URKIXO, Joanes:
Le guerrier blanc
Fionn s'arrêta au bord de la rivière et examina attentivement les alentours : le chemin descendait jusqu'au point d'eau le plus profond et traversait de l'autre côté. L'endroit, recouvert par la surface de l'eau et rempli de pierres, était parfait pour qui aurait voulu lui tendre un piège.
Quelques mètres plus loin, on soupçonnait difficilement un paysage de chênaie au milieu des bancs de brouillard épais du matin. Sans doute l'attendaient-ils là, quelque part, aux aguets. Mais il n'avait pas l'intention de fuir. Sentant le froid pénétrant de l'humidité sur ses pieds nus, il se mit en route et descendit vers la rivière.
Malgré la vive morsure de l'eau glacée qui le faisait souffrir, Fionn avançait lentement, ses pieds glissant sur les pierres, attentif à tout imprévu.
La dernière étape pour rejoindre la terre ferme était un rocher large et plat. Malgré ses précautions lorsqu'il posa le pied dessus, il sentit que le rocher balançait légèrement, faisant bouger les pierres autour. Sans réfléchir davantage, Fionn sauta vers l?avant, tout en tournant sur lui-même. Une pointe acérée surgit alors de l'eau et fendit l'air à l'endroit où, un peu plus tôt, il avait posé son pied. Depuis le rivage, Fionn serra les dents à la vue du piège. Puis il retourna dans la forêt et s'écria, le poing levé :
-Espèces de poules mouillées ! Montrez-vous, si vous osez !
Fionn, qui venait d'entrer dans sa quatorzième année, était aussi fort que n'importe quel guerrier adulte, et dans son regard, perceptible à travers ses longs cheveux, se reflétaient sa vigueur et sa hardiesse. Malgré le froid de l'aube, il ne portait pour tout vêtement que des pantalons sombres, dépourvus d'une quelconque couleur trahissant son appartenance à un clan.
Ne pouvant contenir sa rage, il se rapprocha de l'orée du bois et scruta le paysage qui lui faisait face. Comme toutes les forêts irlandaises, celle-ci n'était pas très dense et s'étendait à flanc de colline, à l'abri du vent. Ici et là, à travers les bancs de brume qui se dissipaient, il repéra certains endroits dangereux : un feuillage épais, des buissons, de grands rochers qui auraient pu cacher un homme ? Il avança prudemment, à l'affût du moindre signe, même si le seul bruit qu'il percevait était celui du sang qui battait à ses tempes.
Tout à coup, il perçut un peu plus loin un reflet métallique. Un bouclier rond et brillant était suspendu au tronc d'un arbre ; gravée à sa surface, une spirale celtique à quatre branches rondes, symbole de son clan. Son but était là, devant lui ! S'il parvenait à s'en saisir, il en aurait terminé avec cette affaire !
Il avança de quelques pas. De plus près, il pourrait voir clairement la couche de feuilles et de branches qui s'étendait devant l'arbre.
"Comme c'est étrange", pensa-t-il, "les feuilles vertes ne tombent pas de l'arbre, à moins qu'on ne les aide à tomber". En souriant, il chercha une grosse branche, longue, et la tenant fermement des deux mains, il se dirigea aussitôt vers l'arbre. Lorsqu'il parvint devant les feuilles, il s'aida de la branche posée sur le sol pour prendre son élan, dans l'espoir qu'en sautant sur les feuilles, celles-ci s'effondreraient. Au contraire, la terre resta à sa place, et tandis qu'il s'élevait, il réalisa son erreur : le piège n'était pas sous les feuilles vertes, mais plus loin, justement à l'endroit où il s'apprêtait retomber.
Sans prendre le temps de réfléchir, il lâcha le bâton et s'accrocha comme il put à une branche de l'arbre. En frappant le sol, le bâton avait ouvert une fosse pleine de pierres pointues. Fionn reprit son souffle et se mit à se balancer d'avant en arrière, pour se sortir de là.
Tout à coup, la forêt s'anima. Un guerrier jaillit des feuilles mortes et se jeta sur lui, en hurlant et en agitant son épée dans les airs. La tache qu'il avait au coin de l'oeil lui donnait une allure effrayante, et la couleur de ses habits, gris et rouge, indiquait qu'il appartenait à l'un des principaux clans d'Irlande, le clan biscayne.
Un peu plus loin, deux autres guerriers, affichant les mêmes couleurs et les mêmes intentions, surgirent des buissons.
Malgré qu'il fût dans une situation critique, Fionn ne perdit pas son sang froid : sans cesser de se balancer, il attendit que le premier guerrier se trouvât à environ deux mètres de lui ; il fit alors un tour complet autour de la branche, se retrouva dans le dos de son adversaire, et lui administra un coup violent qui l'envoya la tête la première dans la fosse.
Tandis que le guerrier gémissait et jurait tous les dieux, à cause du terrible coup qu'il avait pris contre les pierres, Fionn sauta à terre et récupéra l'épée perdue par son adversaire. Il avait une arme, à présent il ne lui manquait que le bouclier... Mais pour l'obtenir, il ne lui restait pas un obstacle à franchir, mais deux : les deux autres guerriers, armés jusqu'aux dents et prêts à l'arrêter.
-Viens donc ici, petit morveux de rouquin, lui lança l'un des deux guerriers, un énorme gaillard aux cheveux ébourrifés, montrant ses dents avec bestialité. Viens, je veux danser avec toi, oh, oh, oh...!
Cela n'inquiéta guère Fionn, qui évalua plutôt le troisième guerrier, un homme blond, mince et musclé. Il s'approcha de lui sans prêter attention au géant, qui pourtant se mit à le railler, à rire aux éclats, et à bêler comme un agneau. Alors qu'ils étaient sur le point de croiser les épées, Fionn fit un demi-tour rapide et attrapa le colosse par surprise. À son grand étonnement, le guerrier gigantesque eut du mal à arrêter les coups de Fionn avec son bouclier, et s'éloigna de l'arbre à reculons.
Une fois passé l'effet de surprise, ce fut au tour du guerrier blond d'attaquer Fionn dans le dos, mais ce dernier s'y attendait, et d'un coup asséné vers l'arrière, il le projeta au sol où l'homme se retrouva assis. Il se retourna rapidement vers lui, et sans lui laisser le temps de réagir, le frappa à nouveau sur le flanc et l'envoya dans la fosse, tenir compagnie au premier assaillant.
Après avoir ramassé la nouvelle épée, Fionn s'aperçut que le grand guerrier lui bloquait à nouveau l'accès au bouclier.
-Alors comme ça, notre petit morveux a besoin de deux épées ?, lui lança-t-il, moqueur.
-Alors comme ça, l'imita Fionn, notre grand dadais a besoin du bouclier pour se battre contre le petit morveux ?
Le géant, après réflexion, jeta son bouclier sur le côté.
-Tu es intelligent, fiston.
-Je tiens ça de mon père, lui répondit Fionn, en jetant au loin la deuxième épée.
-Ah oui ? Voyons s'il t'a aussi appris à te battre !, hurla le colosse, tandis qu'il se ruait de toutes ses forces en direction de Fionn.
Après avoir réussi à parer le premier coup, le jeune homme se pencha aussitôt vers l'arrière pour éviter le second. Les échos du métal et les halètements des hommes envahirent la forêt et ils montèrent la pente en se traînant à terre, mêlés aux bancs de brume. Au sommet de la colline, trois personnes s'efforçaient de suivre les péripéties du combat qui se déroulait dans la forêt. En vain, pourtant. Mael, un grand druide malingre, vêtu d?une cape d'un blanc de neige et portant une barbe courte, tremblait au son des coups, la main posée sur l'épaule d'un garçon de dix ans, Oisin. À leurs pieds, Bran, le chien de berger, avait les oreilles dressées en direction du bruit, et produisait de temps en temps un "ouah !" d'excitation, quand ce n'était pas un "ouaf" de stupeur.
-Quel ennui, on ne voit rien !, lança Oisin, dégoûté. Allez Mael, on va s'approcher.
Il fit signe de partir, mais fut stoppé par la main de Mael.
-Arrête-toi là, Oisin. Tant qu'ils se battent, il est formellement interdit de pénétrer dans la forêt sacrée, dit le druide d'une voix sifflante. Puis il ajouta, en tremblant : c'est un moindre mal !
Dans la forêt, Fionn et le grand guerrier continuaient plus que jamais à se battre autour de la fosse, sans qu'aucun d'eux ne prît l'avantage sur l'autre. De temps en temps, l'un des deux autres guerriers tentait de sortir du piège, mais Fionn l'écrasait et le renvoyait dans la fosse. La stratégie du jeune homme était simple : s'il continuait à se battre sans répit, le colosse étant plus lourd que lui, il se fatiguerait avant lui.
Et c'est ce qui se produisit : le géant commença bientôt à s'essouffler, le front trempé de sueur. Tous deux savaient parfaitement que la fin était proche et ils marquèrent une courte pause.
Dès qu'il eut repris son souffle, le géant l'attaqua à l'aveuglette, mais Fionn était perspicace, et tout en jetant sa tête d'un côté, il étendit ses jambes pour faire obstacle à son adversaire qui trébucha, tomba face contre terre, et resta là, immobile, sans un geste. Aussitôt, Fionn se releva, s'approcha en courant de l'arbre et se saisit du bouclier.
-Je l'ai ! J'y suis arrivé !, cria-t-il, en brandissant le bouclier.
Voyant que le colosse commençait à bouger, il s'approcha de lui, par curiosité. À l'intérieur de la fosse, les deux autres guerriers tendirent le cou, l'air inquiet. Fionn se pencha alors pour lui secouer l'épaule.
-Eh, grand dadais, ça va bien ?
Avant que Fionn pût réagir, le guerrier leva un bras, mit le jeune homme à terre, et après s'être assis sur lui, le bloqua avec son genou. Pendant un moment, tous deux se regardèrent attentivement et il sembla que le temps s'était arrêté. Mais le colosse se mit alors à ébouriffer les cheveux de Fionn, tout en éclatant de rire.
-Ha, ha, ha, tu y es arrivé, hein, tu y es arrivé ! Et il ajouta à l'adresse de ses amis à l'intérieur de la fosse : Vous entendez, vous autres ? Mon fils est arrivé à prendre le bouclier !
Les guerriers tombés dans le piège se mirent à rire, eux aussi, en se poussant mutuellement des épaules. Puis, le guerrier qui avait la tache, le dénommé Rory Mor, tendit la main pour demander l'aide du géant.
-Allez, Cumhail, pour une fois, sors-moi d'ici ! Dans cette fosse, je me sens comme un lièvre pris au piège !
-Et tu n'as pas mal au cul, Rory Mor ?, l'interrompit l'autre, le blond Cormac, en partant d'un grand rire.
Rory Mor se mit en colère.
-Toi, Cormac, il vaut mieux pour toi que tu ne dises à personne que tu es tombé dans la fosse comme une outre.
-Une outre, moi ? Grr... !, maugréa Cormac les poings sur les hanches.
Les deux guerriers se jaugèrent avec une expression de rage, jusqu'à ce que Cumhail mît fin à la discussion, en tranchant :
-Celui qui s'avisera de gâcher la cérémonie de mon fils, aura affaire à moi !
Il sépara de sa main les deux guerriers, ce qui écarta toute velléité de conflit. Bientôt, Rory Mor et Cormac sortirent du piège et eurent la possibilité de féliciter Fionn comme il se doit, sans pour autant oublier de protester pour les coups qu'il leur avait infligés.
-Tu aurais pu t'en dispenser, petit, nous sommes quasiment tes oncles, dirent-ils en plaisantant à moitié. Tu nous a mis une belle raclée, maintenant il va nous falloir supporter les moqueries de tous les villageois.
À ce moment-là, Oisin et Bran arrivèrent, le premier s'égosillant, le second aboyant joyeusement, tandis que derrière eux, à une certaine distance, Mael suivait en agitant les bras, visiblement très contrarié.
-Oisin, va moins vite ! Tu vas te faire mal !
Préoccupé à veiller sur le jeune garçon, il heurta une pierre et se mit à hurler de douleur. Sans y prêter attention, Oisin et Bran se jetèrent sur Fionn, et tous trois se roulèrent par terre à grand bruit.
-Petit frère, tu as vu le combat ?, demanda Fionn à Oisin, tandis que Bran lui léchait le visage.
-Tu parles ! Ce poltron de Mael ne m'a pas laissé approcher davantage, se plaignit Oisin.
Mael arriva à ce moment-là, traînant le pied, une expression de terreur sur le visage.
-Je me suis cassé le pied ! Aidez-moi, les frères, aidez ce pauvre druide !
-Prends un de tes remèdes !, lui conseilla Cumhail, moqueur.
-S'il le faisait, il pourrait s'attendre à voir son pied partir en morceaux, répondit Cormac dans un grand éclat de rire.
©Urkixo, Joanes. Gerlari zuria, Elkarlanean, Donostia, 2003.
© Traduction: Kattalin Totorika
