Littérature pour enfants et adolescents

LITTERATURE POUR ENFANTS ET DE JEUNESSE EN LANGUE BASQUE

© Xabier Etxaniz Erle (Euskal Herriko Unibertsitatea-Université du Pays Basque)

© Traduction: Hélène Cerezo




Il ne serait pas pertinent de commencer cette étude sur la Littérature pour Enfants et de Jeunesse (LIJ) en langue basque sans évoquer l'importance de la tradition orale dans ce domaine. Nous ne reviendrons pas de façon approfondie sur ce sujet qui a déjà été traité dans une autre partie de ce travail, mais les recueils de contes, les proverbes, les devinettes, les jeux, etc., de la littérature orale en langue basque sont une preuve évidente de sa vitalité. Plus encore, on ne peut comprendre la LIJ basque actuelle si on ne tient pas compte de ce qu'elle doit à cette littérature orale; son influence est claire dans de nombreux travaux d'auteurs tels que B. Atxaga, P. Zubizarreta, A. Lertxundi, etc. Ceci dit, c'est précisément à cette littérature de tradition orale que l'on doit la publication par Bizenta Mogel (1782-1854) du premier livre de littérature pour enfants en euskara: Ipui onac (1804), une traduction des fables d'Esope en réaction aux contes merveilleux. En 1803, parmi les ouvrages littéraires à caractère nettement religieux de l'époque, on avait publié le premier livre écrit pour les enfants, Confesioco eta Comunioco Sacramentum gañean Eracusaldiac, lenvicico Comunioraco prestatu bear diran Aurrentzat, eta bidez Cristau acientzat ere bai, un catéchisme pour enfants servant aussi à des chrétiens adultes, publié à Tolosa et écrit par Juan Bautista Aguirre.

Les livres pour enfants ont été, en règle générale, relativement tardifs et didactiques à leurs débuts (le premier ouvrage pour enfants imprimé fut Orbis sensualium pictus, publié en 1658 par Joan Amos Comenius), de plus, en euskara, on constate «un certain retard naturel, qui fait que plus d'un ouvrage écrit en basque semble avoir été conçu avant la date réelle» comme le dit K. Mitxelena (1988:23). Ainsi, alors qu'en Europe la fable connut son apogée au XVIIe siècle, ce n'est qu'au début du XIXe que le célèbre prodesse delectare ou apprendre avec plaisir commencera son chemin en euskara, grâce à des adeptes comme A. Iturriaga, L. Goyhetche ou J.B. Archu, qui ont publié leurs recueils de fables 200 ans après La Fontaine et un demi-siècle après Samaniego ou Iriarte.

Excepté ces ouvrages didactiques, il n'existe, aucous du XIXe siècle, aucune autre publication directement ou indirectement liée à l'enfance. Ce n'est qu'en 1890 que A. Apaolaza publie Patxiko Txerren, un roman situé dans le monde rural, aux connotations clairement romantiques et inspiré du roman El Judas de la casa de A.Trueba. Sans aucun doute, Patxiko Txerren est l'ouvrage qui a recueilli le plus de suffrages auprès de la jeunesse au cours de ce siècle. Le conflit humain, la confrontation entre le bien et le mal, la vivacité du texte... sont des éléments qui nous permettent de l'affirmer.

D'autre part, en 1877 W.Webster, prédicateur anglais résidant au Pays Basque, publie en anglais Basque Legends, l'une des meilleures anthologies des contes populaires basques.

Force est de constater que rares sont les publications pour enfants et de jeunesse en euskara. La perte des fueros en 1876 et l'apparition en fin de siècle d'un romantisme tardif qui glorifie le monde rural et populaire, ainsi que les idées nationalistes, ont créé au début du XXe siècle, en liaison avec le mouvement éducatif en euskara, les conditions favorables à l'émergence d'une littérature pour enfants et de jeunesse bien éloignées de la thématique ou de la technique des oeuvres universelles de l'époque ou même des années antérieures.


Premières avancées

A l'aube du XXe siècle les écoles bilingues commencent à apparaître au Pays Basque et afin de pourvoir aux besoins en matériel scolaire rédigé en euskara, une série de publications pour enfants vont voir le jour. Cependant, malgré ces petites avancées, les lecteurs en langue basque sont encore peu nombreux: l'ensemble de la population est analphabète dans sa propre langue, ceci durant tout le siècle. Ce n'est que dans la décennie de 1990, comme nous le soulignerons plus loin, que l'on peut parler d'une situation de public lecteur reconnu.

Au cours des trois premières décennies du XXe siècle, un éditeur de Tolosa, López de Mendizabal, publie toute une série de livres pour enfants en euskara, sur le modèle des livres scolaires édités par Calleja en espagnol. Sa maison d'édition publiera également quelques contes populaires et la première pièce de théâtre pour enfants écrite en langue basque, ainsi que des textes religieux pour enfants.

En 1911, paraît donc un nouveau catéchisme pour enfants, Umiak Autortuten eta Jaunartuten, écrit par Imanol Arriandaga. Ce sera le premier d'une série de livres qui sans prétendre contribuer à la création d'une littérature enfantine, ont favorisé l'émergence d'un langage littéraire pour enfants et le développement des publications pour enfants. A cette époque, la publication de missels, évangiles ou livres de vies de saints pour enfants connaît un grand succès dans tout le Pays Basque.


D'instruire en divertissant à former des consciences en divertissant

En 1914 les éditions Grijelmo de Bilbao commencent à publier des ouvrages plus ou moins littéraires destinés à un public d'enfants. Jon Gauzekaitz publie trois dans la collection Umientzako ipuñak où, à travers de courts récits dont les héros sont des enfants, l'auteur essaie d'inculquer les idées nationalistes de Sabino Arana. Dans le conte Margarite'ren ames ixukorra (1914) par exemple, la description des sentiments nationalistes de l'héroïne y est bien plus détaillée et réussie que la description physique. Même lors d'un des moments les plus dramatiques du livre, lorsque la mère de Margarite meurt, au cours d'une conversation de l'héroïne avec son amie Karmele, celle-ci lui demande pourquoi elle aime tant l'euskara: «Esan egidan, ba; zergatik maite-don ainbeste euzkerea?» (Dis-moi: pourquoi aimes-tu à ce point l'euskara?) (Gauzekaitz, 1914:16). L'auteur utilise la dramatisation du récit pour que ses idées pénètrent avec plus de force chez le lecteur.

Cette même année, 1914, une autre écrivaine Karmele Errazti publie Amesa, conte moral qui s'inscrit également dans cette tendance nouvelle que nous avons appelée «former des consciences en divertissant».

Dans d'autres ouvrages comme Ipuin laburrak umetxoentzat (Garitaonandia, 1922) ou dans la première pièce de théâtre pour enfants en euskara, Nekane edo Neskuntzaren babesa (Tene Mujika, 1922) on retrouve cet arrière-plan idéologico-nationaliste (plus évident dans le second ouvrage), mais c'est l'intention clairement pédagogique qui domine. Les contes de Garitaonandia, par exemple, finissent tous par une morale, et dans la pièce de théâtre l'intention religieuse domine toutes les autres y compris, évidemment, l'esthétique.


La littérature conquise

Le phénomène qui s'est produit au cours du XIXe siècle au niveau international, a eu son équivalent au début du XXe siècle au Pays Basque où plusieurs livres de la littérature basque publiés à cette époque doivent leur succès à l'intérêt des jeunes et sont aujourd'hui intégrés dans les collections de LIJ. Les deux livres les plus représentatifs sont: Abarrak (Kirikiño, 1918) et Pernando Amezketarra. Bere ateraldi eta gertaerak (G. Mujika, 1927). Tous les deux évoquent le monde rural et leur ton est clairement humoristique; Abarrak est un mélange de situations humoristiques, de farces et d'anecdotes. Pernando Amezketarra, quant à lui, réunit toute une série de situations amusantes où le talent du personnage principal (Pernando de Amezketa) fera sourire plus d'une fois le lecteur.

Les deux livres sont composés de récits courts et simples, écrits avec humour et dans un langage populaire proche du public potentiel, ce qui peut expliquer le grand succès qu'ils ont connu; en 1930, un an après la mort de l'auteur, on a publié une deuxième partie de Abarrak, puis au début des années 80 les éditions Elkar ont créé une nouvelle collection avec ces deux titres, réédités plus de dix fois dans ces années-là. Par la suite, une série de dessins animés ont été créées à partir des anecdotes et des trouvailles de Pernando Amezketarra.

Comme cela s'est produit pour la littérature écrite pour adultes, la littérature populaire et de tradition orale a triomphé grâce aux enfants. Les recueils de contes de Barbier (1931) ou de Mayi Ariztia (1934), ainsi que les fables publiées en 1926 par Oxobi (considéré par certains comme le meilleur fabuliste en langue basque) ont permis de rapprocher la littérature de tradition orale de l'enfance. Ces ouvrages, ainsi que les publications de contes populaires, se caractérisaient par un langage et des illustrations très soignées pour l'époque. Dar-Dar-Dar (1929) ou Txomin Arlote (1929) en sont un bon exemple. L'édition de ces contes a été réalisée avec soin, avec des illustrations modernes de Txiki (Jon Zabalo), précurseur de l'illustration de livres en euskara et principal illustrateur basque de la première moitié du XXe siècle.


Traductions en euskara

Le troisième pilier de la production de LIJ (après la création et la littérature conquise) ce sont les traductions à partir d'autres langues. Dès le début, il faut souligner ici la diversité des œuvres traduites en euskara. Outre les fables, on trouve des contes des frères Grimm (1929) et de Schmid (1929) ainsi que des ouvrages de O. Wilde (1927), Croce (1932), ainsi que la traduction du célèbre roman picaresque espagnol anonyme El Lazarillo de Tormes (Tormes'ko itsu-mutila, 1929).

A l'image du reste de la production en langue basque, les publications ne sont pas nombreuses, mais dès le départ, la tendance est orientée vers l'affirmation d'un système littéraire, indépendamment de l'objectif linguistique de plusieurs d'entre elles.

En effet, comme dans la production originale, l'amour de la langue (J.Altuna dans l'introduction des contes de O. Wilde, justifie son travail de traducteur par le souhait de faire ce modeste cadeau à notre mère Euskara: «gure Ama Euzkerari opari txiki au egin gura ixan dautsot» est présent dans presque toutes les traductions, associé au désir d'apporter à l'euskara, à la culture basque, les oeuvres les plus importantes de la littérature universelle. Certaines d'entre elles ont, en outre, une fonction clairement éducative (comme dans le cas des contes de l'allemand Christoph Schmid).

L'ensemble de ces publications -l'effort de traduction d'œuvres universelles, les recueils de folklore populaire, ainsi que tout ce qui touche aux livres éducatifs- aurait pu représenter les fondements d'une LIJ basque. Cependant, la guerre de 1936 en Espagne et la répression qui s'ensuivit, ainsi que l'influence de la seconde guerre mondiale en Euskadi Nord, ont marqué l'arrêt de ce processus, transformant notre modeste jardin en désert.


Vide Littéraire

A partir de 1936 la production d'ouvrages en euskara a chuté, il faut préciser que beaucoup étaient publiés dans des endroits aussi éloignés des lecteurs que Paris ou l'Amérique du Sud, colonies d'émigrés et d'exilés.

Mis à part les pertes humaines et matérielles engendrées par tout conflit armé, pour les Basques cette période fut marquée par l'interdiction de d'utiliser l'euskara. C'est pourquoi, jusqu'en 1948, aucun livre pour enfants en euskara n'a été publié au sud de la Bidassoa, et les premiers à paraître ont été des livres religieux: Iesu Aurraren Bizitza (La vie de l'Enfant-Jésus), 1948; Haurren Eliz-liburutxoa (Missel pour enfants), 1949 ou Kristau-Ikasbidea Bertsotan (Catéchisme en vers), 1950. Ce sont à nouveau l'Eglise et les livres religieux qui, en contournant l'implacable censure franquiste, dominent le panorama des lettres basques.

La faible production littéraire pour enfants est réduite à un livre de poèmes (Haur elhe haurrentzat, 1944) écrit par le bas-navarrais Oxobi et à un conte (une traduction semble-t-il ou une adaptation libre d'un livre illustré) avec de grandes photographies (Leoi-kumea) écrit par Orixe en 1948 pour répondre à une commande du Gouvernement Basque établi à Paris. Les deux ouvrages ont été publiés hors d'Espagne, éludant ainsi l'interdiction espagnole, mais parvenant difficilement à leurs destinataires.

Cette situation critique n'est pas spécifique au Pays Basque. La LIJ en espagnol a une forte charge idéologique imposée par le régime (Garcia Padrino mentionne les objectifs de la nouvelle revue Flechas y Pelayos «un moyen de diffuser ses messages idéologiques destinés à l'enfance... faire en sorte de façonner la génération qui fera l'histoire de demain», 410-411) et la production entre 1945 et 1950 n'atteint pas 100 livres par an (Cendan, 1986:69).

En outre, comme l'explique très justement Teresa Rovira à propos de la littérature catalane (Rovira, 1988:460), on ne peut pas parler réellement d'une LIJ clandestine ou de l'exil, il faudra donc attendre que la situation littéraire se normalise pour pouvoir parler de LIJ. Les premiers changements importants dans la LIJ basque de l'après-guerre ont lieu au début des années 50 (période qui coïncide avec la «libération intellectuelle» dont parle Garcia Padrino dans son ouvrage, 513) J. Etxaide publie Alos-Torrea (1950), ouvrage historique que l'on pourrait considérer de jeunesse (au début des années 80 il a été réédité dans une collection de LIJ); mais c'est à la collection Kuliska sorta que l'on doit le plus grand changement, on y trouve des ouvrages dont le style et la thématique sont très divers, où la LIJ et la littérature dite conquise ont trouvé leur place. Le premier ouvrage de la collection fut une traduction, Noni eta Mani (1952), du jésuite Svensson que l'on doit au jésuite Plazido Muxika, où l'exaltation du religieux prend le pas sur les autres valeurs. L'année suivante, Etxaide publie un recueil d'anecdotes humoristiques dans Purra! Purra! (1953) qui donne naissance à toute une série d'ouvrages d'humour dans la LIJ basque, une tendance qui s'est maintenue jusqu'à nos jours et qui occupe une place importante dans la production.

Jon Etxaide, dans un entretien publié en 1984, montre les différents obstacles qu'il a dus sumonter pour pouvoir publier ces récits humoristiques en euskara. «Denborak zailak ziren izugarri. Gero Purra Purra atera nahi izan nuen eta Donostian baimena ukatu egin zidaten. Orduan Madrilera jo nuen zuzen eta influentziez baliaturik lortu nuen baimena, baina liburuaren itzulpena eginarariz» (Les temps étaient durs. J'ai voulu publier Purra Purra et l'autorisation m'a été refusée à Saint-Sébastien. Je me suis alors adressé à Madrid et grâce à des appuis j'ai réussi à l'obtenir, à condition de traduire le livre). Il a fallu de la constance, de la ténacité et des appuis politiques pour que ces 25 narrations humoristiques puissent être publiées, toutefois, elles ont été suivies de Pernando Plaentxiatarra (1957), Ipuin barreka (1958) ou Zirikadak (1958) qui dans le même style cherchaient grâce à l'humour à rapprocher la littérature des jeunes.

L'Académie de la Langue Basque-Euskaltzaindia s'est également distingué dans la lutte contre l'interdiction de publier en euskara: en organisant des concours, en publiant ses propres ouvrages, elle a aussi contribué au maintien d'un minimum de production et elle a tenté de combler quelques-unes des lacunes de cette période. En 1955, grâce à un concours littéraire, le premier roman policier écrit en euskara fut publié, Amabost egun Urgain'en, influencé par Poe, Tchékov, Alarcon, Verne, Simenon ou Dickens. Ecrit par Loidi, le livre connut un grand succès au Pays Basque (la traduction en espagnol fut publiée en 1958) et ce fut le premier livre basque traduit en catalan (1961). La découverte fortuite d'un cadavre enterré il y a longtemps et qu'on retrouve avec une balle dans la tête, fait l'objet d'une enquête pour élucider une mort violente survenue dans le passé. L'enquêteur devra lutter contre le poids des années et le manque d'indices, reconstituant peu à peu la trame au cours de ses recherches. Quarante ans après, cet ouvrage a toujours les faveurs des jeunes lecteurs basques et même des adultes, amateurs de romans policiers.

Pour combler le manque de livres en euskara, Euskaltzaindia publie en 1956 Abarrak. Ipuiak eta kondairak, un échantillon de quelques contes écrits par Kirikiño au début du siècle. En 1957, elle fait paraître Euskalerriko ipuiñak, sélection de contes populaires basques «pour le plaisir des lecteurs, petits et grands, s'agissant en même temps d'un outil d'apprentissage pour ceux qui étudient la langue basque», comme l'indique dans l'introduction A. Irigaray, auteur de l'ouvrage.

Peu à peu le paysage littéraire (et politique) suit son évolution au Pays Basque et ce qui était anecdotique au début devient maintenant routinier. La production d'ouvrages connaît en général un essor considérable et la LIJ connaît de grands changements. Par exemple, en 1957 la publication de la collection Umentxoen ipuiak où les animaux sont les protagonistes des différentes aventures, se caractérise par ses illustrations en couleur pleine page. En 1959, un religieux, le capucin Felipe de Murieta, publie la première revue pour enfants en euskara: Umeen Deia, publication mensuelle de 4 pages, subventionnée par l'institution officielle navarraise (Principe de Viana). Sa parution s'arrête à la mort de son créateur, mais il réussit à publier un total de 65 de numéros.


Les débuts de la Littérature pour enfants proprement dite

Au début des années 60 se produisent de grands changements dans la LIJ en basque et en espagnol. En 1955 est créé l'IBBY, en 1957, l'INLE fonde la Commission de Littérature pour enfants et de jeunesse et en 1959, Carmen Bravo-Villasante publie son Histoire de la Littérature pour enfants, ce sont là quelques exemples des changements et de l'évolution qui ont lieu au sein de la LIJ.

En outre, cette décennie est marquée par divers évènements sociopolitiques (les protestations contre la guerre du Vietnam, mai 68, les idées de Marcuse, etc.) qui auront une répercussion directe sur la LIJ, comme l'indique Felicidad Orquín:

«Et ce grand mouvement anti-autoritaire marquera les livres que l'on va écrire pour les enfants, et il ne serait pas faux d'affirmer que c'est à partir des années 60 qu'il conviendrait de parler de littérature pour enfants au sens strict. On tient compte à la fois de l'écriture dans sa valeur littéraire et poétique, et de l'enfant dans sa complexité de «sujet en devenir» à la recherche du plaisir de la lecture par delà la tyrannie de la pédagogie. Une telle affirmation enflammée n'efface pas d'un trait de plume irresponsable les grands classiques du XIXe siècle qui font partie intégrante de la littérature universelle, ni les chefs d'oeuvre de notre siècle, avant 1960» (Orquín,1984:28).

Au Pays Basque, les ikastolas commencent timidement à voir le jour, ces établissements scolaires, où l'enseignement est dispensé en euskara, sont tolérés mais non légalisés. Manquant cruellement de matériel didactique et d'ouvrages de lecture en euskara, ces écoles vont être pendant plusieurs années les véritables moteurs (et consommateurs) de la production d'ouvrages pour enfants et même pour ceux qui ont cessé de l'être. Les lecteurs en euskara ont pu ainsi avoir accès, en même temps qu'aux bandes dessinées qui apparaissent dans la revue Pin Pan (1960-1970), aux travaux de recherche et aux travaux sur le terrain de compilateurs connus, tels José Miguel de Barandiarán et son livre Le monde dans l'imaginaire populaire basque (1962). Ce travail d'investigation est à l'origine d'un grand nombre de contes pour les plus jeunes, au même titre que les travaux publiés par Azkue, à partir de 1942, sur le Folklore basque, ou les contes populaires recueillis dans Amandriaren altzoan (1961) par Julene Azpeitia.

Cependant, le véritable changement dans la littérature pour enfants et de jeunesse en basque est dû à Marijane Minaberry, écrivaine native de Banka (Basse Navarre) et auteure d'une série de livres qui ont donné naissance à la LIJ basque.

Marijane Minaberry a publié son premier livre pour enfants en 1961, Marigorri, une version d'un conte déjà connu; mais à partir de 1963, ses contes recueillis dans le livre Itchulingo anderea... et ses poèmes publiés, deux ans après, dans Xoria kantari, vont apporter aux livres pour enfants un aspect plaisant, distrayant et ludique, s'écartant ainsi du courant éducatif qui régnait à ce moment-là. Minaberry est la créatrice de la littérature pour enfants en euskara, dans son œuvre en effet, bien que l'intention édifiante soit présente, le langage soigné, les descriptions, la narration elle-même montrent que le souci principal de l'auteure est l'aspect esthétique. Dans ce sens son ouvrage le plus littéraire est le recueil de poèmes Xoria kantari (1965), où le lecteur va trouver dans les 23 poèmes proposés une profusion de répétitions, d'onomatopées, de rimes qui font que ces poèmes simples s'adaptent parfaitement au goût des plus jeunes. Voici un à titre d'exemple:

EURIA

Plik! Plak! Plok!
Euria
Xingilka
Dabila.

Plik! Plak! Plok!
Jauzika,
Punpeka,
Heldu da.

Plik! Plak! Plok!
Pasiola
Behar da
Atera.

(Minaberry, 1965: 9)

(LA PLUIE / Plik! Plak! Plok! / La pluie / marche / à cloche-pied / Plik! Plak! Plok! / la voici sautillante / qui rebondit / Plik! Plak! Plok! / vite / sortons / le parapluie).

Parmi les 23 poèmes du livre, 7 d'entre eux sont les paroles de chansons connues. Fin 1997, le groupe de musique folk Oskorri a sorti un disque avec les paroles de Minaberry sous le titre Marijane kantazan (Chante, Marijane) en hommage à cette écrivaine qui, bien que n'ayant jamais connu le succès des best-seller (sans doute parce qu'elle est triplement périphérique, comme auteure d'Euskadi Nord, comme femme et parce qu'elle écrit des livres pour enfants) cette fourmi silencieuse n'a cessé de travailler à des projets de LIJ. Peut-être à cause de la conjoncture sociopolitique de l'époque ou parce qu'il y avait une grande distance entre l'auteure, son dialecte et le grand public potentiel, Minaberry n'a pas exercé une influence importante sur les tendances et les courants de la LIJ basque en général.

L'ouverture politique dans les quatre provinces du sud a donné lieu, toutefois, à une série de romans historiques qui prétendaient raviver les idées nationalistes si longtemps réprimées. Bien des années plus tard, la traduction de Guillame Tell, publié en 1976 indiquait à la quatrième page de couverture:

"Guillaume Tell est l'histoire d'un petit peuple tapi au creux des montagnes; les patriotes ont cherché à mener leur peuple vers la liberté".

Mais entre l'époque de Minaberry et 1975 ont lieu une série de changements qui proviennent surtout de la pédagogie créative, des idées de Freinet et d'autres pédagogues, changements auxquels il faut ajouter le travail entrepris par les maisons d'édition telles que La Galera qui, au-delà de l'influence exercée dans tout l'État espagnol avec leur production en espagnol, ont co-édité plusieurs titres en euskara offrant ainsi à tous les enfants qui voulaient lire dans cette langue une grande variété d'ouvrages.

Para ailleurs, la production de livres traditionnels suit son cours: en 1968 on édite 62 contes populaires basques sous le titre de Antziñako ipuiñak, on traduit des contes de Perrault, ainsi que le récit intitulé Marcelino Pan y Vino (Ardo ta ogi Martxelin, 1968), on édite des contes illustrés pour enfants dans la collection Abere alaiak. Mais s'il fallait retenir un évènement de cette période-là, ce serait sans doute la création de la collection pour enfants et de jeunesse Kimu par la maison d'édition religieuse Mensajero. Les premiers ouvrages ont pour objectif d'instruire le lecteur, et donc, à côté des ouvrages de vulgarisation (livres d'histoire de la littérature, par exemple) on publie plusieurs romans historiques (Amaia, Antso Gartzeiz, Eneko Haritza, Harkaitz elurra ari zueneko haurra...), des pièces de théâtre destinées à être représentées dans les établissements scolaires, écrites par Lourdes Iriondo (Martin Arotza eta Jaun Deabrua et Sendagile Maltzurra, 1973; Buruntza azpian, 1979), ainsi que des contes et des poèmes écrits par des enfants et des adolescents des différentes ikastolas.


1975- 1980: la transition

A partir de la mort de Franco en 1975, la société basque a vécu une série de changements politiques, mais surtout sociaux. Des campagnes pour la défense de l'euskara, comme celle qui fut organisée par l'Académie de la Langue Basque-Euskaltzaindia, ou des mouvements comme la Marche de la Liberté qui a réuni un demi-million de personnes, sont quelques-uns des exemples qui montrent ces changements.

Les ikastolas, établissements scolaires où l'enseignement est dispensé en euskara, voient leurs effectifs augmenter de façon vertigineuse?on passe de 11.885 enfants inscrits dans les ikastolas en 1970, à presque 27.000 en 1974 et 65.000 en 1980. De plus, en 1979 a lieu l'approbation du Statut d'Autonomie et trois ans plus tard la promulgation du décret de Bilinguisme qui réglemente l'enseignement de l'euskara dans tous les établissements scolaires. Il en est de même pour les adultes; l'Association Coordinatrice pour l'Alphabétisation des Adultes (AEK), créée sous l'égide de l'Académie de la Langue Basque, Euskaltzaindia, connaît un tel développement qu'elle a du mal à prendre en charge les 45.000 adultes, sinon plus, inscrits dans ses établissements pour apprendre le basque.

Tous ces évènements ont une influence directe sur la LIJ. La demande de livres de lecture est telle, et l'infrastructure éditoriale si fragile, qu'il est pratiquement impossible de la satisfaire. En outre, à cette époque-là, plusieurs maisons d'édition de l'État espagnol décident de publier leurs titres dans les quatre langues de l'État, sans grand succès dans le cas de l'euskara (les traductions sont peu soignées, le langage n'est pas adapté aux lecteurs, la distribution n'est pas bien faite, etc.).

À la fin des années 70, avec l'apparition de trois principales maisons d'édition basques dans le domaine de la LIJ, le secteur commence à se structurer. Hordago, une maison d'édition dont les records de ventes reposaient depuis plusieurs années sur des livres politiques, crée la collection Tximista, qui réussit à publier dans un très bref délai près de 40 titres de littérature universelle pour enfants et de jeunesse (dont cinq seulement écrits originellement en euskara, trois livres de Txomin Peillen et deux de J. Etxaide). Mais très vite la maison d'édition connaît une crise et disparaît.

À partir de 1980 jusqu'à nos jours, ce sont les éditions Elkar et Erein qui vont promouvoir la LIJ. Les deux éditeurs se sont employés à développer les livres pour enfants (que ce soit des travaux littéraires ou des manuels scolaires). En 1979, les éditions Erein ont créé aussi la revue Ipurbeltz, qui avec Kili-Kili, éditée cette année-là (bien qu'en 1966, José Antonio Retolaza avait déjà publié un numéro qui avait été censuré) marquent le début de la commercialisation de revues pour enfants en euskara. Toutefois, alors que Ipurbeltz a influencé grandement le travail de nos illustrateurs et a servi de plate-forme à plusieurs d'entre eux, la revue Kili-Kili s'est maintenue grâce aux traductions de bandes dessinées connues comme Anacleto, Mortadelo et Filemon, Astérix, etc., jusqu'à ce qu'elle cesse de paraître au début du XXIe siècle.


La littérature pour enfants et de jeunesse moderne

À partir de 1980, la LIJ basque connaît une période nouvelle où se produisent des changements quantitatifs mais surtout qualitatifs. La production d'ouvrages augmente de manière étonnante. Le nombre de publications passe d'à peine quelques dizaines d'ouvrages à 300 publications par an; et comme pour le reste de la production de livres en euskara, cette augmentation se poursuit d'année en année. Comme on peut le constater dans le tableau suivant, à partir de 1980, il y a une nette augmentation dans la production de LIJ.

Mais si un tel changement est très important au niveau quantitatif, on ne peut oublier ce qui, à partir des années 80 a permis une véritable transformation de la LIJ (par un effet propre ou dans une interaction avec ce changement), à savoir, son évolution qualitative. La littérature basque, après avoir connu une période d'expérimentation (Sekulorun sekulotan, écrit, dans le plus pur style de Joyce, sans aucune ponctuation, par Patri Urkizu en 1975, en est un bon exemple) et manifesté un besoin impérieux de démontrer la capacité littéraire de la langue, va chercher à se rapprocher peu à peu des lecteurs en proposant une littérature pour les lecteurs et non pour les auteurs. Dans ce sens, l'irruption de la LIJ et de ses lecteurs est un facteur décisif de ce changement.

Ainsi donc, le besoin de créer une littérature actuelle, attrayante et intéressante, capable d'attirer les lecteurs vers le monde littéraire basque, va entraîner entre 1981 et 1984 la publication de trois oeuvres maîtresses dans la LIJ basque: Tristeak kontsolatzeko makina (1981) de Anjel Lertxundi, Chuck Aranberri dentista baten etxean (1982) de Bernardo Atxaga et Txan fantasma (1984) de Mariasun Landa. Ces trois oeuvres marquent le début de la LIJ moderne en langue basque. L'influence rodarienne chez Lertxundi ou celle de Christine Nöstlinger chez Landa, le mélange de réalité et de fantaisie dans les livres d'Atxaga sont le signe d'une modernité dans les lettres basques, non seulement dans la forme mais aussi dans leur contenu. Le recours aux procédés littéraires pour obtenir un meilleur effet sur les lecteurs, la priorité donnée au langage littéraire, les thèmes actuels -il est question de notre moi le plus profond, de nos peurs, de nos problèmes, du manque de communication ou d'amour...- marquent le début de la modernité dans la LIJ basque, quelques années à peine après que le phénomène soit apparu dans la littérature pour adultes.

Bien évidemment, la publication d'un grand nombre d'oeuvres classiques et traditionnelles n'a pas cessé, parallèlement à la production de la littérature moderne. Abarrak, déjà cité, ainsi que Pernando Amezketarra ont été réédités plusieurs fois durant ces années. Il en est de même pour certains ouvrages d'auteurs actuels, comme par exemple Proxpero (1988), Txerrama errudun (1994) ou Murtxanteko lapurrak (1988) évoquant une société rurale comme celle de cent ans auparavant. On a aussi publié un grand nombre de livres inspirés des contes populaires, la plupart d'entre eux étant le fruit du travail entrepris par des chercheurs au cours de ce siècle; mais il y a eu aussi des apports nouveaux de qualité comme c'est le cas du recueil de contes Kontu zaarrak (1980) de Joxe Arratibel où il nous offre la version basque de contes célèbres, tels que Ali Baba et les quarante voleurs et Sésame ouvre-toi ou encore Marixor, version basque de Cendrillon. Arratibel a eu le talent de conserver la fraîcheur et l'originalité de ces contes populaires.

Enfin, étant donné que cette littérature écrite est assez récente, c'est un processus de recherche dans les racines culturelles et dans la tradition orale qui va se développer principalement. Un tel processus n'est pas seulement propre aux contes populaires, il est aussi à l'origine de recueils d'histoires, d'anecdotes ou d'évènements célèbres du passé (Peru eta Marixe, mila eta bat komerixe (1993) de l'écrivain A. Lertxundi nous offre un exemple) ou contemporains (par exemple les deux ouvrages écrits autour de la figure du fameux bertsolari Lazkao Txiki et publiés en 1994 et 1995).


Le roman dans la LIJ basque moderne

Le nombre de livres publiés en euskara au cours de ces quinze dernières années est plus grand que celui de la période allant de la publication du premier livre à la fin de la dictature franquiste, en 1975. En outre, on publie encore aujourd'hui des ouvrages antérieurs à cette date qui ont un intérêt pour le lecteur, enfant ou jeune. Ce phénomène, commun à l'ensemble de la littérature basque (à l'exception de la poésie) permet d'avoir une vision d'ensemble en tenant compte de la production des 25 dernières années.

A côté de la littérature de tradition orale déjà mentionnée et de ses versions actuelles, le lecteur peut trouver des ouvrages classés sous l'étiquette de réalisme fantastique («récits comprenant des personnages, des pouvoirs, des lieux, etc. merveilleux et magiques pas nécessairement liés à la tradition populaire» Valriu, 1994, 147) et de science-fiction.

L'influence de G. Rodari et de sa Grammaire de l'imagination est indéniable chez certains écrivains et surtout dans certains ouvrages (Tristeak kontsolatzeko makina, 1981; Kaskarintxo, 1982; Nire belarriak, 1984, etc.) on trouve aussi chez certains auteurs des oeuvres relevant à la fois de la mythologie et de l'aventure (Marea biziak zozomikotetan, 1991) et où ils ont recours à un élément merveilleux (Asier eta egia gurutzatuen liburua, 1995). Les animaux jouent aussi un rôle prépondérent dans les oeuvres fantastiques de la littérature basque contemporaine pour enfants (Astakiloak jo eta jo, 1993; Egunez parke batean, 1993; Xola eta basurdeak, 1996 ou Errusika, 1988), qui tout en nous distrayant avec leurs idées et leurs actions, nous permettent de réfléchir sur notre environnement et notre société.

Ainsi, le mélange d'éléments fantastiques et réalistes a donné naissance à des oeuvres comme celles que nous venons d'évoquer ou à d'autres qui ont un arrière-fond psychologique (Chuck Aranberri dentista baten etxean, 1982, par exemple) ou qui parlent de voyages (Hakuna Matata, 1995).

La science-fiction a cependant moins d'adeptes parmi les écrivains de LIJ basque. Hormis la collection de bandes dessinées Alfer, on trouve peu d'ouvrages de ce genre. Euskaldun bat Marten (1982) est le premier ouvrage de science-fiction publié en euskara, mais il faudra attendre huit ans avant d'en pouvoir lire un autre de ce genre: 2061: antzinako kronikak (1990); dans les livres comme Shangai Tom espazioko zaindaria (1992) ou Azken gurasoak (2003) on trouve l'évocation d'une société future, lointaine dans le temps et étrange dans l'organisation sociale. Olioa urpean (1998) et Gogoa lege (2005) nous offrent quant à eux, une vision critique et ironique de la société, en évoquant un avenir relativement proche.

Il est significatif que le manque ou l'abondance de publications dans l'un ou l'autre courant concerne toute la littérature et pas seulement la littérature pour enfants et de jeunesse. Dans la littérature pour adultes, par exemple, les ouvrages de science-fiction sont rares aussi; il faut dire que dans la littérature basque, les genres, les styles et les auteurs sont très perméables. Il n'est pas rare qu'une même personne écrive à la fois pour les adultes et pour les enfants, et il est fréquent que ce même auteur publie des ouvrages dans des genres différents et sur des sujets divers.

Les livres d'aventures ont fait partie de la LIJ depuis très longtemps, et aujourd'hui, ils gardent le même attrait pour les lecteurs en quête d'action. Dans les lettres basques, on trouve un nombre important de textes originaux écrits en euskara, à côté des traductions des classiques, tels que L'île au trésor, Kim, Les voyages de Gulliver, les oeuvres de Mark Twain ou de J. Verne, traduites au cours de ces dernières décennies (dans un premier temps à partir de versions écrites en espagnol). D'autre part, il existe des auteurs n'ayant publié qu'un seul titre, comme Nire ibilaldiak (1982) de Mertxe Olaizola ou El Dorado-ren bila (1989) de Arantxa Mendieta et d'autres plus prolifiques tels que A. Epaltza (Lur zabaletan, 1994), Aitor Arana (Afrikako semea, 1991) et Txiliku (Indianoa, 1993). Dans ces ouvrages, l'influence des grands romans d'aventures du XIXe siècle est évidente (dans le roman de A. Arana, l'influence des auteurs comme Salgari, Stowe ou Stevenson et du roman de moeurs ne fait aucun doute; Amodioaren gazi-gozoak (2001) en est un bon exemple), tout comme l'intention de refléter les conditions de vie de l'époque ou le phénomène de l'émigration des Basques en Amérique.

Certains romans d'aventures ont pour personnage central une bande de copains, ce qui nous rappelle les livres de Enid Blyton, S.E. Hinton, Sorribas ou Carbo (auteurs traduits en euskara pendant les années 80, ainsi que le roman de Erich Kästner, Emile et les détectives). Martinello eta sei pirata (1986) de l'écrivain Pako Aristi est le premier d'une série de romans d'aventures, dont les protagonistes sont les membres d'une bande de copains, de même que dans Zikoinen kabian sartuko naiz (1986) de J. Iturralde.

Mais si les livres d'aventures occupent une place importante dans la LIJ basque, celle des livres humoristiques n'est pas moindre, bien au contraire: cela va d'ouvrages qui racontent des situations amusantes aux livres de farces ou d'anecdotes, dont des ouvrages traditionnels comme Abarrak (publié pour la première fois en 1918 et réédité pour les enfants en 1981), Pernando Amezketarra (1927, réédité en 1981), Purra! Purra! (1953, réédité en 1987-88), Pernando Plaentziarra (1957, réédité en 1984), etc., ou des ouvrages plus récents et modernes comme Kutsidazu, bidea Ixabel (1994), livre pour les jeunes, aux multiples références au passé, qui raconte le séjour d'un jeune homme qui apprend l'euskara dans une ferme. Le choc culturel entraîne toute une série de situations qui, mêlées aux mots d'esprit et aux commentaires spirituels du personnage-narrateur, font sans cesse sourire le lecteur. Le succès de ce roman pour les jeunes tient au fait qu'un grand nombre de personnes apprennent actuellement l'euskara et à l'empathie que l'on ressent envers le protagoniste. Il a obtenu le record des ventes de livres en euskara de ces dernières années et il a été porté à l'écran pour la télévision et le cinéma.

L'humour est sans aucun doute un bon ferment pour la lecture et un élément déterminant dans la littérature pour enfants et de jeunesse. Même des sujets «sérieux» comme les engagements sociaux (Xola eta basurdeak, 1996) ou le manque de communication (Julieta, Romeo eta saguak, 1994) sont traités avec humour. La version humoristique de la célèbre pièce de Shakespeare, écrite par dans de Mariasun Landa nous offre une histoire d'amour vue et encouragée, en dernière instance, par des rongeurs affamés. La transtextualité qui apparaît déjà dans le titre s?associe à l'humour et à la présence des souris en tant que co-protagonistes du roman.

Ces dernières années, on a traduit un grand nombre d'ouvrages humoristiques d'auteurs tels que Goscinny, Roald Dahl, Rodari... on a aussi publié des ouvrages originaux sur le monde paysan comme Pottoko (1984), Txerrama errudun (1994), des recueils d'histoires drôles et d'anecdotes comme Donostiarrok txantxetan (1982), Barrezka (1988), Txisteka misteka (1991) ou comme indiqué précédemment, sur le bertsolari Lazkao Txiki, des anthologies (Horrela bizi bagina beti, 1991) ou des contes écrits sur un registre humoristique (Txitoen istorioa, 1984, ou Tilin-talan, 1992).

Depuis la parution en 1955 du premier roman policier en euskara (Amabost egun Urgain'en, ce genre a reçu un très bon accueil chez les jeunes. En 1981 les éditions Erein ont inauguré leur collection de LIJ avec un ouvrage de ce genre: Portzelanazko irudiak, un roman dans le plus pur style de E. Blyton; un des premiers ouvrages de X. Mendiguren a été Tangoak ez du amaierarik (Elkar, 1988) dont l'histoire se déroule à Buenos Aires et où la répression politique se mêle à l'intrigue dans le monde du cirque. Il y a eu aussi des écrivains à l'oeuvre unique, comme Amaia Ormaetxea avec Erinias taberna (1990), description d'une enquête sur une mort survenue dans un incendie, et des auteurs comme Joxemari Iturralde, ayant écrit une série de livres où l'intrigue occupe une place importante: Sute haundi bat ene bihotzean (1994). Mais, la collection de romans policiers pour la jeunesse la plus importante de la LIJ basque est, sans nul doute, celle dont la protagoniste est une maîtresse d'école, détective passionnée à ses heures: Madame Kontxesi-Uribe, Brigada & Detektibe. L'humour, l'ironie et la parodie se mêlent dans cette collection qui rappelle Mrs Marple et l'agent 007 (on retrouve la lutte contre le méchant Von Salchichen tout au long de la collection).

Les traductions ont aussi contribué à enrichir l?offre d'œuvres policières en euskara (bien que nous soyons loin de ce qui est produit dans d'autres langues). A. Martin et J. Ribera, M. Neuschäfer-Carlon ou H. Jürgen Press sont quelques-uns des auteurs connus et appréciés par les jeunes basques.

Mais le plus grand changement dans la LIJ basque s'est produit, sans aucun doute, dans le domaine des ouvrages de critique sociale ou de ceux qui nous aident à nous connaître un peu mieux et qui peuvent tous figurer dans le courant du réalisme critique. L'usage d'éléments traditionnels et les nouvelles techniques narratives servent de support à ces ouvrages de réflexion.

En 1982 l'écrivaine Mariasun Landa a reçu le prix Lizardi pour un conte sur la relation d'une fillette avec un fantôme, relation favorisée par le manque d'affection, la solitude et l'incompréhension des adultes. Karmentxu, face au monde des adultes, trouve refuge dans l'animisme et dans l'imaginaire. Txan fantasma (1984) est l'un des ouvrages de premier ordre de la LIJ basque moderne, par sa thématique et sa technique narrative. Il a été suivi de toute une série de publications intéressantes et de qualité, où notre société est représentée dans sa relation avec le monde des enfants et des jeunes (des ouvrages comme Dado iratxoa (1986) des écrivains S. Calleja et X. Monasterio qui nous racontent l'histoire d'un gamin de neuf ans qui est malade, ou Matias Ploff-en erabakiak (1992), où sont posés les problèmes de l'obésité, de la primauté des valeurs...) Les sujets proposés par la LIJ d'aujourd'hui sont plus modernes (l'exploitation des jeunes sportifs dans Urrutiko intxaurrak, 1996) ou plus généraux (la mort dans Gauez zoo batean, 1993; Adio, adio!, 2003, ou l'amour dans Maria eta aterkia, 1988). Ce dernier livre, écrit également par Mariasun Landa, sans doute la meilleure représentante du réalisme critique dans la LIJ basque, a pour sujet la relation entre une fillette et son parapluie. Plusieurs ouvrages de cette auteure appartiennent clairement à cette tendance, Julieta, Romeo eta saguak (1994) déjà cité ou Alex (1990) où le protagoniste est un antihéros, Nire eskua zurean (1995), conte initiatique sur l'amour, la dépendance maternelle, les sentiments adolescents... ou Krokodilo bat ohe azpian (2003), lauréat du prix national de littérature pour enfants et de jeunesse, où l'auteure nous fait réfléchir sur nos peurs, la solitude, la société où nous vivons à travers la relation imaginaire entre le protagoniste et le crocodile qui est sous son lit.

A partir de la deuxième moitié des années 80, le réalisme critique gagne du terrain dans la littérature basque, grâce aux traductions des oeuvres d'auteurs comme U. Wölfel, F. Hetmann, M. Gripe, Ch. Nöstlinger, P. Härtling, T. Haugen, etc. Aujourd'hui l'éventail d'ouvrages écrits en euskara recouvre pratiquement toute la thématique sociale. Le problème de la militarisation ou de l'usage de la violence (Joxeme gerrara daramate, 1992 ou Marigorringoak hegan, 1994), l'écologie (Desafioa, 1998; Hiru lagun, 1995; Joxepi dendaria, 1984), la famille (Txitoen istorioa, 1984; Jaun agurgarria, 1993; Pirritx eta Porrotx arrantzan, 2004), la pauvreté (Kittano, 1988), l'émigration (Bi letter jaso nituen oso denbora gutxian, 1984; Lur zabaletan, 1994; Eztia eta ozpina, 1994), l'immigration (Eddy Merckxen gurpila, 1994; Semaforoko ipuina, 2004), le chômage (Harrika, 1989), l'amour (1948ko uda, 1994; Kixmi elurpean, 2005), la liberté (Asto bat hypodromoan, 1984; Potx, 1992; Tristuraren teoria, 1993; Behi euskaldun baten memoriak, 1991), etc., tous ces sujets sont traités dans des ouvrages de qualité écrits ces dernières années.

Le nouveau besoin de répondre à la diversité des goûts littéraires et à une variété des sujets explique le grand choix de thèmes et de styles que l'on trouve dans les récits de jeunesse et pour enfants. Les auteurs eux-mêmes reflètent bien cette variété, même si on retrouve toujours un certain nombre d'éléments dans toutes leurs oeuvres, comme par exemple l'humour chez B. Atxaga, des éléments de la tradition orale, dans le cas de Lertxundi ou l'importance de la caractérisation psychologique chez les personnages de M. Landa. On peut espérer qu'à mesure que la LIJ se normalisera par la multiplication des auteurs, des oeuvres et des lecteurs, on assistera à une plus grande spécialisation qui se substituera à la dispersion thématique et stylistique d'aujourd'hui.


D'autres genres littéraires

Tous les ouvrages modernes mentionnés ci-dessus correspondent au genre narratif, majoritaire dans la production de la LIJ, avec un peu plus de 95% du total. Les pièces de théâtre pour enfants et de jeunesse en euskara, à l'image de la littérature pour adultes de ces dernières décennies, n'atteignent même pas 1% de la production. Dans les années 70, L. Iriondo a publié quelques pièces et au début des années 80 Marijane Minaberry a reçu le prix Toribio Altzaga attribué par l'Académie de la Langue Basque-Euskaltzaindia, pour sa pièce de théâtre pour enfants Haur antzerki (1983). Il faudra attendre plus de dix ans pour qu'en 1994 Manu López Gaseni publie Andoni eta Maddalenen komediak, dont les 32 petites pièces représentent une année scolaire dans la vie des personnages.

Xabier Diaz Esarte est, sans doute, l'auteur le plus prolifique de pièces de théâtre pour enfants. Il en a publié plusieurs ces dernières années: Sei haur-komedia, A zer nolako Komeria! (1995) auto-éditée, Teloiaz bestaldean (1997) éditée par la Mairie de Pampelune, Mito, mito eta kitto! (1999) et Zape, Katu jauna (2002). Ces pièces se caractérisent par leur humour, la représentation de personnages mythologiques et l'utilisation d'animaux comme personnages. L'écrivaine Yolanda Arrieta figure en bonne place dans la liste des auteurs de pièces de théâtre de jeunesse avec ses pièces Badago ala ez dago? (1998) et Groau! (2005), ainsi que l'actrice et écrivaine Aitzpea Goenaga qui a publié en 1999 une pièce de théâtre pour enfants Antzezten...teketen ten, divisée en quatre parties qui correspondent aux saisons de l'année.

Quant à l'autre grand genre littéraire, à savoir, la poésie, on constate une évolution à partir de 1992, car, en effet, il n'existe pratiquement pas d'oeuvre moderne avant cette date. Nous avons déjà dit que c'est en 1944 avec Haur-elhe haurrentzat que ce genre a pris son envol, Nemesio Etxaniz et Marijane Minaberry ont ensuite publié leurs poèmes dans les années 60. Les années 70 ont vu apparaître, à leur tour, plusieurs publications (certaines réalisées par les jeunes eux-mêmes), les années 80 n'en ont connu aucune, à l'exception de quelques livres ancrés dans le folklore. En 1992, c'est l'heure du changement. Juan Kruz Igerabide publie Begi-niniaren poemak (publié par la suite dans une édition bilingue chez Hiperion, 1995), ce recueil aux évidentes influences orientales constitue un évènement marquant dans la LIJ basque. Des poèmes comme

Bakardadea

Bide bat hutsik
lautada handitik:
haur bat, bakarrik,
eta inor ez eskutik.

(Igerabide, 1995:69)

(Solitude / Un chemin vide / dans la vaste plaine / un enfant seul / personne ne lui tient la main).

Ont permis à la poésie, genre de longue tradition dans la littérature basque, d'être inclue dans la LIJ. Auparavant, il y avait bien eu des oeuvres qualifiées de prose poétique (Pello Añorga ou Patxi Zubizarreta en sont les représentants les plus marquants), mais Igerabide continue d?écrire dans cette ligne et après ce premier recueil de poèmes il publie Egun osorako poemak eta beste (1993), Haur korapiloak (1997), Botoi bat bezala (Comme un bouton) (1999), Hosto gorri, hosto berde (Feuille rouge, feuille verte) (2002), Munduko ibaien poemak (2004), Gorputz osorako poemak (2005), ouvrages influencés à la fois par l'Orient, la poésie savante espagnole, la tradition orale européenne et les limerick et nursery rhyme anglo-saxons. La publication de l'ensemble de son oeuvre poétique en espagnol, le fait que deux de ses livres de poèmes aient été finalistes au Prix National de Littérature, prouvent bien la qualité de la poésie d'Igerabide.

D'autres auteurs comme J.M. Irigoien, Metak eta Kometak (1994) ou J. Ormazabal, Hizak jostailu (1994), Txoko txiki txukuna (1998) ou Irri eta barre (2002) recueillent dans leurs livres des poèmes mais aussi des jeux de mots et des définitions; il en est de même pour le livre de poèmes pour les jeunes lecteurs écrit par Yolanda Arrieta et illustré par Asun Balzola ou le livre de littérature de jeunesse Kartapazioko poemak (1998) écrit par Igerasoro (pseudonyme des écrivains Igerabide et Linazasoro). Par ailleurs, on doit aussi inclure dans ce genre-là des oeuvres largement influencées par le bertsolarisme comme le livre Txukunago ibiltzen da kostako trena (1992) de Pello Esnal ou le livre Bazen behin, Behin bazen (1995) de l'écrivain Antton Kazabon, auteur d'autres livres de poèmes aux styles variés, tel le recueil de poèmes intimistes Kilikolore (2000) l'abécédaire poétique de Armiarma zuhaitzean (2004), ou le livre de poèmes d'amour, Matte-matte (2000), parmi bien d'autres.

Le jeu littéraire avec des références au jeu, à la tradition ou à la complicité avec le lecteur ou la lectrice, peut être apprécié dans Ilbete dilindan (2002) de Jon Suarez; tandis que c'est dans Kalezuloko animalien itzalak (1999), recueil de poèmes composé de pièces brèves, dans le style des haïkus, qui bien souvent font sourire le lecteur, que nous trouvons les références aux animaux domestiques.

Pello Añorga, quant à lui, auteur aussi de nombreux livres pour enfants, a publié en 1998 son premier recueil de poèmes, Jira-biran, où comme dans Zupankapaloak (1999), on perçoit la magie du son créé par les poèmes influencés par la littérature de tradition orale. Cette tradition paraît aussi dans Pupuan trapua (2004) de Xabier Olaso, lauréat du prix Euskadi 2005 grâce à cet ouvrage à la fois moderne, simple et élaboré, dont les références à la littérature orale basque sont évidentes

Cependant, ce petit boom de la poésie pour enfants et de jeunesse ne doit pas nous abuser, car la qualité des œuvres est très variable. Ceci dit, il est indéniable que ce genre littéraire est en train de se consolider dans le système littéraire basque; nous pouvons citer pour preuve la publication de deux anthologies de poésie pour enfants et de jeunesse (Haur euskal poesiaren antologia en 2004 et Gazteentzako euskal poesiaren antologia en 2005) écrites respectivement par Miren Billelbeitia et Jon Kortazar, ce dernier professeur à l'Université du Pays Basque, et le fait qu'un ouvrage poétique ait été sélectionné comme la meilleure oeuvre de l'année 2004.


Les livres illustrés et la bande dessinée

Les livres illustrés, où généralement l'illustration en couleur prime sur le texte, constituent souvent un bon baromètre pour apprécier la véritable situation de la littérature pour enfants dans une langue donnée. Pour ce qui est de la littérature basque, l'exiguïté du marché et l'ampleur limitée des maisons d'édition expliquent le fait que nos auteurs soit peu enclins à créer ce genre d'ouvrages. Contrairement à ce qui s'est passé au début des années 80, lorsque des éditeurs comme Erein et Elkar commençaient à publier de la littérature pour enfants avec des livres de grande qualité (Ernioko Ziripot, 1981; Udaberia, 1981, et Lotara joateko ipuinak, 1982, récompensés par le Ministère de la Culture), aujourd'hui, les livres illustrés pour enfants écrits en euskara sont plutôt rares. L'album pour enfants originellement rédigé en basque connaît de grandes difficultés (coûts élevés, marché extérieur réduit, tradition quasiment nulle...) et seules les co-éditions ou les traductions de livres réalisés dans d'autres langues sont actuellement publiés. Les séries de Teo, Ibai, Charlie Rivel, Kiriko, Babar, etc., sont un bon exemple de cette dépendance littéraire, ainsi que le travail réalisé dans ce domaine par les éditions galiciennes Kalandraka, qui ces cinq dernières années, ont mis sur le marché basque près d'une cinquantaine d'ouvrages pour enfants, des galiciens en majorité, quelques classiques de la littérature pour enfants et quelques albums d'auteurs basques.

Le marché réduit et la cherté de l'édition expliquent également la rareté des bandes dessinées en euskara. Dans ce domaine, il faut souligner le travail réalisé par les éditions Erein, avec leur revue Ipurbeltz, et la série d'albums publiés ces dernières années. Les collections Ipurbeltz-ale bereziak pour les enfants et Justin Hiriart pour les jeunes constituent de bons exemples.

De plus, les éditions Elkar ont publié, au milieu des années 80, une série d'albums dans la collection Alfer, sans qu'il y ait eu de continuité. Les éditions Lur, à vocation clairement didactique, ont créé une série dont le protagoniste, Gabai, fait un parcours à travers l'histoire du Pays Basque.

Dans le domaine de la littérature de jeunesse, pendant la période 1985-1992, le Gouvernement Basque a édité une série d'albums dans sa collection HABEKO MIK, qui s'adressent à un public adulte mais qui peut aussi intéresser les plus jeunes.

A l'exception de ces ouvrages et de quelques autres, tels que les albums des clowns Txirri, Mirri et Txiribiton publiés, par Ibaizabal en 1997, la plupart des albums de bandes dessinées publiés en euskara sont des traductions de classiques comme Ivanhoe, William Tell, Dick Turpin, etc. ou les aventures de Tintin ou d'Astérix co-éditées par les éditions Elkar. Il se peut que cette situation évolue grâce à la publication en 2005 d'une revue de bandes dessinées pour enfants et pour jeunes, Xabiroi, dont le tirage initial a été de 35.000 exemplaires qui ont été distribués dans des établissements scolaires.


D'autres revues

Depuis la publication en 1980 de Kili-Kili (1979) et d'Ipurbeltz (1980), d'autres produits ont été mis sur le marché: la revue Xirrixta, destinée aux enfants de 4-8 ans, a été créée en 1992 et en 1996 a vu le jour Kometa, pour les 8-12 ans. Les deux publications bénéficiaient de l'appui du groupe français Milan et, après avoir publié pendant des années un produit de grande qualité avec la collaboration des écrivains et des illustrateurs comme Atxaga, Mariasun Landa, Patxi Zubizarreta, J.K. Igerabide, J. Mitxelena, M. Valverde, etc., toutes deux ont disparu en 1998 pour des raisons économiques, liées à un marché réduit et peu habitué à ce genre de publications. Par la suite, en 2000, une nouvelle revue, Na-nai, est apparue, soutenue également par le groupe Milan et malgré sa qualité, elle a de sérieuses difficultés pour arriver régulièrement sur le marché.

Kili-Kili et Ipurbeltz sont les deux revues les plus anciennes. La première était un projet individuel très dépendant des traductions (les personnages de Zipi et Zape, Mortadelo et Filemón sont certains des personnages qui apparaissent dans cette revue). Et la deuxième, publiée par les éditions Erein, a servi de plate-forme à un grand nombre d'illustrateurs. Kili-Kili a cessé de paraître au début du XXIe siècle, après cinq lustres de vie.


La critique littéraire

Comme le soulignait fort bien Roseell dans un article sur la critique de la littérature pour enfants: «outre le fait qu'elle n'a pas fonctionné comme un secteur de la littérature pour adultes, la critique de la littérature pour enfants n'a évolué au même rythme que le sujet dont elle s'occupe». Cette affirmation est valable aussi pour la littérature basque. En effet, l'évolution qui s'est produite ces dernières années sur le plan de la quantité et de la qualité des œuvres n'a pas été accompagnée d'une critique littéraire. Il est vrai qu'il y a eu des séminaires, des cours, quelques publications et un certain nombre de thèses universitaires, mais si l'on compare l'importance de la LIJ dans la production éditoriale avec sa répercussion dans les médias et dans la critique spécialisée, on constate un grand déséquilibre. On constate néanmoins que la LIJ occupe une place de plus en plus importante au sein de la littérature basque. En étudiant son évolution, on constate que c'est au cours des années 90 que le système littéraire de la LIJ basque (Lopez Gaseni, M. et Etxaniz Erle, X., 2005) s'est constitué. D'après l'étude de ces professeurs, qui s'appuie sur la méthodologie proposée par le professeur Itamar Even-Zohar (1990), les éléments qui composent le (poly)système littéraire sont au nombre de six: l'émetteur (auteur-e), le consommateur (lecteur-trice), le canal (marché), le message (produit), le code (répertoire), et le contexte (institution). Les changements survenus dans la LIJ au cours des années 90 basque nous autorisent à affirmer, d'après nos observations, qu'il s'agit bien de la création du système littéraire de la LIJ basque. Les écrivains et les illustrateurs ont une intention littéraire affirmée, nombre d'entre eux écrivent à la fois pour la LIJ et pour les adultes; il y a de plus en plus d'écrivains et d'illustrateurs professionnels (surtout ces dernières années); quant aux lecteurs, actuellement tous les enfants doivent être des lecteurs potentiels homologués, c'est à dire qu'ils n'ont besoin d'aucune aide extra littéraire.

Le marché de la LIJ représente 25% de la production éditoriale en langue basque, presque toutes les maisons d'édition du Pays Basque éditent des livres de LIJ ainsi que beaucoup d'autres maisons qui ont leur siège ailleurs, comme c'est le cas de Alfaguara, Anaya, S.M., Everest, etc. De plus en plus d'auteurs voient maintenant leurs oeuvres publiées dans d'autres langues.

Sur le plan institutionnel, la critique, les moyens de communication, les maisons d'édition, les institutions éducatives etc., collaborent au prestige et à l'importance de la LIJ. Il existe actuellement plusieurs niveaux de critique, cela va des comptes-rendus et critiques dans les médias et dans les revues spécialisées ou non, à la critique universitaire. Il faut remarquer que ces critiques et comptes-rendus sont repris dans presque tous les médias publiés en euskara, que ce soit les journaux ou les revues universitaires. En outre, comme nous l'avons déjà signalé, presque toutes les maisons d'édition basques publient des ouvrages de LIJ, et offrent ainsi un large éventail de collections. Les dimensions réduites du monde littéraire, commercial et social basque facilitent la présence de la LIJ dans des espaces qui dans d'autres cultures ne lui sont pas accessibles, comme par exemple la télévision ou les radios. Il faut également souligner le travail des différentes institutions pour favoriser cette littérature avec, entre autres, le prix du Gouvernement Basque, Euskadi Saria, pour le meilleur ouvrage publié l'année précédente.

Il existe aujourd'hui, grâce à une production considérable qui s'est accrue à partir de 1980, un fonds littéraire riche et varié tant au niveau des styles, des oeuvres, des auteurs, des illustrateurs que des thèmes. De la littérature de tradition orale au réalisme critique, le lecteur ou la lectrice intéressé(e) par la LIJ a la possibilité de choisir dans un grand répertoire d'ouvrages.

Si tous les éléments précédents ont eu leur importance dans la création du système littéraire de la LIJ basque, il en est un qui prime sans aucun doute: l'amélioration dans la qualité du produit littéraire. Le travail des auteurs et des illustrateurs a tellement évolué ces dernières années que l'on peut affirmer sans peur de se tromper, que la LIJ en basque est d'une grande qualité. Les paratextes des oeuvres (Lluch, 2000, selon les théories de Genette), leur contenu exprimé dans une langue plus soignée, l'abondance d'éléments littéraires, le ton et le style élaborés, des illustrations de grande qualité, tout porte à corroborer cette affirmation.

Toutefois, l'optimisme qui ressort de l'étude de la LIJ ne doit pas nous faire oublier les obstacles auxquels la littérature en langue basque doit encore faire face. L'exiguïté de son marché, les difficultés qu'elle rencontre pour se faire connaître sur le marché extérieur, la grande dépendance par rapport au monde de l'enseignement, tout ceci nous fait craindre aujourd'hui que, bien que la LIJ en euskara brille de ses propres feux par sa qualité, sa lueur ne ressemble à celle d'un beau petit ver luisant au milieu des champs.





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