SAIZARBITORIA, Ramon :
L'obsession de Rossetti

Extrait du roman L'obsession de Rossetti. Traduit du basque par Fermin Arkotxa. Publié dans Transcript, 2005. Publié originellement comme Rossetti-ren obsesioa, Erein, 2001.


Je remis le manuscrit dans son enveloppe et je demeurai là, près de la fenêtre, à contempler la mer grise rayée de blanc, d'un aspect misérable sous le poids du ciel noir. La vue de ce spectacle aurait pu, à elle seule, faire que je me sente trempé jusqu'aux os mais, en outre, la maison elle-même, du fait qu'elle était restée inoccupée, conservait, imprégnée dans ses murs, une humidité froide et, de surcroît, comme si cela ne suffisait pas, en dépit de mes tentatives répétées, je n'étais pas parvenu à allumer le chauffage. Malgré tout cela, c'était le fait de penser que je ne reverrai jamais Victoria qui avait engendré le malaise qui me faisait grelotter de froid, ce rude matin d'automne.

« Qui sait où nous nous reverrons la prochaine fois » dit-elle, puis après une brève pause, elle ajouta avant de partir, « si tant est que nous nous revoyons, bien entendu ». Le sens de la phrase était suffisamment clair pour qui voulait bien la comprendre, surtout si l'on tenait compte du fait que, quelques instants auparavant, c'était moi qui lui avais dit « quand nous reverrons-nous », et elle, elle aurait pu dire « quand tu voudras », ou « appelle-moi demain », ou « un de ces jours », mais elle me lança ce « qui sait où nous nous reverrons la prochaine fois, si tant est que nous nous revoyons ». Elle me le dit d'une voix douce, mais cela ne veut rien dire, car Victoria est incapable de parler sur un ton désagréable, à moins que ce ne soit pour dire que Rosetti lui semble un être misérable.

Par conséquent, il était clair que c'était une façon d'éviter un rendez-vous précis, et plus clair encore qu'elle laissait le choix de cette hypothétique nouvelle rencontre entre les mains du hasard aveugle. C'est pourquoi, lorsqu'elle me dit « Qui sait où nous nous reverrons la prochaine fois », je ne lui répondis pas, contrairement à ce que j'aurais désiré, « demain même, où tu voudras ; si tu le veux bien ». Mais je ne le fis pas, car c'eût été contraindre son bon vouloir.

Je sais que si, un jour, nous avions l'occasion de nous revoir, nous pourrions boire un café ou une bière ensemble. Quand j'y pense, ce qui est pire que cela, c'est qu'elle ne me considère pas suffisamment pour m'en vouloir ou se fâcher avec moi.

Bien que le malheur y ait sa part, si notre relation s'est détériorée, la faute m'en incombe surtout à moi. Aujourd'hui que je sais que je l'ai perdue à jamais, je me rends compte plus clairement, trop tard déjà, que je l'aimais d'esprit et de cœur, et que je comptais aussi pour elle, car j'en suis également convaincu. Il me paraît évident maintenant que j'aurais dû lui dévoiler mes sentiments, comme ça, sans plus, exactement en ces termes : « Victoria, je crois que je suis amoureux de toi ». Et elle aussi, sans doute, m'aurait dit qu'elle tenait à moi. Je ne sais pas précisément de quelle façon. Peut-être aurait-elle répondu : « moi aussi je t'aime bien », selon la formule dont les femmes usent souvent pour dire qu'elles ne sont pas totalement dénuées de sentiments à notre égard. Nous aurions convenu de nous revoir un autre jour, et les paysages que je contemple maintenant de la fenêtre, ce ciel qui semble sur le point de s'effondrer sous le poids des nuages noirs, et cette mer d'ardoise qui crache sa fureur d'écume sur lui n'auraient pas eu le pouvoir d'attrister mon esprit, car nous nous serions fixé un rendez-vous quelque part, certainement à l'Urepel, le restaurant qui se trouve au bord du fleuve, pour y dîner en tête-à-tête.

Maintenant, bien sûr, après ce qui est arrivé, il est facile de dire que ce que j'aurais pu faire. N'importe quoi eût été mieux que ce que j'avais fait. Or, lorsque j'étais avec elle, je craignais tellement de la décevoir, qu'elle prît mal ce que je lui disais ou ce que je faisais, que je sentis le besoin d'une formule sûre et définitive qui aurait pu la séduire, une formule surtout plus expressive et plus originale que « je crois que je t'aime ».

Spontanément, alors que nous nous promenions ensemble à Londres, je m'étais immobilisé plus d'une fois, j'avais interrompu notre conversation, et j'avais été sur le point de lui dire, « je crois que je t'aime, Victoria », mais j'avais peur que cette déclaration ne l'éloigne de moi, ou ne heurte son attitude envers moi –qui était sans nul doute aimable–, parce que je la comprenais mal. Car cette tendance que nous nous avons, nous les hommes, de vouloir mener au-delà une relation qu'elles ne voudraient qu'amicale déplaît profondément aux femmes ; en effet, lorsqu'elles perçoivent que nous ne savons pas interpréter le respect et l'attention qu'elles montrent à notre endroit, elles se sentent trahies. Et, la plupart du temps, nous ne parvenons qu'à détruire ce sentiment d'amitié que nous voudrions dépasser.

C'est la raison pour laquelle je n'avais pas voulu lui exprimer mes sentiments comme ça, sans plus, pour éviter que notre relation qui venait de naître et qui était donc fragile ou superficielle ne soit brisée. Bien que je prenne maintenant conscience que si je lui avais dit quelque chose du genre « je crois que je t'aime », ce qui aurait pu m'arriver de pire eût été qu'elle ne me prît pas au sérieux. Dans l'éventualité la plus désastreuse, j'aurais eu à encaisser une réplique teintée d'humour : « ce ne sont que des fantasmes qui sont le fruit de ton imagination », par exemple, ou sinon « tu ne sais même pas qui je suis, tu ne me connais pas », ou encore une phrase plus philosophique, du style « tu ne m'aimes pas, tu veux m'aimer ».

Toute issue, autre que celle que j'avais choisie, eût été plus à propos. Maintenant que j'en vois les conséquences, c'est évident. Mais, sans aller jusqu'à vouloir me disculper, je dois avouer que je ne manquais pas de raisons d'agir ainsi que je l'avais fait. D'une part, je pensais qu'il était préférable de manifester ce que j'avais à lui dire par écrit, et non pas en paroles. En effet, il est plus facile de s'exprimer par écrit, du moins pour qui dispose du minimum de facultés que cela exige. En tout cas, c'est un moyen qui permet d'éviter d'avoir à dire les choses en face, mais surtout, parce que l'on peut dissimuler ses véritables intentions sous des dehors littéraires. En d'autres termes, celui qui écrit a toujours la possibilité de prétendre que ce qu'il a écrit n'est que pure invention, que ce n'est que de la littérature. C'est aussi pourquoi, l'exception faisant la règle, je pense que les écrivains sont des lâches.

De plus, en ce qui me concerne, cela me semblait d'autant plus justifié de vouloir faire la cour à Victoria par l'intermédiaire de l'écriture, étant donné que, environ deux ans auparavant, en des circonstances similaires, j'avais obtenu un immense succès auprès d'Eugenia, j'en étais intimement persuadé. Et, bien entendu, face à ce succès incroyable –à vrai dire, je n'aurais pas, à l'époque, estimé que le mot « succès » était d'un emploi abusif–, il était légitime pour moi de penser que ce qui m'avait été favorable avec Eugenia allait avoir un effet semblable auprès de Victoria, si l'on tenait compte du fait que leurs caractéristiques étaient similaires. Non seulement elles étaient de la même classe sociale, mais toutes deux étaient intelligentes, cultivées, et appréciaient la littérature.

En deux mots, le problème était le suivant : il se trouve que j'avais complètement oublié la teneur du billet que j'avais écrit à Eugenia. C'est précisément pourquoi il m'obsédait, parce que je l'avais oublié. J'avais décidé que je devais envoyer le même texte à Victoria. Pas un texte approchant ; ce devait être le même texte, mot à mot le même, et j'essayais de le retrouver. Voilà, en bref, quel était mon problème.

Je pense que, dans une certaine mesure, cela arrive à tout le monde. Je veux dire que, vous oubliez quelque chose –de surcroît, il vous semble que vous l'avez sur le bout de la langue– et vous êtes obsédé par le fait que vous vouliez à tout prix vous en souvenir. Pour ma part, je me suis fréquemment trouvé dans cette situation embarrassante, et plus souvent encore depuis que j'ai commencé à me servir d'un ordinateur pour écrire et que je coupe et que je colle, ou que j'utilise des fonctions de ce genre. Car ce n'est que tardivement que je m'y suis mis, précisément parce que j'ai tendance à égarer mes textes. Et, lorsque cela survient, il m'arrive de penser, même lorsque j'efface un texte entier dont je ne pourrais remplacer ne serait-ce qu'une simple ligne, un mot simple et courant, ou même un en-tête de lettre, « Cher ami, ces quelques mots pour te dire », par exemple, comme si c'était le fruit de l'inspiration la plus lumineuse.

Je sais parfaitement que ces mots, et la façon exacte de les lier entre eux, ont le pouvoir de monopoliser mon esprit à eux seuls et que, tant que je ne m'en souviens pas, je suis incapable de dire ou d'écrire quoi que ce soit. Je m'entête à vouloir les retrouver d'une façon ou d'une autre, et je peux passer des heures et des journées entières devant mon ordinateur, en vaines tentatives. Je téléphone à tous mes amis qui, dit-on, s'y connaissent en informatique, car il me semble que je suis incapable de récrire exactement –car il faut que ce soit exactement– le mot, la phrase ou le paragraphe effacé, ou que cela exigerait de moi des efforts surhumains.

Il va sans dire que dans le cas du mot que j'avais écrit à Eugenia et que je souhaitais utiliser de nouveau pour Victoria, cette nostalgie du mot perdu me semble plus aisément compréhensible. D'une part, ainsi que je l'ai déjà dit, parce que j'avais en tête l'effet qu'il avait provoqué. Lorsque Eugenia le reçut, son attitude à mon endroit changea du tout au tout. Elle s'était soudain enflammée. Cela ne fit que m'obstiner davantage à essayer de récupérer le texte en question. D'autre part, je l'avais écrit à la main, et je n'avais, par conséquent, aucun moyen de distraire rituellement mon obsession par mes tentatives de faire reparaître le texte sur l'écran, assis devant mon ordinateur.

Ainsi que l'affirme Sedano –Sedano est psychanalyste de profession, c'est un ami et, dans une certaine mesure, c'est aussi un collègue–, la névrose obsessionnelle –c'est l'étiquette du diagnostic qu'il a coutume d'employer pour me qualifier–, même dans les cas où ce n'est pas un comportement que nous traînons depuis l'enfance –je préfère parler de comportement plutôt que de pathologie–, fait généralement son apparition très tôt dans la vie. Il a certainement raison, mais je ne crois pas avoir été, comme « l'homme aux rats » ou les autres patients pervers de Freud, l'un de ces enfants répugnants qui bandaient à l'âge de quatre ans. Cependant, quoi qu'il en soit, et en cela je peux affirmer qu'il possède une parfaite connaissance du sujet, l'obsession n'est pas une tendance psychologique qui s'améliore avec les années.

Lorsque vous êtes jeunes, vous n'avez pas à cacher pour vous vos pensées ou les fruits de votre imagination comme si c'était un trésor, égoïstement. Au contraire, vous pouvez partager sans crainte vos idées et vos projets. Peut-être est-ce parce que vous êtes plus productif, et aussi parce que vous avez plus de temps devant vous ; parce que vous avez davantage confiance en vos capacités ; parce que vous savez que, si vous perdez une idée, vous en trouverez sans difficulté mille autres meilleures ; parce que des poèmes, par exemple, il vous en vient à volonté à l'esprit, ou au cœur (je ne saurais dire en cet instant où exactement), trop, de toutes les façons, pour envoyer des preuves d'amour à celle que vous aimez.

De plus, quand vous êtes jeune, vous avez moins de scrupules à copier les anthologies ou à tout trouver acceptable. Quoi qu'il en soit, la question est que, lorsque vous êtes jeune, vous avez bien moins de chances qu'un texte perdu devienne une obsession, car vous êtes capable d'en écrire un autre en un clin d'œil, ou de copier une strophe qui vous plaît –« j'ai ouvert une fenêtre à la mer », par exemple–, un point c'est tout. Tout, plutôt que perdre la tête. Et c'est aussi ce qu'avait dû faire Rosetti, mais récupérer ses petits poèmes était devenu une obsession, car il devait lui sembler –le pauvre homme !–, qu'ils devaient être exceptionnels, uniques. C'est quelque chose de ce genre qui m'arrivait.

Cela, Victoria ne pouvait comprendre cette mesquinerie du créateur, cette tendance qu'il a à surestimer son œuvre ; je me souviens qu'elle avait parlé à ce propos de « ceux qui aimeraient mieux que l'on détruise une cathédrale gothique plutôt que d'effacer une seule ligne de leur œuvre ». Et, lorsqu'elle affirma que Rosetti était un misérable, elle durcit la voix, qu'elle avait habituellement douce ; et, honnêtement, rien ne pouvait m'inciter à penser qu'il s'agît d'une plaisanterie de sa part.

Je n'ai pas toujours été ainsi. Je veux dire que mon œuvre –si tant est que je puisse parler d'œuvre car, excepté les travaux de commande, je n'ai publié que Adio atsekabe, « Adieu, souffrance », un roman écrit sous l'emprise de sentiments que le titre ne laisse pas deviner–, mon activité littéraire, ne m'a jamais obsédée. Je ne me suis pas amusé, comme beaucoup, à jeter mes petites idées, ici et là, sur de petits bouts de papier, en pensant qu'elles étaient géniales.


© Rossetti-ren obsesioa: Erein