait en voiture à son travail ? De l'eau est passée sous les ponts depuis, mais...

Ah, cette douleur mienne
animal au fond de moi.
Ah, ma souffrance
animal indomptable.
Comme il me fait souffrir
cet étalon sauvage en moi
douleur lancinante
l'absence cruelle de l'être aimé.
Indomptable
L'étalon en moi
inconsolable
ma douleur amère.
Aimer un seul être
et c'est cet être qui meurt.
Depuis
je suis soumis
à l'étalon sauvage
de la douleur
de la peine.




J'aime

À l'école, le professeur de littérature avait demandé aux élèves d'écrire un poème durant le week-end. Ce matin-là Txomin se leva et regarda par la fenêtre de sa chambre. À la vue du ciel sans nuages et de la mer d'huile, il sentit dans son corps une furieuse envie d'aller à la plage. Mais le travail donné par le professeur ne laissait pas son esprit en paix. "Le mieux est de s'en débarrasser tout de suite", pensa-t-il. C'est ainsi qu'il commença à écrire le poème. Commencer, certes, mais il eut beaucoup de mal à continuer. "La mer, les vagues, le soleil, le ciel bleu ?". Finalement, bien ou mal, il écrivit cinq lignes et considéra son devoir terminé. Voici ce que disait l'encre bleue sur la feuille blanche :

J'aime, certes,
la vague qui naît de l'océan
et doucement
vient mourir sur la plage.
J'aime, assurément,
la voûte d'un bleu profond
incendiée par un feu lointain.




Le lundi matin, le professeur ramassa tous les poèmes apportés par les élèves et les lut.

-Joli, d'une grande finesse ; mais il ressemble à une maison inachevée, dit-il à Txomin.

Txomin pensa : "Tu n'as qu'à le terminer, toi, si tu veux !"

Et c'est ce qui se passa. Une fois chez lui, le professeur retravailla le poème de Txomin, et l'écrivit à sa manière. Cela tombait bien puisque le lendemain, il l'offrit à sa fiancée dont c'était l'anniversaire. Mais il ne dit jamais rien à Txomin. Il ne raconta pas non plus à sa fiancée comment il avait édifié cette petite maison de lettres. Ce qui est sûr, c'est que le cadeau du professeur fit vibrer le coeur de sa fiancée. Voici ces dix lignes :

J'aime, certes,
la vague qui naît de l'océan
et doucement
vient mourir sur la plage.
J'aime, assurément,
la voûte d'un bleu profond
incendiée par un feu lointain.
Mais mon véritable plaisir
est dans tes yeux,
et dans tes larmes, mon chagrin.




© Ormazabal, Joxantonio. Bihotza zubi, Elkar, Donostia, 2001.

© Traduction: Kattalin Totorika