SARRIONANDIA, Joseba :
Trois contes




« LA SOLITUDE »

(« Bakardadea », in Han izanik hona naiz, « J'étais là-bas, je suis ici », éditions Elkar, 1992. Traduction française : Fermin Arkotxa)

Il est seul au monde.

Il aime recevoir des lettres, mais lorsqu'il va voir la boîte aux lettres, il la trouve toujours vide.

Il a décidé de s'écrire à lui-même. Il insère la lettre dans l'enveloppe et copie la même adresse pour le destinataire, sur l'enveloppe, et au dos, à l'endroit réservé à l'expéditeur.

Il sort et, tout en se promenant à travers les rues désertes, poste la lettre dans la gueule d'une boîte aux lettres quelconque.

Depuis, il a attendu pendant deux ou trois jours. La lettre n'est pas arrivée. Il regarde tous les matins sa boîte aux lettres.

Il est vraiment seul au monde.




« LE COFFRE AU TRÉSOR »

(« Tesoroaren kutxa », in Han izanik hona naiz, « J'étais là-bas, je suis ici », éditions Elkar, 1992. Traduction française : Fermin Arkotxa)

Il était une fois, loin d'ici et près de là-bas, un explorateur chercheur de trésors. Il avait passé vingt années à creuser la terre sans relâche, à l'aide d'une pelle et d'une pioche, cherchant un coffre rempli d'or. Puis, il passa vingt années de plus occupé à la même tâche, avec une extraordinaire persévérance, suant sang et eau, mais en vain, car il ne trouvait aucun coffre.

Au lieu d'abandonner, il continua encore vingt années durant à faire des trous dans la terre et, un beau jour, sa pioche heurtant un coffre ajouré de cuivre, jeta des étincelles. Il sortit de terre un grand coffre, magnifique et parfaitement fermé, dont la serrure n'était pas facile à forcer.

Mais, lorsqu'il parvint à l'ouvrir, son intérieur était plein de poussière. Et, alors qu'il était en train de le vider de son contenu, ne voilà-t-il pas qu'il rend l'âme !

Comme il n'avait pas suffisamment gagné sa vie pour s'offrir un caveau ou un beau cercueil, on l'enterra replié dans ce coffre étroit où on l'avait introduit, les pouces quasiment dans la bouche. Mais il faut admettre que ce cercueil de bois était loin d'être quelconque...

C'est là qu'il reposa, sans pierre tombale ni indication d'aucune sorte, à l'instar de ces trésors qui sont difficiles à trouver.




« LE VIEUX MARIN »

(« Marinel zaharra », in Narrazioak, « Récits », éditions Elkar, 1983. Traduction française : Fermin Arkotxa)

Tôt ou tard il s'empare de tout
Car les voies de salut sont toutes étroites.

Joannes d'Etcheberri de Ciboure (XVIIe s.)

Sous une énorme masse rocheuse, sur une pente raide qui descend vers la mer, autour d'une église à laquelle grimpe le lierre, se regroupent quelques maisons serrées qui forment d'étroites ruelles dévalant vers le port. Aucune voie de chemin de fer, aucune route ne mène à ce repaire de pirates ; les contrebandiers du coin se déplacent à dos de mulet ou à pied et, moi aussi, j'ai dû y aller à pied, sur ordre de mes patrons.

Lorsque les mouettes se réfugient à terre, c'est signe de tempête, mais cela fait longtemps qu'elles volent au-dessus de moi lorsque j'atteins la côte. Et, dès que j'aperçois le golfe de Gascogne, le tonnerre éclate au-dessus de moi, sombre et menaçant, il s'approche en assombrissant montagnes et crêtes des vagues. Au crépuscule, je descends en courant les rues désertes, glissant sur les dalles souillées. Mes patrons m'avaient dit que je rencontrerais un vieux marin, celui à qui mon message était destiné, dans la seule petite auberge qui se trouve devant le port.

En arrivant au centre du village, en face du quai, je suis entré dans un vieux bar sombre aux fenêtres vitrées. Assis à une table de bois usée, j'ai trouvé l'homme en question, à la barbe grise et à la peau ridée, assis seul à une table. Ce ne doit pas être très habituel que des étrangers s'aventurent par ici, car il m'a reconnu dès que je suis entré et m'a invité à m'asseoir à sa table.

– On dit que la tempête approche – me dit-il tout en me regardant dans les yeux. Tu as dû la voir depuis la crête, là-haut, non ?

– Oui, j'ai dû venir en courant – lui répondis-je.

– Une sacrée tempête – ajouta-t-il.

Le cafetier a allumé la lampe, et les yeux sombres du marin me paraissent maintenant bleuâtres. Une sacrée tempête est sur le point d'éclater, à coup sûr. Les épouses des marins qui sont partis en mer se montrent aux fenêtres. Les carreaux qui se trouvent à côté de nous laissent voir leurs visages soucieux. La mer, quant à elle, on la devine triste et déchaînée, et on ne voit aucun marin sur sa surface ravinée et sombre.

Le patron nous a servis dans des verres épais, du gin pour le vieux marin et du vin rouge pour moi. Mon compagnon saisit le sien et le remue vivement.

– La mer est un verre que secoue un justicier – laisse-il tomber.

Quelques gouttes de gin sont tombées sur la table. Je me suis demandé s'il n'est pas saoul, mais c'est autre chose qui se cache derrière l'éclat de ses yeux bleus.

J'ai demandé au patron s'il avait une chambre pour la nuit et il m'a répondu par l'affirmative. Ce soir au moins, je n'ai pas à me préoccuper de trouver des draps secs.

Lorsque je nettoie la vitre de mon mouchoir, j'aperçois la femme qui s'était montrée auparavant à la fenêtre se diriger vers le quai, son fils dans les bras.

D'autres femmes se sont regroupées sur le quai. Elles discutent, inquiètes. D'ici on ne distingue que des « Mon Dieu ! », épars.

– Elles ont peur devenir veuves – précise le vieux en les regardant.

Les femmes, dont certaines portent leur enfant dans les bras, lancent leur regard vers la mer d'encre ; le reste leur importe peu.

Ma conversation avec le vieux bifurque sur la vie en mer, et c'est avec une certaine tristesse que nous nous souvenons du temps passé, car nous avons tous deux connu de longs périples en mer et de nombreux ports. Je ne veux pas dévoiler tout de suite la raison qui m'amène à lui. La contrebande. Je sais que mon compagnon n'a pas pris la mer depuis longtemps.

En ville, on raconte une histoire terrible. Je ne sais pas si elle est véridique et je n'en ai pas touché mot, mais nous nous approchons du sujet au fur et à mesure que les verres se vident. La pluie frappe doucement les carreaux, et j'entends la voix du marin qui se mêle au bruit de la gouttière.

– Nous étions trois : mon frère, mon fils et moi. Une baleine blanche s'était approchée de nous, et il nous vint soudain l'idée de la capturer. Davantage que la baleine, ce qui nous intéressait c'était de parier pour savoir lequel d'entre nous était le meilleur harponneur. Donc, nous nous embarquâmes sur la chaloupe et nous retrouvâmes la baleine sans difficulté, car elle était malade et s'était rapprochée de la côte pour mourir. Nous lançâmes nos harpons et l'atteignîmes, mais la baleine était grande, elle fit des efforts pour s'enfuir, elle se débattait dans l'eau, et il nous fallut deux heures pour l'achever.

– Nous aussi, un jour, nous avons chassé une baleine en mer d'Irlande – dis-je dans un moment de silence – Mais nous n'avions ni la place ni le temps de la tirer à bord et nous l'avons abandonnée sur place, comme un îlot sur la mer.

Nous poursuivîmes notre discussion.

– Comme nous étions trois à l'avoir tuée, c'était à qui en avait fait plus que les autres. Entre temps, comme tu l'as dit, l'animal ressemblait à une petite île, toute lisse. Et, au-dessus, trois mouettes se posèrent sur la baleine morte, tu sais bien, trois de ces oiseaux qui sont toujours à tourner au-dessus de nous comme la voûte céleste elle-même. Regardez les mouettes sur le dos de la baleine, dit l'un de nous, voyons qui est le meilleur harponneur. Et nous lançâmes chacun notre harpon sur une des mouettes. Nous étions vraiment bons. Blessées, les mouettes tombèrent à l'eau en poussant un cri avorté. Sauf la mienne, qui demeura transpercée par le harpon. Je tirai la corde et, en extrayant l'oiseau du harpon, mes mains se souillèrent de son sang tiède. Je me souviens parfaitement m'être penché pour les laver dans l'eau. Au moment où je relevai la tête, une épouvantable tempête fondait déjà sur nous...

Les voix des femmes qui se trouvent sur le quai se font plus distinctes, car quelques bateaux rentrent au port. Celles qui ont reconnu leur père, leur mari ou leur fils sur le pont, les saluent par des cris de joie. La tristesse des autres est restée suspendue dans leur regard, perdu au loin. La femme qui porte un enfant dans les bras est là-bas, silencieuse, scrutant la direction d'où proviennent les vagues qui explosent tant elles sont grosses.

– Une épouvantable tempête – le vieux marin continue
son récit – , notre chaloupe se déchira comme si elle avait été de papier. C'est là que mourut mon frère, parce qu'il ne savait même pas nager. Mon fils et moi, nous arrivâmes avec beaucoup de peine jusqu'à une plage, non loin d'ici.

Il avale de longues gorgées, comme si c'était l'avant-dernière occasion qu'il avait de boire. Il a écrasé de l'autre main les gouttes qui ont coulé sur sa barbe blanche, et reste à regarder le fond du verre, semblant espérer y découvrir un secret, ou du moins un réconfort.

– J'ai même entendu votre histoire en ville – dis-je –, et j'ai su que vous n'êtes plus jamais allé en mer et...

Sans me laisser le temps de terminer, il m'interrompt.

– Est-ce qu'on dit que nous sommes des trouillards ?

Je lui répondis que j'avais entendu cela dans un bar de marins, que ces derniers aiment se remémorer ou inventer les mystères et les fatalités de la mer aux heures oisives du port. On devine dans les yeux de mon compagnon, dans cette lueur diamantine, de la haine ou, je ne sais pas, une angoisse profonde. Et la pluie glisse sur les vitres de la fenêtre, pour se briser sur les pierres et s'adoucir. J'ai lu dans les yeux de mon compagnon que ni la peur, ni sa femme, ni les légendes, rien ne peut attacher le marin et l'empêcher de prendre la mer. Et il y a la pluie, sur une mer démontée et presque trop pleine.

La plupart des embarcations sont presque rentrées au port, un seul bateau manque, et il ne reste que quelques rares femmes sur le quai. La femme porte l'enfant effrayé dans les bras, et ses yeux fatigués sont encore perdus dans une obscurité lointaine et profonde lorsque la plupart, rentrées chez elles avec les marins qui sont revenus, ont mis leurs chemises et leurs pantalons à sécher à la chaleur tiède du foyer et qu'elles se sentent à l'abri sous la protection des larges épaules de leur maris. Brusquement, le tonnerre éclate et l'averse redouble, à en casser les parapluies, à en assombrir l'obscurité, à en blesser l'espérance. Le quai se retrouve vide, et la tempête s'en empare. La femme, son bébé dans les bras, est entrée dans notre bar, trempée jusqu'aux os, affligée, lasse, nerveuse. Les vagues se brisent sur le quai.

Qui est cette femme ? – demandai-je à mon compagnon.

Je le sais déjà.

– La femme d'un marin dont le bateau ne reviendra pas.


© Han izanik hona naiz : Elkar

© Narrazioak : Elkar