URIBE, Kirmen:
Entre-temps, donne-moi la main

La rivière

En d'autres temps, ici il y avait une rivière
à l'endroit où se trouvent aujourd'hui des dalles et des bancs.
Il y a plus d'une douzaine de rivières sous la ville,
si l'on en croit les anciens.
À présent ce n'est plus qu'une place dans un quartier ouvrier.
Et seuls trois peupliers indiquent
que la rivière continue à s'écouler au-dessous.

Au fond de chacun de nous, se cache une rivière
[sur le point de déborder.
Si ce ne sont pas le peurs, ce sont les regrets.
Si ce ne sont pas les doutes, c'es l'impuissance.

Un vent d'ouest agite les peupliers.
Les gens avancent péniblement.
Au quatrième étage une femme âgée
jette des vêtements par la fenêtre:
elle jette une chemise noire, et une jupe à carreaux,
et un mouchoir de soie, et des chaussettes,
et ces souliers vernis noir et blanc qu?elle portait
ce jour d'hiver où elle arriva du village.
Dans la neige, ses pieds ressemblaient à des vanneaux gelés.

Les enfants se sont mis à courir après les vêtements.
Enfin, elle a sorti sa robe de mariée,
qui s'est maladroitement posée sur un peuplier,
comme un oiseau trop lourd.

© Uribe, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Bordeaux: Le Castor Astral, 2006.





Île

Le Bonheur.
Ce travailleur intermittent.

Anne Sexton

C'est dimanche sur la plage pour les gens de bonne volonté.
Un bruit lointain vient de là-bas, de l'île.

Nous avons pénétré dans l'eau, nus.
Au fond, des anemones, des oursins, des rougets.
Regarde, la mer agite le sable comme le vent les blés.
Sous l'eau je t'observe.
J'aime ce lent mouvement de mains et de jambes,
j'aime quand ton pubis se fait algue.

Nous sortons de l'eau. Il fait chaud et les pins nous font de l'ombre. Salés tes bras, salée ta poitrine, ton ventre salé.
Cette force qui unit la lune à la mer nous unit aussi.
Les siècles deviennent des secondes et les secondes des siècles.
Nos corps, des poires pelées.

Au fond, des anémones, des oursins, des rougets.
C'est dimanche sur la plage pour les gens de bonne volonté.

© Uribe, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Bordeaux: Le Castor Astral, 2006.





Visite

L'heroïne est aussi douce que faire l'amour,
disait-elle à une époque.

Les médecins disent que son état n'a pas empiré,
Un jour chasse l'autre, et nous devons rester sereins.
Un mois qu'elle ne s'est pas réveillée,
depuis la dernière opération.

Pourtant nous venons lui rendre visite tous les jours
dans le sixième box de l'Unité de soins intensifs.
Aujourd'hui nous avons trouvé le malade du lit d'en face en larmes,
personne n'est venu me voir, disait-il à l'infirmière.

Un mois que nous n'avons pas entendu la voix de ma soeur.
Je ne vois plus la vie tout entière devant moi, comme avant,
nous disait-elle,
je ne veux ni promesses, ni regrets,
juste un geste d'amour.

Ma mère et moi sommes les seuls à lui parler à présent.
Mon frère ne lui disait déjà pas grand chose avant,
maintenant il ne vient même plus.
Mon père reste à la porte, silencieux.

Je ne dors pas la nuit, nous disait ma soeur, j'ai peur de m'endomir, peur des cauchemars.
Les aiguilles me font mal et j'ai froid,
le sérum me glace les veines.
Si je pouvais fuir ce corps pourri.

Entre-temps, donne-moi la main, nous demandait-elle,
je ne veux ni promesse, ni regret,
juste un geste d'amour.

© Uribe, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Bordeaux: Le Castor Astral, 2006.





Technologie

Mon grand-père ne savait pas lire,
il ne savait pas écrire. Pourtant, il était connu

pour son talent de conteur. Il allumait,
entouré d'enfants, les feux de la Saint-Jean.

La calligraphie de mon père était inclinée, élégante.
Il tissait méticuleusement le papier,

comme s'il gravait l'ardoise. J'ai toujours sur ma table la lettre qu'il envoya alors qu'il était soldat.

"Yo bien, tú bien
mándame cien."

(Je vais bien, tu vas bien
envoi-m'en cent)

Aujourd'hui nous nous envoyons
des messages électroniques.

En trois générations,
nous avons parcouru la longue histoire de l'écriture.

Quoi qu'il en soit, les soucis, les peurs
sont toujours les mêmes, et le resteront.

"Yo bien, tú bien..."

© Uribe, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Bordeaux: Le Castor Astral, 2006.





Mauvaises âmes

Je me souviens de la grand-mère de ma mère.
Elle connaissait bien les âmes errantes.
Elle savait, en observant le matin les cendres de la cheminée,
qui, des bonnes ou des mauvaises âmes, avaient visité
[la maison durant la nuit.

Un soir, en rentrant du bal,
ma mère et ses soeurs la trouvèrent devant la maison.
En chemise de nuit, la chandelle à la main,
elle leur ordonna de ne pas entrer,
au prétexte que quelque mauvais esprit se trouvait à l'intérieur.

J'ai observé les draps ce matin.
Ils exhalent ton odeur.
Les traces de ton âme.

Je ne sais si cette âme est bonne ou mauvaise.
C'est pourquoi, reproduisant soigneusement les rites
[d'autrefois,
j'ai remis la musique que nous avons écoutée,
et je suis entré lentement dans le lit.
J'ai serré les draps contre moi,
comme une caresse sur ma peau,
et je me suis remémoré
chacun de nos gestes d'hier.

J'ai sui ce que je voulais savoir sur ton âme.
Cela ne fait aucun doute, elle est mauvaise.

© Uribe, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Bordeaux: Le Castor Astral, 2006.





Les pommes

Homère utilisait un seul mot pour désigner le corps et la peau.
Sapho dormait sur la poitrine de ses amies.
Etxepare* rêvait de femmes nues.

Tous se sont tus depuis longtemps.

Aujourd'hui il paraît que nous devons être parfaits, même au lit,
comme ces pommes rouges de supermarché, trop parfaites.
Nous exigeons trop de nous-mêmes
et ce que chacun de nous attend de lui-même, de l'autre,
n'arrive pratiquement jamais.
Les lois sont distinctes quand les corps s'entremêlent.

Homère utilisait un seul mot pour désigner le corps et la peau.
Sapho dormait sur la poitrine de ses amies.
Etxepare rêvait de femmes nues.

Je me souviens encore
du temps où nous passions la nuit à veiller,
enlacés, bébés tigres terrorisés.

© Uribe, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Bordeaux: Le Castor Astral, 2006.

*Beñat Etxepare, homme d'eglise de la période antérieure à la contre-réforme, et écrivain. Auteur du premier livre imprimé en langue basque, Lingua Vasconum Primitiae (Bordeaux, 1545). De ses travaux se degage une disposition à l'optimisme. Les évocations sexuelles y sont manifestes et l'idée qu'il se fait de l'avenir de l'euskara est particulièrement positive.





Carnet de voyage : Bhoutan

Les touristes sont arrivés épuisés au refuge.
Le long chemin entre les montagnes était abrupt.
Le maître des lieux leur a préparé un souper chaud.
Par la fenêtre, la pleine lune, les blanches cimes de l'Himalaya.

L'un des touristes, s'adressant à un autre :
« Ils ne savent peut-être même pas encore
que l'homme est allé sur la lune. »
Et il raconte la conquête au maître des lieux.

Le bouthanais réfléchit. Pourtant son visage
ne manifeste ni étonnement ni admiration.

Humblement il leur répond en fronçant les sourcils :
« De combien de sherpas on-ils eu besoin
pour porter l'eau jusque là-haut ? »

© Uribe, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Bordeaux: Le Castor Astral, 2006.





On ne peut pas dire

On ne peut pas dire Liberté, on ne peut pas dire Égalité,
on ne peut pas dire Fraternité, on ne peut pas.
Ni arbre, ni rivière, ni coeur.
La loi ancienne a été oubliée.

La crue a emporté le pont qui reliait les mots et les choses.
On ne peut pas appeler mort ce que le tyran appelle décision.
On ne peut pas dire quand quelqu'un nous manque,
Et que le moindre souvenir nous saigne à blanc.

La langue est imparfaite, les signes se sont érodés
comme les vieilles meules des moulins, à force de tourner.
C'est est pourquoi

on ne peut pas dire Amour, on ne peut pas dire Beauté,
on ne peut pas dire Solidarité, on ne peut pas.
Ni arbre, ni rivière, ni coeur.
La loi ancienne a été oubliée.

Pourtant, entendre ta bouche me dire « mon amour »
me donne le frisson, je l'avoue,
que ce soit vérité ou mensonge.

© Uribe, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Bordeaux: Le Castor Astral, 2006.





L'anneau d'or

Mon père son alliance en mer. Comme tous les marins, il la
retirait de son doigt et la pendait à son cou, pour ne pas risquer de
perdre le doigt en lançant le filet.
Plusieurs marées plus tard, ma tante, qui préparait des merlus,
Trouva un anneau en or dans la ventre d'un des poissons.
Elle nettoya la bague et regarda attentivement les lettres et les
chiffres qui y étaient gravés. Aussi incroyable que cela puisse
paraître, les initiales et la date du mariage étaient celles de mes
parents.
Selon toute vraisemblance, mon père avait lui-même pêché
le merlu qui avait avalé son alliance. En pleine mer.

La paisible nuit d'été s'accompagne d'un vent venu de l'intérieur
et de souvenirs.
J'ai pensé, en regardant le ciel, que les coïncidences sont des
planètes dotées d'une immense orbite.
On ne les aperçoit que de temps en temps.

La coïncidence de l'alliance est trop grande. Qu'importe. Ce qui
Compte aujourd'hui, c'est que pendant des années, nos petites têtes
d'enfants aient cru à cette histoire d'alliance.

La nuit, la mer brille comme un merlu.
Les étoiles sautent comme des écailles.

© Uribe, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Bordeaux: Le Castor Astral, 2006.





Mai

Laisse-moi te regarder dans le yeux.
Je veux savoir comment tu es.

Rainer W. Fassbinder

Regarde, le mois de mai est arrivé,
il a étendu sa paupière bleue sur le port.
Viens, il y a longtemps que je ne sais plus rien de toi,
tu sembles terrifié, comme ces chatons
[que nous avons étouffés quand nous étions enfants.
Viens, et nous parlerons de ce dont nous avons toujours parlé,
de l'importance d'être agréable,
de la nécessité de composer avec le doute,
de la manière de combler les vides qui sont en nous.
Viens, sens le matin sur ton visage,
quand nous sommes tristes, tout nous semble obscur,
quand nous sommes enthousiastes, le monde s'émiette.
Chacun d'entre nous garde pour toujours en lui une face cachée,
un secret, une erreur, un geste.
Viens, et nous dépouillerons les vainqueurs,
nous sauterons du pont en riant de nous-mêmes.
Nous observerons en silence les grues du port,
car être unis dans le silence
est la plus belle preuve d'amitié.
Viens avec moi, je veux changer de pays,
me débarrasser de ce corps qui est le mien
pour entrer avec toi dans un coquillage,
nous faire tout petits, comme les bigorneaux.
Viens, je t'attends.
Nous continuerons l'histoire interrompue il y a un an.
Comme si les bouleaux blancs qui bordent la rivière
n'avaient pas pris un cerne de plus.

© Uribe, Kirmen. Entre-temps, donne-moi la main. Bordeaux: Le Castor Astral, 2006.




© Traduction : Kattalin Totorika