ZALDUA, Iban :
Bibliographie et Le copain que je ne pouvais pas sentir
« BIBLIOGRAPHIE »
(« Bibliografia », in Gezurrak, gezurrak, gezurrak (« Mensonges, mensonges, mensonges »), éditions Erein, 2000. Traduction française : Fermin Arkotxa)
Le présumé terroriste, arrêté la veille, se trouve au milieu de la pièce, assis sur une chaise inconfortable, pieds et mains entravés. Il est trempé d'une sueur froide. Soudain, il lève les yeux et s'aventure à regarder du côté du policier qui vient de le torturer une demi-heure plus tôt. Le policier porte une cagoule qui lui cache le visage et lit un livre. Il ne semble pas s'être rendu compte que le prisonnier s'est réveillé, car il n'a pas levé les yeux. Le présumé terroriste est saisi d'étonnement lorsqu'il identifie le livre : la même couverture gris-perle, la même illustration, même titre et même auteur. Le présumé terroriste aussi a lu ce roman, il n'y a pas si longtemps de cela. Il ne parvient pas à comprendre comment il peut se trouver dans les mains de son tortionnaire. Il se souvient de l'avoir lu avec une passion similaire à celle qu'il devine chez le policier, sans quasiment prêter attention à quoi que ce soit autour de lui, en souhaitant ne jamais arriver à la fin.
C'est son ami qui a prêté le roman au policier 76635-Q, il y a une semaine. Il n'a pas beaucoup de temps pour lire, mais il commence vraiment à lui plaire. Il avait décidé de le laisser au boulot, pour pouvoir le prendre et en lire quelques pages quand il aurait un temps mort, comme maintenant. Ses collègues se moquent de lui lorsqu'ils le voient sortir le bouquin du tiroir de son bureau, car ils ne lui connaissaient pas un tel goût pour la lecture. 76635-Q s'en fiche. Ce roman est particulier. Il aimerait ne jamais le terminer. C'est la première fois que ça lui arrive.
A. J. C., l'ami de 76635-Q, lit beaucoup plus que lui. Il a un travail plus calme (il est fonctionnaire de prison), et il passe des heures à ne rien faire ou presque. Il aimerait éveiller l'amour de la lecture chez 76635-Q (ainsi que celui du cinéma), car il aime discuter, mais jusqu'à maintenant il n'y est pas vraiment parvenu. Quoi qu'il en soit, il ne savait pas s'il allait bien tomber ou non avec ce livre, et il ne le sait pas encore, puisque depuis qu'il le lui a prêté, il n'a pas encore revu 76635-Q. Il sera vraiment content lorsqu'il retrouvera le policier, demain ou après-demain, car les premiers mots qu'il va entendre seront que le roman lui plaît beaucoup. Il avait trouvé le livre lors d'une fouille au Quartier Quatre, où ils avaient mis une cellule sens dessus dessous. A. J. C. ne se souvient plus du nom du prisonnier qui s'y trouvait, pas plus que de son visage, ni même s'ils y avaient découvert quelque chose. Seulement qu'il avait aperçu ce roman sur une étagère, et, comme il connaissait l'auteur, qu'il avait décidé de l'emporter avec lui. Il ne le regrette pas : c'est, à n'en pas douter, le meilleur de cet auteur.
A. J. C. ne se souvient pas du prisonnier qui se trouve dans cette cellule. En revanche, Pedro (c'est son nom) se souvient fort bien de cette fouille, et aussi des dizaines qui l'ont précédée. À vrai dire, le livre lui importe peu, en effet il n'avait jamais pu le terminer, mais entre les pages, il conservait des photos de sa fiancée, et le fait d'avoir perdu ces photos l'enrage ; c'était de jolies photos, très colorées, prises à Benidorm et à Alicante. En plus, dans cette fouille, ils lui avaient bousillé sa petite télé.
La fiancée de Pedro, qui est souriante sur les photos, n'accepterait pas d'être appelée ainsi : tout au plus, elle pourrait avouer qu'elle est l'ex-fiancée de Pedro. Sara Fuentes hait les mois où elle a partagé l'appartement avec Pedro ; Pedro aussi les hait, ou plutôt les haïssait, il n'en est pas encore sûr : beaucoup de temps est passé. Maintenant elle est repartie vivre chez ses parents, et elle travaille à mi-temps chez un fleuriste. Elle ne prend pas encore d'héroïne, et c'est pourquoi elle n'a pas besoin de voler pour se la payer. Lorsqu'elle a quitté Pedro, Sara a complètement oublié ce livre qu'elle a abandonné dans cette maison comme bien d'autres affaires. Elle l'avait subtilisé à la bibliothèque municipale, et 76635-Q vient précisément de s'en rendre compte en remarquant, en bas à droite de la page 111, le tampon de la bibliothèque (il constatera plus tard que le même sceau se retrouve aux pages 211 et 311). Sara avait essayé de vendre le roman deux dimanches de suite, sur le marché aux puces qui se tient sur la Place Neuve, mais elle n'avait pas eu de chance. En revanche, on lui avait arraché des mains ceux de Michael Crichton et de Vázquez Figueroa qu'elle avait piqués au rayon livres du Corte Inglés.
Dès que le roman avait été reçu à la bibliothèque, Alicia Fernández de Larrea l'avait répertorié et tamponné aux pages 111, 211 et 311, ainsi qu'à la page de titre, mais Sara avait entièrement arraché celle-ci avant d'aller le vendre. Au moment où elle en rédigeait la fiche, Alicia se dit qu'elle allait le lire, car elle avait pu en parcourir le début qui il lui avait plu. Mais elle n'eut pas le temps de mettre son projet à exécution. Un après-midi, elle roulait vers chez elle, lorsqu'une bombe destinée à la voiture de patrouille de la garde civile qui la suivait explosa. Les gardes civils s'en sortirent sains et saufs, mais Alicia fut gravement blessée et décéda à l'hôpital, cinq heures plus tard.
Ce que l'on veut faire avouer, entre autres, au terroriste présumé qui est assis sur une chaise inconfortable, au milieu de la pièce, pieds et mains liées et trempé de sueur froide, c'est précisément qu'il a participé à cet attentat. Cependant, le terroriste présumé a oublié toutes les questions qu'on lui a posées sans relâche, et il ne pense qu'au roman que le policier est en train de lire et qui lui avait tellement plu. Avec un semblant de sourire, il se souvient avoir acheté le livre parce que le nom de l'auteur et le sien étaient identiques. Et aussi qu'il avait passé toute une matinée à le lire, assis à côté de la baie vitrée de cette cafétéria. C'était une sorte de remède à l'ennui.
Il pense à ces choses-là lorsque 76635-Q referme le livre et, comme à contrecœur, fait le geste de se lever.
« LE COPAIN QUE JE NE POUVAIS PAS SENTIR »
(« Lagun ikusezina », in Traizioak, « Trahisons », éditions Erein, 2001. Traduction française : Fermin Arkotxa)
Quand j'étais enfant, j'avais un camarade que je ne pouvais pas sentir. Il s'appelait Tommy. Il était brun, petit, grassouillet, peu loquace; il portait des pantalons courts, été comme hiver. Nous jouions toujours ensemble, à la maison, à l'école, au parc, à la plage, partout.
Quand la nostalgie s'empare d'elle et qu'elle se met à égrener des souvenirs de mon enfance à haute voix, ma mère répète souvent que j'étais un enfant solitaire. Moi, en général, je me tais, mais de temps à autre, je la contredis : « Comment peux-tu dire que j'étais toujours tout seul, maman ? Ne te souviens-tu pas de la fois où nous avions rempli la maison de grenouilles, Tommy et moi ? Ou comment, une nuit, nous éclairions depuis la maison les couples qui se bécotaient sur le banc ?
La lampe électrique était à Tommy ». Bien qu'elle murmure un « non » à voix basse, ma mère doit s'en souvenir parfaitement, puisqu'en rentrant du cinéma avec mon père, ils me trouvèrent encadré par deux policiers municipaux qui me surveillaient. Ils avaient été appelés par l'un de ces amoureux exaspéré ; Tommy, ce petit malin, avait pu s'enfuir, je ne sais comment. Jusqu'à mes douze ans, nous étions inséparables. C'est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à m'éloigner de lui, et c'est Alex qui est devenu mon meilleur ami. C'est un de ces mystères qui ont lieu dans l'enfance : du jour au lendemain, celui que l'on considérait comme un Dieu, cesse d'être intéressant, et il ne peut rien pour l'éviter ; pis encore, chaque effort qu'il déploie afin de conserver l'amitié de son camarade le rend encore plus haïssable. C'est ce qui arriva à Tommy.
Tommy n'avait pas voulu s'y résigner, mais lorsqu'il se rendit compte que ses efforts étaient vains, il commença à me faire des coups de pute. À la récré, quand personne ne regardait, il me poussait à terre et, tous les jours, je rentrais à la maison, couvert de bleus ; mes parents disaient aux professeurs que je tombais tout seul, et personne ne me croyait quand je dénonçais Tommy. Un soir, il entra dans ma chambre et s'empara de mon cahier de devoirs qu'il couvrit de barbouillages de peinture rouge.
Il surgissait dans mes cauchemars et me rendit insomniaque. Mais le pire fut l'histoire d'Alex. Un jour, au parc, Tommy vint vers moi et m'annonça : « Ton petit copain a un cancer » ; Six mois plus tard, on nous annonça qu'Alex avait une leucémie. On ne le revit pas à l'école. Les années qui suivirent, j'allais de psychiatre en psychiatre, et les visites de Tommy commencèrent à s'espacer, puis cessèrent tout à fait. Les médecins étaient satisfaits car j'avais appris une expression pour désigner Tommy : « celui que je ne peux pas sentir ». Quoi qu'il en soit, j'ai vécu bien plus tranquille depuis.
Jusqu'à aujourd'hui. Je suis à la maison quand mon fils rentre de l'école : « C'est quoi ce que tu as dans la main, Alex », lui ai-je demandé. « C'est Tommy qui me l'a prêté, papa, et il m'a montré une lampe électrique. Il m'a promis qu'il allait m'apprendre un joli jeu ».
© Gezurrak, gezurrak, gezurrak : Erein
© Traizioak : Erein
