OTXOTEKO, Pello:
Quelques poèmes
Aux contours de l'ombre
La vraie substance de l'être
se trouve dans les ombres,
la substance et l'essence,
les ombres chinoises en sont l'expression,
car seules les ombres
nous montrent la trace de ce
qui se cache derrière le drap blanc du monde.
Il est cependant difficile
de sonder le coeur des ombres,
il n'est pas facile
d'en scruter la moelle.
Il faut savourer la lumière
qui, des contours des ombres,
s'estompe,
se reflète en éclats
à l'image de l'eau de pluie
glissant des bords de la statue en marbre,
pour sucer le suc des vraies limites,
percevoir la nature des sentiments viscéraux.
© Otxoteko, Pello. Itzalaren ñabarduretan (Les nuances de l'ombre), Hiria, Alegia, 2001.
Recherche
Je suis devenu un ascète des mots,
dans le monde de ma réalité
je persévère à rechercher une eau nouvelle
paré de l'espoir
de trouver dans le crible
le verbe qu'il me faut.
Mais mon esprit est infécond,
une source vaine jaillit de moi
dans mon désert insensé.
L'enchaînement subtil des phrases
est le trésor de mon âme
l'éperon de mon c½ur
en cette terre dénudée où je suis ermite de l'existence,
et le souvenir de ton image
ancre de l'espérance,
pour que tu sois
l'intérieur de la caverne où surgit
l'écho de ce cri.
© Otxoteko, Pello. Itzalaren ñabarduretan (Les nuances de l'ombre), Hiria, Alegia, 2001.
Au dessus de ma tête des feuilles vertes diaphanes
à peine nées
sous mes pieds la terre chaude, riche et féconde
au loin l'aube brumeuse, désirant ardemment éclater
et ta caresse
telle un souffle vivant
défiant la nature dans sa beauté
voulant rendre immobile le temps.
© Otxoteko, Pello. Itzalaren ñabarduretan (Les nuances de l'ombre), Hiria, Alegia, 2001.
Bouleversement
Je marcherai derrière les traces
laissées par les larmes
bouleversé
voulant les effacer,
car elles sont expression de souffrance,
signe de peine,
elles sont aussi parole d?impuissance
puisqu'elles ont lié mes sentiments,
ignorant que ces larmes
m'entraînent au bas de la pente
plein de sensations de frayeur
vers la plénitude de ton être sensuel.
Et lorsque je serai perdu dans la prairie,
quand le Soleil glissant de mes yeux se couchera
au col de la montagne,
je suivrai de mon regard
la traînée d'escargot
tout aussi resplendissante que gluante,
comme les rayons de Soleil
qui s'y reflètent en angles inclinés,
pour visiter un lieu inconnu
qui me conduira n'importe où.
© Otxoteko, Pello. Itzalaren ñabarduretan (Les nuances de l'ombre), Hiria, Alegia, 2001.
La question
Esprits hautains, vous venez à moi me demandant
à grands cris la réponse que vous voudriez recevoir,
laissant de côté les raisons, aussi vagues que précises,
du reflet et la fausse réalité.
Mais moi je n'ai qu'une seule réponse!
Je vous montre la mort comme transfiguration de l'être,
tel un calice cathartique des tabous habituels.
Ne me rejetez pas avec dédain!
Quand bien même je ne vous ai offert
aucun modèle familier,
de grâce, ne venez pas à moi en criant!
Croyez simplement.
Acceptez dans le vide.
Videz-vous dans le néant!
Dans l'eau, les yeux aussi
voient flou,
ferme-les donc
afin de percevoir ce qui est au-delà,
respire le soupir des sons
afin que l'esprit intérieur vainque le désespoir;
et alors, lorsque tu l'auras vaincu
tu savoureras tout au long du chemin
l'Ombre de la lune
qui réunit toutes les haleines
l'Ombre de la lumière
qui se reflète dans l'obscurité,
être au-delà de l'essence
ce qui est au-delà de ce qui existe.
© Otxoteko, Pello. Itzalaren ñabarduretan (Les nuances de l'ombre), Hiria, Alegia, 2001.
Il y a dans ma chambre quatre coins
trois murs et une seule fenêtre,
une fenêtre avec un petit balcon.
Ma vie a quatre points:
le nord, le sud, l'est et l'ouest.
Les quatre s'unissent
en un seul but.
Et dans ce but
j'ai depuis longtemps
abandonné tous les raccourcis
qui traversaient le chemin.
Je suis fatigué de ramasser
du fumier plein les mains
je suis écoeuré de goûter
les fruits glacés de la nécrophilie
je regrette d'avoir rassasié
les anges de la coprophagie
de ce monde.
Et tu voudrais encore
liquéfier et presser en moi
l'impétueux élan rebelle
épuisé à l'adolescence?
Ne sais-tu pas qu'il coule du lait caillé,
si on le remue,
un sérum incolore?
Pourquoi m'embrasses-tu encore
comme si tu voulais boire mes entrailles?
© Otxoteko, Pello. Itzalaren ñabarduretan (Les nuances de l?ombre), Hiria, Alegia, 2001.
Éloge à la folie
Se connaître soi-même
c'est connaître Dieu.
Mais nous, nous connaissons-nous?
Les fous se connaissent-ils?
Peut être sont-ils les seuls
à se connaître profondément.
Peut être sont-ils les seuls à connaître Dieu.
© Otxoteko, Pello. Itzalaren ñabarduretan (Les nuances de l'ombre), Hiria, Alegia, 2001.
Éclipse
Nous vivons en éclipse.
À peine si nous parvenons
à percevoir
la couronne estompée de la lumière.
Nous voyons
le firmament de notre être
à moitié voilée.
Le scintillement des étoiles ne nous guide pas,
la lumière du Soleil ne nous comble pas.
Nous vivons sous un manteau d'illusion
éclairés par des brillances imaginaires,
dansant avec des ombres fantomatiques
après avoir trébuché
sur cette scène de mensonges.
L'éclipse crée quelque chose dans le vide
afin de masquer l'image supposée du néant.
© Otxoteko, Pello. Arnasa galduaren ondarea (L'héritage du souffle perdu), Elkar, Donostia, 2003.
La passion de l'homme actuel
Je regarde l'horizon sans fond
désespéré, épuisé,
incapable de comprendre,
dans l'attente de trouver
là où tous les rêves s'unissent
en une vacillante ligne violacée
quelque indice de toutes les réponses.
La nuit est dans tes yeux
dans tes mains la haine
la jalousie dans tes lèvres
dans tes veines la ranc½ur.
Et dans cette vaste étendue de terre
tu vins à nous
pour y germer.
Tu naquis, certes
apportant avec toi la semence de la Mort,
précédé de la désolation,
car si le monde était vaste et fertile
notre esprit perdu était encore plus ample.
Dès la naissance, le destin
nous a couvert du voile du refus
et, au lieu du sang,
il nous arrache la vie sans pitié.
Nous ne devons pas nous punir,
car, entre les remords du passé,
la vraie lumière nous aveugle.
Aussi, ne nous est-il pas possible
de contempler
à l'oeil nu
le Soleil face à face.
Nous ne pouvons regarder le centre du Soleil,
le connaître, goûter à sa nature profonde,
nous ne pouvons même pas distinguer
sa couronne clairement;
nous ne pouvons
percevoir aucunement
l'ombre du Soleil.
A la fin du chemin,
les deux pupilles de nos yeux
nous confirment
que tout n'est qu'un simple mensonge.
Et pour essayer de vaincre la Mort
nous n'avons que la mort elle-même.
© Otxoteko, Pello. Arnasa galduaren ondarea (L'héritage du souffle perdu), Elkar, Donostia, 2003.
En descendant le fleuve
des locataires, sans nous réveiller
Charles Wide (1883-1958)
Je voudrais être
le postier qui va sur son vélo
pour répandre dans tous les logis
la poussière des étoiles.
Mais très souvent
les portes sont fermées
et le locataire endormi.
Il faut attendre longtemps devant la porte.
Il faut attendre longtemps à la porte de la vie.
Cette réalité est une attente,
dans laquelle pas à pas
nous ouvrons les yeux.
L'attente dans cette vie
devient angoisse,
un fleuve d'angoisse rapide et changeant.
Insatiables, nous descendons le fleuve,
la nage rapide et difficile
n'étant qu'une longue attente
qui nous mène
à la dernière chute.
À l'approche de la cascade
l'eau giclant dans nos visages
nous signalera la direction de la chute,
sans jamais préciser pour autant
sa hauteur exactement.
Aujourd'hui nous avons perdu
le postier qui va sur son vélo
et pour lors il n'est plus possible
de répandre la poussière des étoiles.
Nous ne trouverons plus
les portes fermées
et les locataires seront éveillés.
Il faut vivement regretter en attendant longuement.
Il faut profondément s'affliger en s'enquérant de l'inconnu.
Dirais-tu à la goutte d'eau
qui, ayant échappé à la cascade, est restée
suspendue à la feuille verte de frêne,
qu'à la fin, elle aura en quelque sorte
le même destin
que toutes les gouttes de la cascade?
Comment retenir les rayons du Soleil?
Comment les suspendre à l'haleine chaude de la vapeur?
Rêvons les ailes déployées
rêvons de toutes nos forces,
jouissons du vent à l'aube
et mus par la quiétude de la simplicité
soyons des rayons
au coeur de l'hiver,
de ce bord de la rivière
où le jour décline.
© Otxoteko, Pello. Arnasa galduaren ondarea (L'héritage du souffle perdu), Elkar, Donostia, 2003.
La vérité est une cavité.
Une cavité vide et sans fin;
et le temps s'y déploie,
se complète et se réunit avec le néant.
Nous franchissons sans cesse
l'énorme portail encadré de dorures
pénétrant dans des cavités plus amples
sans nous rendre compte que
à chaque instant elle se réduit.
Nous aimons ouvrir de nouvelles entrées,
même si le cliquetis des serrures inconnues
fait tressaillir notre coeur.
Cris, éclats de rire et divers bruits
nous enivrent dans les nouvelles cavités
sans nous apercevoir que dans ces étendues
nous sommes entourés
de vides plus denses et plus profonds.
Précurseur des épreuves de boeufs traînant des pierres
et modèle de folie.
Notre intelligence plus elle est insignifiante
et mieux remplit-t-elle sa tâche et le vide de l'existence.
Chercher, trouver
et plonger dans le néant.
Avaler le néant à pleine bouchée!
Nous aurons toujours
à revenir sur nos pas
dans le chemin de retour,
à faire face au silence,
au chant de notre existence
nous ôterons les notes employées dans la mélodie de la vie
et nous dégusterons l'opportunité de connaître
l'elixir de la véritable musique;
nous presserons dans nos mains
les nuances de l'ombre lunaire
créées par le néant, et nous nous apercevrons
que seul de ce recoin de notre intérieur
nous pouvons percevoir la cavité de la Vérité.
© Otxoteko, Pello. Arnasa galduaren ondarea (L'héritage du souffle perdu), Elkar, Donostia, 2003.
De l'autre côté
Nous aimons l'autre côté,
les crépuscules secrets du jour
les aubes occultes de la nuit,
notre amant,
l'aulnaie impitoyable au-delà de la rive,
et dans nos allées et venues nous percevons
la fraîche haleine de notre humide frênaie
qui nous révèle que nous vivons pour vivre.
Nous aimons l'autre côté,
c'est l'autre côté de la rive
où nous ne pouvons maudire l'amour
que nous aimons.
Désespoir de l'orphelin
à la recherche du passeur
qui l'aidera à franchir la frontière,
la gabare n'a cependant pas
d'aileron à la poupe.
De ce côté de la rive
nous avons maudit l'amour.
Finalement, tout
n'est que délire,
plus encore,
le renforcement d'un délire.
Mais tous, finalement
nous voulons être de l'autre côté,
en esprit, en essence, en action et dans l'âme.
Nous flairons tous la fraîche haleine
des frênes humides de l'autre côté,
sans pouvoir discerner
si nous la haïssons vraiment
si nous l'aimons sincèrement
ignorant s'il s'agit ou non
de l'impitoyable aulnaie.
Et n'est-il point paralogique
de désirer clairement l'autre côté
ignorant en ce moment même
en quel endroit nous sommes
de quel côté nous nous trouvons?
Où, comment, depuis quand et à partir d'où
incapables de connaître
notre propre rive?
De telles logiques
provoquent la lysie de la logique elle-même.
La lysie de la paralogique:
LA PARALYSIE !!!
© Otxoteko, Pello. Arnasa galduaren ondarea (L'héritage du souffle perdu), Elkar, Donostia, 2003.
Questions dans le puits du monde
Mais existe-il quelque chose
au-dessus de toutes les physiques et
au-dessous de toutes les métaphysiques?
Oui, il existe, au moins un groupe d'êtres perdu!
Et parmi ces êtres, le roi, un bipède,
qui s'auto dénomme rationnel.
À peine si l'un d'entre eux sait qui il est
et où il va.
Mais celui-ci confond sa femme avec un portemanteau.
© Otxoteko, Pello. Arnasa galduaren ondarea (L'héritage du souffle perdu), Elkar, Donostia, 2003.
Extase
Offre-moi ton calice
afin que je te savoure avec plaisir,
et que je puisse boire
avec une chaleur humide
le doux breuvage de ton Graal.
Afin que les lèvres se transforment,
tandis que du bord de mes lèvres
coule en abondance débordant
un liquide jaunâtre et visqueux.
Je veux fermer les paupières
ouvrir la bouche, me rassasier,
et je lancerai un cri
au fond de tes entrailles.
En ton intérieur
transformer mon être en écho,
et en vidant mes entrailles
transmuer mon être abîmé
en une créature nouvelle, intègre, comblée.
© Otxoteko, Pello. Arnasa galduaren ondarea (L'héritage du souffle perdu), Elkar, Donostia, 2003.
La réponse
Ce qui ne peut être trouvé,
existe, néanmoins;
le fait d'être insondable explique
le fait de ne l'avoir pas trouvé.
L'insondable est ce qui ne peut être sondé,
et on ne peut le sonder car il n'a point de fond;
le trou sans fin n'a pas de fond,
le trou sans fin est donc infini,
et ce qui est infini nous mène au vide;
le vide est insondable
et l'insondable
ne peut être trouvé
même s'il est,
quand bien même il existe;
le vide au caractère infini
est impossible à trouver;
le néant
a été crée ex Deus.
ADAM fut crée
finalement, pour aboutir au NÉANT.
© Otxoteko, Pello. Arnasa galduaren ondarea (L'héritage du souffle perdu), Elkar, Donostia, 2003.
© Traduction: Edurne Alegria
