TXILIKU
(OLAIZOLA, Jesus Mari):
L'oncle Bin Floren
Il pleut. Dans le vestibule de Maria Naparra, assis sur les marches des escaliers, trois compagnons : Iñazio, Maite et Tomaxito.
-Quel temps pourri !, dit Iñazio, s'adressant aux deux autres. Si cette pluie continue, nous allons tous moisir.
-Moisir ?, s'inquiète Tomaxito.
Tomaxito est le plus jeune des trois. Son imagination débordante lui joue des tours et il prend peur.
-Nous allons moisir, nous ?, interroge-t-il Iñazio, effrayé.
-Ne t'inquiète pas, Tomaxito, lui répond Maite. Il ne nous arrivera rien.
Maite est la soeur de Tomaxito.
Le trio se retrouve souvent dans la maison de Maria Naparra. En effet, Iñazio habite la ferme Garmendi txiki, à une extrémité du quartier Behorlegi, assez loin du village, tandis que Maite et Tomaxito vivent dans une petite maison qui s'appelle Hemen hobe, à l'autre bout du quartier. La maison de Maria se trouve à mi-chemin, ce qui est parfait pour se réunir les jours de pluie comme aujourd'hui. Dans la ferme Garmendia txiki, Iñazio vit en compagnie de sa grand-mère Felisa et de son grand-père Joxe.
La ferme compte quelques vaches, deux veaux, et un âne noir qui s'appelle Kubala. C?est le nom d'un joueur de football. Les gens du quartier l'ont baptisé ainsi parce qu'il a un sacré coup de pied. Grand-mère Felisa a des poules et des canards dans son poulailler, et un cochon dans sa porcherie. Elle a aussi un chat, Mixi.
Chez Maite et Tomaxito, ils sont cinq à vivre sous le même toit : Maite, Tomaxito, Maman Teresa, Papa Tomas et l'oncle Florentino. Papa Tomas est cordonnier et il a une boutique dans le village. Maman Teresa s'y rend souvent pour vendre des chaussures et tenir la boutique. Maite doit alors garder son petit frère.
Cette maison, Hemen hobe, a été construite par l'oncle de Maman Teresa, Florentino, lorsqu'il est venu de très loin. Il semble qu'il n'était pas bien dans son village, et quand il est arrivé à Behorlegi, il a dit :
-Hemen hobe (Ici c'est mieux).
Il a construit la maison là, dans ce quartier qu'il aimait tant, et il lui a donné ce nom : Hemen hobe.
Florentino a toujours été cordonnier, même s'il est à la retraite aujourd'hui, car il est assez vieux.
-Ce n'est pas à cause de l'âge, a-t-il coutume de dire, mais j'ai perdu la vue, et je ne ferais pas du bon travail si je continuais à réparer les chaussures.
Tomaxito et l'oncle Florentino s'entendent à merveille. Sans doute parce qu?ils sont respectivement l'un, le plus âgé, et l'autre, le plus jeune de la maison. Pour l'affaire du petit chien, par exemple, Florentino était le seul à prendre le parti de Tomaxito.
Tomaxito veut un chien, mais le reste de la famille...
-Je t'ai déjà dit mille fois d'oublier cette histoire de chien, lui dit régulièrement Maman Teresa. Mange plutôt les poireaux et les pommes de terre que tu as dans ton assiette, avant qu'ils refroidissent ! Pour autant, Tomaxito ne reste pas silencieux bien longtemps. Il recommence bientôt sa rengaine auprès de son père, de sa soeur ou de l'oncle Florentino. En vain, ou presque, à vrai dire, car personne ne lui prête attention, et chaque fois qu'il remet sur le tapis cette histoire de chien, le pauvre se retrouve seul à défendre sa cause.
-Qu'est-ce qui t'arrive, mon garçon ?, demande l'oncle Florentino à Tomaxito, devant son air triste.
-Oh, Oncle Florentino... Je veux avoir un chien. Et dans cette maison personne ne m'écoute. Toi, tu n'aimes pas les chiens... Maite s'en fiche complètement, et elle ne m'aide pas du tout à convaincre Maman... Et Papa et Maman ne veulent pas voir de chien ici...
Une étincelle s'allume alors dans le regard de l'oncle Florentino. Comme chaque fois que lui vient à l'esprit une bonne idée ou une histoire un peu folle :
-Bon, dit-il à Tomaxito. Je ne vais pas t'acheter un chien, mais je vais t'aider. J'ai une idée...
**Le "chien" de Tomaxito et la chute de l?oncle Florentino**
Tous les jours, après le déjeuner, l'oncle Florentino fait la sieste. Il s'étend sur la chaise longue, devant la maison, enlève ses chaussures, pose ses pieds sur un petit tabouret, recouvre son ventre d'une petite couverture et s'endort tranquillement.
Aujourd'hui, Tomaxito est resté près de lui, très sérieux, attendant que l'oncle se réveille ; et à son réveil, tous deux se mettent à discuter à voix basse :
-Pourquoi veux-tu un chien ?, demande l'oncle à Tomaxito.
-Pourquoi ? Pour jouer ! Pour qu'il soit mon ami. Pour le promener...
-Et il faut obligatoirement que ce soit un chien ?
Tomaxito est très surpris par la question de l'oncle.
-Un chien ? Les gens ont des chiens pour chasser et pour garder la maison. Et aussi pour se promener. Et quand quelqu'un veut un ami, il achète un chien.
-Et pour être ton ami, il faut absolument que ce soit un chien ? Un autre animal ne pourrait-il pas être ton ami ?
-Un autre animal ?
-Oui, un autre animal. Un chat, une poule, un bélier, un renard, un lézard...
-Un autre animal ! Je vais tout de suite à Garmendi txiki !
-Attends, attends..., lui dit l'oncle Florentino. Pour attacher cet animal, tu vas avoir besoin d'une courroie...
-Tu as raison, oncle Florentino.
-Je vais t'en faire une.
Pour un cordonnier comme l'oncle Florentino, fabriquer une courroie est chose facile. En moins de deux, Tomaxito a sa courroie, avec quatre ou cinq trous, comme celle d'une chaussure, mais faite pour s'adapter au cou d'un animal. Et au milieu de la courroie, un anneau en laiton pour y accrocher une ficelle ou une corde, afin de promener l'animal.
Tomaxito est tout excité.
-Je dois parler avec grand-mère Felisa, je dois parler avec grand-mère Felisa !, répète-t-il sans cesse.
Grand-mère Felisa et Iñazio sont en train de préparer la nourriture pour les poules lorsque Tomaxito arrive.
-Tu es venu chercher Iñazio ?, lui demande grand-mère Felisa. Attends un peu qu'on finisse de s'occuper des poules, après il pourra partir avec toi.
-Moi aussi je veux aller au poulailler avec vous, dit Tomaxito à grand-mère Felisa. Je veux vous demander quelque chose.
Tomaxito a du mal à expliquer ce qu'il veut, mais finalement il dit ceci à grand-mère Felisa :
-Je veux un joli canard blanc pour le promener. Celui-là, là-bas, celui qui marche la tête haute. Je viendrai de temps en temps, je vous demanderai la permission, je lui mettrai la courroie autour du cou et je l'emmènerai en promenade.
Grand-mère Felisa est stupéfaite, mais elle ne lui dit pas non.
-Je le soignerai bien. Je lui donnerai de la mie de pain à manger. Et les escargots que j'attrape sur les bordures du jardin. Je sais qu'il les aime beaucoup.
Tomaxito montre la petite courroie à grand-mère Felisa qui se met à rire.
-Voyons si tu arrives à lui mettre !
Tomaxito a quelques difficultés à attacher la courroie au cou du fier canard, mais finalement, il réussit.
-Ce sera lui mon copain animal. Mon "petit chien". Je l'appellerai Pétronille.
Certains pourraient être surpris de voir promener un canard, mais dans le quartier Behorlegi, il arrive que des choses étranges se produisent, surtout quand il y a du brouillard. Aujourd'hui, par exemple, il y a un épais brouillard, et non seulement l'oncle Florentino est tombé, mais il commence à se passer des choses bizarres...
L'oncle Florentino descend tous les jours les escaliers et va jusqu'à la porte extérieure pour récupérer dans la longue caisse les pains laissés par le boulanger. L'oncle Florentino aime manger du pain frais au petit-déjeuner.
Aujourd'hui aussi, c'est ce qu'il avait l'intention de faire. Il a vu que le brouillard était encore bas, mais il n'a pas fait attention à l'avertissement de Teresa :
-Ne sors pas de la maison, je vais t'apporter ton pain !
Mais dans la précipitation, il oublie de prendre sa canne, trébuche et dégringole de l'escalier.
-Mon Dieu !, hurle-t-il, et toute la maisonnée entend à l'extérieur le cri, le vacarme, et le choc.
-Seigneur ! Jésus, Marie, Joseph ! Qu'est-ce qui t'est arrivé ?, crie Teresa en sortant de la maison et en voyant l'oncle Florentino allongé sur le sol.
Maite et Tomaxito aussi sont aussitôt sortis de la maison et voient l?oncle Florentino couché par terre, sans connaissance.
-Le pauvre !, s'exclame la fillette.
-Il est mort ?, demande Tomaxito.
-Allez chez l'Américain et appelez Monsieur Évariste. Dites-lui que l'oncle est tombé et qu?il a perdu connaissance...
Maite et Tomaxito se précipitent aussitôt chez l'Américain. Sa maison est la plus élégante du quartier et elle est située un peu plus loin que la maison de Maria Naparra. C'est là que se trouve le seul téléphone du quartier. Voilà pourquoi on l'appelle la maison du téléphone. La domestique vient à la porte et, apprenant ce qui est arrivé, appelle aussitôt le docteur Évariste.
Lorsque Maite et Tomaxito rentrent chez eux, ils voient la petite voiture couleur café au lait du docteur Évariste.
-Il a subi un grand choc, dit le docteur.
Il lui prend le pouls au poignet, vérifie que le coeur fonctionne bien, lui fait un bandage à la tête et lui fait respirer un flacon à l'odeur pénétrante.
L'oncle Florentino ouvre les yeux et regarde, surpris, le monde qui l'entoure.
-Où suis-je ?, demande-t-il.
-Tu es tombé, mon oncle, et tu as perdu connaissance, lui dit Teresa. À présent, nous allons te mettre au lit.
-Je suis capable d'aller au lit tout seul !, répond l'oncle Florentino. Mais lorsqu'il essaie de se relever dans les escaliers, Maman Teresa doit l'aider, car le pauvre homme a la tête qui tourne.
Le médecin sort les ordonnances de sa mallette et après avoir griffonné quelques mots sur une feuille, s'adresse à Teresa :
-Il a de sérieuses blessures à la tête, donnez-lui un de ces comprimés toutes les six heures. Et qu'il reste au lit sans bouger au moins quarante huit heures...
Le bandage fait par le médecin ressemble à un turban sur la tête de l'oncle Florentino, et lorsqu'il se voit dans le miroir de l'entrée, il dit, en faisant une révérence :
-Allah est grand, Allah est le seul Dieu, et Mahomet est le prophète d'Allah !
-Qu'est-ce que tu racontes ?, lui demande Maman Teresa, effrayée.
-Oncle Florentino ! lui dit Tomaxito, surpris, et ne comprenant pas ce qui est en train de se passer.
-Oncle Florentino ? Ne m'appelez plus ainsi ! Je ne suis pas l'oncle Florentino, je suis l'oncle Bin Floren, l'ami fidèle d'Abu Nuas, le célèbre conteur de Bagdad.
Harun ar-Rashid
Maman Teresa est très inquiète pour l'oncle Florentino.
-Depuis qu'il est tombé dans les escaliers, le pauvre a la tête à l'envers, dit-elle à son mari lorsqu'il rentre à la maison, à la mi-journée. Je ne sais pas quoi faire. Quand il a vu le bandage sur sa tête, il a cru qu'il était un conteur de Bagdad ou quelque chose comme ça, et il nous sème une sacrée pagaille. Il a dit aux enfants de l'appeler oncle Bin Floren... Je ne sais plus quoi faire à présent...
-Ne t'inquiète pas, Teresa. Il a eu un grand choc à la tête et il n'est pas encore complètement remis. Laisse-lui un peu de temps, tu verras, ça passera.
-Ça passera ? Je ne sais pas, vraiment je ne sais pas...
En partant avec le déjeuner, Teresa trouve l'oncle Florentino assis dans le lit, bien installé entre les oreillers. Il raconte à Tomaxito qu'il est le meilleur ami d'Abu Nuas et d'Harun ar-Rashid.
-Allez, dehors maintenant, l'oncle a besoin de se reposer, dit Maman à Tomaxito. Vous viendrez vous occuper de votre oncle quand il déjeunera.
-C'est trop long, Maman !, se plaint Tomaxito.
-Allez, dehors, mon coeur. Laisse l'oncle se reposer.
© Jesus Mari Olaizola Txiliku, Osaba Bin Floren, Elkar, 2004.
© Traduction: Kattalin Totorika
