ROZAS, Ixiar:
Entrez, il y a un courant d'air

Courants d'air

Pardon, pourriez-vous fermer la porte s'il vous plaît ?

La femme ne l'a pas demandé à Abdou, mais à l'homme assis près de la porte. Parfois la femme qui est à la fenêtre ferme les yeux ; elle emprunte la voie du sommeil, mais se réveille aussitôt avec un mouvement involontaire de la tête. Lorsqu'elle ouvre les yeux, Abdou s'aperçoit qu'ils sont humides, et elle porte à nouveau son regard au-delà de la fenêtre. Une fois, le mouvement involontaire de la tête s'est achevé sur l'épaule d'Abdou. Les cheveux bruns de la femme sont très doux, comme ceux d'un enfant, mais les rides de son visage accusent une quarantaine d'années. Elle sent bon, naturellement ; elle n'utilise pas de parfum bon marché, comme ces filles du villages quand elles veulent plaire aux garçons. Abdou a retiré sa tête de son épaule, en douceur, et l'a appuyée à nouveau contre la vitre.

L'homme qui est assis près de la porte a le regard plongé dans un livre. Chaque fois que le train s'arrête dans une gare, il lève les yeux du livre, pour les diriger vers la fenêtre, et il soupire, comme s'il voulait que tout ce qu'il est en train de lire dans le livre se reflète dans cette fenêtre. Et de temps en temps, il jette un regard en coin à la porte, pour s'assurer que celle-ci est toujours fermée. Il est vêtu de noir. Des pieds à la tête. Comme la pluie qui tombe de l'autre côté de la vitre.

Depuis qu'il est en âge de comprendre, Abdou a toujours entendu dire que la pluie a le pouvoir de réaliser les désirs cachés.

Avant de monter dans le train, personne ne lui avait dit qu'il pleuvrait autant. On lui avait dit où aller, où prendre le train et combien de temps durerait le voyage, mais sans entrer dans des nuances comme celles concernant la pluie - aux yeux de la personne qui lui avait communiqué tous les renseignements nécessaires au voyage, cela ne méritait pas, semble-t-il, d'être souligné-. Ce type d'information n'était pas compris dans la somme d'argent qu'il lui avait versée en échange.

Pourtant, ce détail est important pour lui, car c'est peut-être là, dans cette pluie, que réside le succès ou l'échec de sa mission. Tout au moins si les pouvoirs attribués à la pluie, et dont il a entendu parler depuis qu'il est en âge de comprendre, sont avérés.

Abdou vient d'avoir dix-neuf ans. Il se rend dans une ville qu'il ne connaît pas : Paris, cette ville dont il a entendu parler si souvent, depuis qu'il est en âge de comprendre, par les gens de son village. A présent il s'y rend en train, car on lui a expliqué que c'était le moyen le plus sûr d'éviter les mauvaises surprises ; mais avant cela, il a tout essayé : à pied, en bateau - si l'on appelle bateau une simple chaloupe -, à l'arrière d'un camion frigorifique. Jour et nuit, à la recherche d'une vie meilleure, entouré de quelques autres, aussi jeunes que lui. Heureusement, Abdou a compris en observant leurs visages combien il est différent, car lui n'est pas en quête d'une vie meilleure : il se rend à Paris pour honorer son nom. Et seulement pour cela.

Cela fait des jours qu'il a quitté le Mali. Tout en lui faisant ses adieux, il demandait au regard de sa mère de l'aider à trouver son père. Dans sa poche, écrite sur un bout de papier, l'adresse d'un restaurant - point de départ de la recherche -, et aussi une photo de son père - en espérant qu'elle lui soit utile dans sa recherche-. Tous les Maliens se réunissent dans ce restaurant, dit-on, une fois par semaine, et il est certain qu'ils lui fourniront une trace de son père. C'est le seul repère dont il dispose. Sans cela, il ne sait pas où aller.

Le père d'Abdou aurait été vu pour la dernière fois dans une gare à Paris. Le patron du restaurant l'avait aperçu, portant une grande valise, ce qui pouvait signifier deux choses : soit qu'il était sur le point de quitter la ville, soit qu'il venait d'arriver. Mais en voyant que le père d'Abdou sortait de la gare et prenait un taxi, le patron du restaurant avait écarté la première hypothèse. Il venait donc pour rester ; encore un compatriote en quête d'un meilleur destin, avait-il pensé. Mais au moment où il s'était approché du taxi, celui-ci s'était éloigné. Pas moyen de le saluer. Et depuis, ils ne l'ont plus vu. Il est possible qu'il ait quitté la ville ou qu'il ait disparu dans ce labyrinthe de rues et de maisons. Comme beaucoup d'habitants des villes. Voilà donc tout ce qu'ils ont pu lui dire.

Abdou sait, cependant, qu'il ne lui arrivera pas la même chose, parce qu'il retournera au pays ; il pense à cela depuis qu'il est assis dans le train, comme si, sous l'effet de la vitesse du train sur la voie ferrée, tout devenait plus léger. Peut-être, pour mille autres raisons qui ne lui appartiennent pas, parce qu'il est mêlé à des gens qui comme lui voyagent dans ce train. En effet, Abdou est un autre à présent dans le wagon, différent de l'homme et de la femme qui sont à côté de lui, mais en même temps, comme eux il peut regarder par la fenêtre, avec la tranquillité de celui qui fait chaque jour le même trajet - en oubliant la photo qu'il a dans sa poche-. Lui aussi, comme les autres, a payé son ticket ; il n'a pas vilaine allure, avec cette chemise élégante achetée à dessein par sa mère. Seule la couleur sombre de sa peau saute aux yeux, mais cela ne doit pas l'inquiéter, à Paris nombreux sont ceux qui, comme lui, ont la peau foncée.

Brusquement, la femme s'est levée, a enfilé son manteau pour sortir dans le couloir, un téléphone portable à la main ; le regard de l'homme reste plongé dans le livre qu'il tient à la main, et de temps en temps se dirige vers la mallette noire qu'il tient à ses pieds. La femme est belle, brune ; ses lèvres sont maquillées de rouge ; elle est vêtue élégamment. Elle entoure sa taille de ses bras, comme si le manteau ne suffisait pas à la réchauffer. Après avoir tiré une ou deux bouffées de sa cigarette, elle est revenue dans le wagon, en même temps qu'un autre jeune homme. S'il avait la peau sombre, ce jeune homme ressemblerait beaucoup à Abdou ; pourtant, il y a une grande différence entre les deux : le jeune se rend également à Paris, mais contrairement à Abdou, il a choisi cette ville comme il aurait pu choisir n'importe quelle autre ville du monde.

Le siège est-il libre ?, a demandé le jeune homme en jetant un coup d'oeil rapide au wagon.

Il a posé la question en souriant. Tous trois ont répondu oui de la tête : elle, d'un geste mécanique, Abdou, aimablement, et l'homme, sans détacher son regard du livre. Ce dernier n'a bougé les yeux que pour regarder en coin l'allure grossière du jeune homme qui vient tout juste d'entrer. Le jeune homme porte une mallette, comme la femme, mais pas du style de celles que portent les gens importants : plutôt de celles qui transportent des instruments de musique ; une guitare, un violon, une contrebasse, il pourrait transporter n'importe quoi à l'intérieur. Pendant une seconde, on dirait que le jeune homme et Abdou sont seuls dans le wagon, à voir la manière dont ils se dévisagent. Longuement, profondément, chacun examinant l'autre avec attention. Abdou a dû à nouveau détourner son regard vers la fenêtre. Même si dans son pays coucher avec des hommes est assez courant, Abdou aime les femmes. Pour tout dire, il passerait des nuits et des nuits enlacé à la femme brune au doux parfum qui est côté de lui. A dévorer ses lèvres fines avec ses lèvres à lui.

La porte du wagon est restée ouverte, encore une fois.

Pardon, pourriez-vous fermer la porte s'il vous plaît ? Il y a un courant d'air et je ne voudrais pas prendre froid, a dit la femme à l'homme, aussi aimablement que possible.

La femme entoure à nouveau sa taille de ses bras. Ses yeux ont commencé à se fermer, comme si elle avait deviné les pensées d'Abdou et qu'elle voulait leur échapper.

De l'autre côté de la vitre, le paysage est entièrement vert. Le paysage fertile qui défile à grande vitesse devant les yeux d'Abdou et les solides plaines de son pays sont si différents. Là-bas, elles ont l'apparence d'une peau de vieillard ridé ; ici, tout est vallonné comme la chevelure ondulée d'un enfant.

Il y a tant de choses qu'Abdou ne comprend pas... Mais il y en a une qui se détache de toutes les autres : pourquoi doit-il surmonter tant d'obstacles, où qu'il aille ; pourquoi doit-il avancer en rampant comme un serpent, en risquant sa vie, si les grandes nations à travers les siècles ont volé tout ce dont elles avaient besoin au territoire qu'elles colonisaient. A son pays.

Abdou poserait bien cette question à l'homme et à la femme, ainsi qu'au jeune homme. Cette question et bien d'autres. Auraient-ils une quelconque réponse. Qui est-il donc pour entrer ainsi dans la vie de ces gens si tranquilles. Il préfère penser qu'un jour tout sera plus facile, bien qu'il ait toujours entendu, depuis qu'il est en âge de comprendre, que le pouvoir s'accroît sur le dos des petits, et que son territoire pourrait être bien plus petit encore. Quoi qu'il en soit, s'il sait parfaitement que quelque chose est en train de changer dans sa vie, mieux vaut croire dans les grandes choses que dans les petites. Et c'est ce qu'il fera lorsqu'il retrouvera la trace de son père.

La pluie l'y aidera-t-elle ?

Pluvieux également, ce matin où il trouva sa mère en larmes au réveil. Se souvenir des jours pluvieux n'a rien d'étonnant, car dans son pays il ne pleut qu'une fois par an, tout au plus deux fois. Et à cela, il devait ajouter ce qui était arrivé ce matin-là : son père avait quitté la maison. Un père qui part et ne revient pas est un événement qui ne se produit qu'une fois dans une vie, tout au plus deux fois, car s'il revient et part à nouveau il n'y a pas de troisième chance. Abdou a toujours entendu cela depuis qu'il est en âge de comprendre.

C'est pourquoi Abdou a pensé, au début, que son père reviendrait, que les larmes de sa mère signifiaient tout autre chose : qu'un enfant allait arriver, autrement dit, que son père lui avait fait un autre enfant et qu'elle pleurait de joie. Tel était le désir caché de sa mère apporté par la pluie.

Abdou parla avec la responsabilité que lui donnait son statut de frère aîné, à qui il incombait de dire ces choses-là. Pourtant il ne parvint pas à apaiser le chagrin de sa mère : les larmes assombrissaient le visage de sa mère avec la force des gouttes d'eau qui creusent la terre desséchée. Le papier qu'elle tenait à deux mains tremblait. Le silence était si profond que le bruit du tremblement était perceptible dans l'air. Jusqu'à ce que sa mère, dont le regard était ailleurs, brisât le silence.

Il est parti ; il nous a abandonnés, Abdou.

Elle acheva son propos sur le nom de son fils, comme s'il était le seul espoir qui lui restait. Abdou retourna dans sa chambre, sombre, et il demeura là à regarder la pluie, par la fenêtre grande ouverte. De la fumée s'exhalait de la terre, née de la compétition entre chaleur et pluie. La fumée avait aussi envahi la chambre, celle de la cigarette qu'Abdou s'était roulée à la main et qu'il fumait avidement.

Il n'avait alors que quinze ans. Quatre autres années s'écoulèrent avant ce matin pluvieux où il trouva sa mère malade.

Pars à sa recherche, Abdou, lui dit sa mère fermement ce matin-là. Je ne veux pas vous laisser tout seuls quand il me faudra partir.

Elle voulait parler de ses sept enfants. Et l'aîné, Abdou, savait qu'elle ne lui avait jamais parlé avec autant d'inquiétude et d'acuité. Quelque chose de grave était en train de se produire et il ferait tout ce qui serait en son pouvoir. Il n'avait pas de temps à perdre.

Le bruit qu'a fait la femme en se levant de son siège a ramené Abdou à la réalité du train. La femme se saisit de la petite mallette noire et va dans le couloir. Elle sort son téléphone, appuie sur les touches et attend ; elle a commencé à parler, nerveusement, comme si sa vie dépendait de chaque mot prononcé. Puis elle a interrompu l'appel, le visage sombre. Elle passe un autre appel à présent, plus calmement ; un sourire lui échappe tandis qu'elle patiente. Elle sort un journal de la petite mallette noire et l'ouvre.

Abdou n'est pas le seul à observer la femme, l'homme au livre ne la quitte pas des yeux ; mais pas le jeune homme : il est occupé par ses pensées, ou par l'instrument qu'il porte dans sa mallette. La femme a à nouveau interrompu l'appel ; elle prend la petite mallette et avance dans le couloir, après avoir allumé une cigarette. Elle aspire une profonde bouffée, et regarde par la fenêtre. L'éclairage extérieur de la route se reflète sur son visage. Une lumière, puis une ombre. Elle fait partie de ces femmes qui réfléchissent à deux fois avant de prendre une quelconque décision. Une autre bouffée. Une autre pensée.

Pardon, pourriez-vous fermer la porte s'il vous plaît ? Il y a un courant d'air.

Ces paroles demeurent dans l'air. Suspendues au plafond du wagon. Elle a une voix lourde - elle donne une grande importance à chaque mot -, contrairement à celle du jeune homme qui vient de rentrer ; sa voix à lui est plus légère : il dit un mot, mais il aurait pu utiliser n'importe quel autre ; comme il aurait pu choisir n'importe quelle autre ville à la place de Paris. L'homme n'a pas encore ouvert la bouche.

Etes-vous mariée ? Avez-vous des enfants ?

Abdou voudrait tout savoir : si la femme est mariée, si son mari est la cause de ses yeux humides. Est-ce son mari qu'elle a appelé. L'homme qui tient le livre entre ses mains a posé son regard à présent sur la vieille poche d'Abdou ; comme s'il voulait savoir ce qu'il transporte à l'intérieur - même s'il le voulait, il ne devinerait jamais qu'elle est pleine de photos et de souvenirs susceptibles de faire revenir son père-.

Il ne reviendra que si tu réveilles ses souvenirs, lui avait dit sa mère fermement, tandis qu'elle glissait dans la poche toutes les choses qu'elles avait choisies auparavant.

Lorsque la femme est revenue dans le wagon, l'homme s'est replongé dans le livre, comme s'il s'était rendu compte que son attention s'était portée sur Abdou, et comme s'il en avait été gêné. Abdou se prit à penser que la femme pouvait avoir ses règles. L'odorat est le sens le plus développé chez Abdou, et il sait que les femmes qui ont leurs règles ont une odeur différente ; depuis qu'elle est entrée dans le wagon pourtant, c'est son doux parfum qui domine et il ne peut en percevoir d'autre. Pour cela, il lui faudrait être beaucoup plus proche de la femme ; si elle pose à nouveau sa tête sur son épaule, il tentera de sentir plus profondément. En outre, il concentre toute son attention sur ce qu'il s'apprête à dire.

Il reste encore beaucoup à parcourir avant d'arriver ?, ose demander Abdou, pour une fois.

Il a lancé la question en espérant qu'elle serait un moyen de se rapprocher des inconnus. Le jeune homme lui fait signe que non de la tête, en souriant. Les deux autres, en revanche, sont très loin de ce wagon, de ce train. Il semble à Abdou que le train a démarré il y a plusieurs heures déjà ; par conséquent, il se pourrait, comme l'a signifié le jeune homme, qu'il restât peu à parcourir. Il a sorti la photo de la poche et s'est aventuré à nouveau. Il a retenu son souffle.

Vous le connaissez ?, a-t-il demandé, en ajoutant : c'est mon père.

Tous trois ont tourné simultanément la tête vers la photo. Silence. Ils sont muets face au portrait. Abdou a besoin d'un simple signe positif pour être sûr qu'il n'a pas fait ce voyage pour rien. Un seul signe. Mais le silence s'éternise. Le jeune homme exprime ses regrets d'un geste désespéré : cela fait des années qu'il n'a pas résidé dans cette ville.

Trouver quelqu'un à Paris est aussi impossible que de croire au destin, a dit la femme.




© Traduction : Kattalin Totorika

© Sartu, korrontea dabil : Erein