Essai

L'ESSAI EN LANGUE BASQUE

©Xabier Altzibar Aretxabaleta (Euskal Herriko Unibertsitatea-Universidad del País Vasco)

©Traduction: Hélène Cerezo





Qu'est-ce-que l'essai?

Le terme littéraire ensayo, en français essai et en anglais essay, se dit en euskara saiakera, bien qu'on puisse trouver aussi en(t)seiu et saio. Ils ont tous la même origine commune, le latin vulgaire exagium qui signifie essai,épreuve.

La science littéraire situe l'essai parmi les genres littéraires. C'est un genre littéraire en prose non fictionnelle qui se distingue de la narrative de fiction et de non fiction. Les deux caractéristiques essentielles de l'essai sont: une attitude de réflexion ou une pensée ouverte et une structure conditionnée par la pensée (Metzler Literatur Lexikon 1990). De plus, la recherche stylistique est associée au choix d'une thématique ambitieuse. Cependant, un certain nombre de dictionnaires de littérature, de manuels, d'ouvrages de stylistique en espagnol ou dans d'autres langues ont fait le choix de définitions plus générales que celle que nous avons exposée.

Une autre caractéristique essentielle signalée par les manuels est l'engagement, la subjectivité, l'implication, l'élément autobiographique et les confessions de l'auteur. L'auteur sollicite et requiert l'opinion du lecteur, l'invite à une réception critique ou à un dialogue. C'est pourquoi on retrouve l'essai sous forme de lettres, de dialogues ou d'autres formes littéraires ou de techniques proches d'autres genres.

C'est un genre à la structure ouverte: il n'a pas généralement une structure formelle stricte ou préfixée ni un ordre logique et systématique ( à l'inverse du discours, de l'étude monographique, du traité scientifique etc.), même s'il a un ordre ou une unité interne conditionné le plus souvent par la finalité ou par l'idée. Les formes d'élocution ou de langage sont libres: la plupart du temps discursives, avec une dominante de l'argumentation ou de l'exposé, bien qu'il n'y ait pas de limites à la variété des formes.

L'essai est un genre accueillant, d'une grande liberté formelle, et donc un instrument docile entre les mains de l'écrivain. C'est sa personnalité qui choisit le sujet, l'auditoire, l'objectif de l'essai, les relations avec le lecteur, les formes littéraires, le ton et le style.

La taille d'un essai varie: certains sont longs, mais en général la tendance est à la dimension relativement réduite. On peut le publier sous forme de livre, dans une revue littéraire, culturelle ou académique, dans la presse ou sur Internet.


Compositions comprenant l'essai, histoire et tendances

D'après Dominique Combe (1992) on pourrait classer dans l'essai littéraire le discours philosophique ou théorique, l'autobiographie, les mémoires, le journal intime, le carnet ou cahier de notes, les lettres, la relation ou le rapport, les récits de voyage etc. dans la mesure où l'auteur privilégie la réflexion , les idées, la pensée discursive, et non l'imagination. L'essai se différencie des autres écrits qui lui sont proches et qui ont avec lui certains points communs, tels que par exemple les textes informatifs ou de vulgarisation, doctrinaux, idéologiques, religieux ou moraux, les textes de propagande, les apologies, les diatribes etc. Il se différencie également des discours et, stricto sensu, des dissertations historiques, philosophiques ou des simples traités; mais aussi des travaux d'investigation, d'interprétation, de synthèse ou de vulgarisation (généralement en langage techno-scientifique). Dans la pratique, cependant, les différences ne sont pas aussi nettes dans un bon nombre de cas. Il est donc souvent difficile de distinguer un essai d'un article de presse. L'essai est un genre relativement récent qui apparaît à la Renaissance, même si on peut citer plusieurs précédents dans l'Antiquité gréco-latine, par exemple les Dialogues de Platon, la Lettre à Lucilius de Sénèque, les Méditations de Marc-Aurèle etc., où l'on trouve des formes structurellement liées à l'essai(lettre, journal, dialogue).Le père reconnu de l'essai en tant que genre littéraire à part entière est Michel de Montaigne(1533-1592), écrivain français de la région Aquitaine. C'est lui qui a donné son nom au genre, emprunté précisément au titre d'une de ses oeuvres, Essais (1580-1595; traduite en euskara par E.Gil Bera, Entseiuak I, II, II, 1992, 1993).Par ce mot Montaigne désignait le processus méthodologique de ses réflexions. L'essai est, pour Montaigne un écrit discursif, informel, intime et personnel, et dont la structure est ouverte. Il dit dans le prologue de son ouvrage: «Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matière de mon livre».

L'écrivain anglais Francis Bacon (1566-1626) a lui aussi contribué à la naissance du genre, en attribuant le même nom à ses méditations philosophico-religieuses (Essays, 1597; dernière édition, 1625). Les essais de Bacon se rapprochent du traité. Ils sont concis et brefs (quelques centaines de mots) alors que ceux de Montaigne peuvent aller jusqu'à plusieurs milliers) ils sont plus didactiques et dogmatiques que ceux de Montaigne, plus proches de l'aphorisme, leur ton est moins personnel. Bacon a souligné le caractère pragmatique, utilitaire de l'essai, donnant naissance à l'essai conceptuel.

Issu de ces deux modèles, l'essai a développé en Europe dès le départ une tendance double. En Espagne l'essai a gagné du prestige et au XXème siècle les grands écrivains ont cultivé ce genre et l'ont consacré. La tradition européenne a été dominée par les thèmes sérieux de philosophie et d'histoire, la culture, l'esthétique, la littérature, avec des propos politico-idéologiques, le débat d'idées, et bien souvent, la polémique. Au nombre des essayistes philosophes et critiques de la culture ont émergé, parmi d'autres, Montesquieu, Nietzsche, Huxley, Unamuno, Ortega y Gasset, Spengler, W. Benjamin, Jaspers, Bloch, Th. Adorno, Lukács, Camus, Sartre... Parmi les poètes et historiens de la littérature, Wilde, T.S.Eliot, P. Valéry, A. Gide, H et Th. Mann, E. R. Curtius, R. Musil, etc.

L'essai, un genre qui se prête bien au développement des idées et au débat, ainsi qu'au cheminement de la pensée, jouit toujours du même prestige et des faveurs du monde intellectuel et littéraire. C'est pourquoi, l'essai s'est institutionnalisé (prix, critiques, compte-rendus et publicité dans les médias etc.) quel est, malgré tout, l'avenir de l'essai à une époque où le développement technique et le mode de vie moderne (télévision, consommation...) ne favorisent pas la lecture?


L'essai en langue basque: conditions spécifiques, évolution et problèmes

1) Les divergences au niveau de la conception de l'essai conditionnent l'étude de l'histoire et de l'évolution de l'essai en euskara. Le penseur et essayiste J. Azurmendi, qui aborde l'essai basque globalement (certainement pour la première fois) considère que le statut littéraire de l'essai est incertain. Il cite expressément Aguiar et Silva (1972:34) qui affirme que l'essai occupe une position ambiguë, participant du statut de l'existence littéraire, mais pas d'une manière totale et pure.

Azurmendi conçoit l'essai en euskara au sens large, tant au niveau historique que par le fait d'inclure différentes sortes d'essai. Il inclut dans l'essai le traité, par exemple Kristau Fedea (1986) du Père Villasante, Jainkoaren billa (1971) d'Orixe, ou Lanaren antropologia (1973) de R. Garate. Aussi bien que les travaux de vulgarisation ou d'investigation comme Euskalerri'ko leen gizona (1934) du préhistorien et anthropologue J.M. de Barandiarán ou Amasei seme Euskalerri'ko (1958) de Yon Etxaide (Azurmendi1991:181-182). Ainsi que les articles de presse, par exemple ceux de J. Hiriart-Urruty. Selon Azurmendi, le premier essai, au sens strictement historique et traditionnel, par le choix des sujets et par leur traitement, c'est sans doute celui de Jusef Egiategi, Filosofo Huskaldunaren Ekheia (écrit avant 1785 et publié en 1983) (ibid.178). Cette conception, du moins dans les aspects que nous venons de mentionner, contraste avec celle que nous exposons dans cet article.

2) L'essai en basque s'est développé dans des conditions quelque peu différentes de celles des grandes langues nationales comme l'espagnol et le français. Jusqu'au XXème siècle il ne semble pas qu'on puisse parler d'essai en langue basque, du moins au sens strictement littéraire. Ce genre requiert des écrivains qui cultivent ce genre et quelques centaines de lecteurs cultivés. Au Pays Basque continental de telles conditions n'ont pratiquement pas existé, vu le petit nombre de lecteurs. Il faut signaler, cependant, le cas exceptionnel de Jean Etxepare. Au Pays Basque du Sud il y a un vide jusqu'à l'après-guerre. Jusqu'alors, le souci d'instruire, d'enseigner et de convaincre a prévalu sur celui de penser.

A partir du livre de Salbatore Mitxelena (1958) sur Unamuno, surtout depuis le milieu des années 60, de jeunes intellectuels appartenant aux nouvelles générations commencent à publier des essais. A cette époque de renouveau de l'essai basque-également de renouveau de la littérature basque- apparaissent des réflexions sur la définition, les caractéristiques et les valeurs de l'essai (Txillardegi 1970; Ugalde 1974:302)

Au sujet de leur publication, jusqu'aux années 70, à peu près, ils apparaissent davantage dans des revues littéraires, culturelles ou religieuses que sous forme de livre. Le fait de publier des essais sous forme de livre se heurtait avant tout à l'obstacle de la censure: la dictature de Franco ne pouvait pas tolérer la publication de ce genre de littérature. Les premiers livres d'essai sous le régime franquiste (S. Mitxelena, Txillardegi) ont été publiés en dehors de la péninsule, à Bayonne (Pays Basque nord). L'essai en euskara s'est donc développé jusqu'aux années 70 grâce à l'appui d'hebdomadaires et de revues (Euzko-Gogoa, Jakin, Egan). Il s'agit généralement d'essais courts. Les lecteurs des années 50 et 60 étaient constitués de noyaux d'intellectuels, une centaine environ, qui partageaient la même sensibilité culturelle et la même pensée politique etc.

Dans les années 1970-1975 a eu lieu une sorte de boom de l'essai idéologique sous forme de livre, associé à un développement indéniable d'un lectorat jeune et plus ouvert à la culture que celui des années antérieures. Le mode de publication, revue ou livre, conditionne et a conditionné l'essai et sa forme d'écriture; de même que la ligne idéologique de la maison d'édition qui le publiait: la collection «Hastapenak » des éditions Lur, «Irakur Sail» de Herri-Gogoa, «Gero» des jésuites, Jakin des (ex) franciscains, etc. (Azurmendi 1991). Quoi qu'il en soit, l'essai prend à ce moment-là une importance croissante, en témoigne la place attribuée au prix de l'essai qui rejoint les prix de poésie, du roman et du théâtre. A partir de la transition politique (1978-1979) la situation a changé peu à peu. L'enseignement de l'euskara s'est institutionnalisé et les conditions de création et de publication des oeuvres littéraires se sont améliorées. Grâce à l'initiative de quelques maisons d'édition ou à l'organisation de prix financés par des caisses d'épargne et par des institutions culturelles et politiques du Pays Basque, les livres d'essai bénéficient d'un appui financier et institutionnel plus important. Les bourses et les aides à la recherche du département Culture du Gouvernement Basque ou de différentes entités culturelles, politiques ou financières, associées aux entreprises éditoriales ont favorisé la création et la publication d'essais. De sorte que l'institutionnalisation de la littérature basque en général a permis l'émergence de ce genre.

Mais, combien d'essais sont publiés? Qui sont ceux qui lisent les essais écrits en euskara et combien sont-ils? D'après J.M. Torrealday, en 1995 l'essai a représenté 1,5% des livres en euskara, en 1996 3,6%; en 1998 7,1% (Jakin 98, 1997; XX; 109,1998). L'essai s'est-il cantonné aux adultes lecteurs habituels des livres en euskara? Comme c'est un genre qui se prête bien à la transmission et à la diffusion d'idées par le biais de la traduction, le nombre de lecteurs devrait en toute logique s'élargir.

3) L'élasticité de l'essai et ses relations avec d'autres genres posent des problèmes de distinction entre les uns et les autres. Par exemple entre l'essai et l'article: tous deux ont été publiés dans des revues littéraires ou culturelles à dominante sociale (par exemple: Jakin); les sujets abordés sont fréquemment communs aux articles et aux essais; et un grand nombre d'écrivains qui ont commencé par écrire des articles de presse ont évolué vers l'essai, considéré généralement comme plus prestigieux.

Il est parfois difficile de faire la différence entre critique littéraire et essai. Il faut, de toute façon, tenir compte de l'existence d'une tradition européenne de l'essai littéraire et critique. La différence entre essai et critique est encore plus difficile à établir dans le cas de la critique non plus littéraire mais idéologique, politique, culturelle etc.

L'essai en langue basque a navigué et navigue encore difficilement entre le Scylla du didactisme et le Charybde de l'investigation. Il faudrait différencier l'essai de l'ouvrage ou de l'article académique et/ou de recherche pure. D'autre part, on a du mal à différencier dans la pratique, les essais conceptuels des discours ou des dissertations théoriques et bien d'autres encore. Le manque de définition persiste donc, du moins dans la pratique. Cependant, pour l'euskara l'essai conserve toute son importance, car c'est le genre qui favorise le mieux le développement de la prose savante.


Jean Etxepare, premier essayiste

S'il est possible de mentionner quelques prédécesseurs éventuels (Egiategi, Mogel, etc.), en accord avec Lafitte (1941:71), nous considérons J. Etxepare (1877-1935), médecin de profession et grand écrivain, comme le premier essayiste en euskara au plein sens du terme. Il a lui-même publié son premier livre, Buruxkak (1910), avec une prétention littéraire déclarée, le qualifiant de «livre d'essai» dans une lettre à Julio de Urquijo.

Buruxkak (Epis de blé) dont l'équivalent en français est Glanes, d'après Jean Casenave, terme utilisé à la fin du XIXème siècle dans les milieux littéraires français pour désigner une collection de textes assez différents réunis dans un même livre.

Il s'agit en effet d'une collection de chroniques, d'articles et d'essais. Deux d'entre eux ont dû leur célébrité à la censure et aux coupures dont ils ont fait l'objet dans l'édition de P. Lafitte de 1941, et sur lesquelles est revenue l'édition de 1980. Ce sont Nor eskolemaile, zer irakats (Qui doit enseigner et quoi donc?) et Amodioa (l'amour). Dans le premier l'auteur aborde le problème de l'enseignement public et laïque qui s'était généralisé dans tout l'état français, avec la suppression et l'expulsion des congrégations religieuses. La position prise par Etxepare est modérée, même si elle semble audacieuse dans son milieu: il est favorable à un réseau d'enseignement public et un autre privé, où les enseignants seront des laïcs, si possible, pères de famille.

Dans Amodioa Etxepare utilise la forme dialoguée, une réunion fictive d'anciens camarades de classe qui échangent au cours d'un repas des idées divergentes sur l'amour physique. A la manière des dialogues de Platon, les personnages expriment des points de vue différents et systématisés ( hédoniste, idéaliste, conformiste, positiviste) sans que l'auteur ne prenne partie pour aucun d'entre eux, laissant clairement apparaître la pluralité. La sexualité, objet de la discussion,n'est pas limitée à la sexualité hommes-femmes, elle comprend l'onanisme, l'homosexualité et la zoophilie-sujets-tabous à l'époque- ainsi que les relations sexuelles entre animaux, l'amour des objets, de l'étude ou du culte de l'esprit. D'une structure subtile, cet essai est remarquable par la virtuosité de son expression stylistique. Selon Casenave (1998, 2002) Buruxkak a les caractéristiques suivantes:

  1. Certains sujets sont inédits dans la littérature basque. L'auteur en fait un traitement audacieux, il y expose des points de vue téméraires et même provocateurs, livrant ses positions personnelles avec sincérité, à l'opposé de l'opinion générale. Ce qui ressort, surtout, c'est la liberté d'expression.
  2. La relation directe auteur-lecteur: conversation reproduite par écrit entre l'auteur-énonciateur et le lecteur; distance de l'énonciateur envers l'objet de la réflexion; changements de perspective dans l'observation d'une même réalité; abondance des éléments autobiographiques.
  3. Priorité des formes textuelles qui invitent à la réflexion: l'argumentation s'appuie sur les modalités narratives, explicatives, descriptives, ce qui en rend la lecture plus variée et plus agréable. Il y a donc des registres de tons divers et variés(lyrique, émotif, ironique).

Le style d'Etxepare est littéraire et personnel. Il se distingue aussi par des phrases courtes, un style sentencieux, un usage littéraire du verbe, la mobilité des éléments dans la prose, la richesse du lexique. Le jeu littéraire et la liberté de l'écriture étaient pour lui très importants. Cependant, le livre fut un échec et l'auteur dut le retirer de la vente à cause de l'incompréhension de la société, de la plupart de ses élites cultivées et de ses lecteurs potentiels. Quoi qu'il en soit, Buruxkak restera comme un livre de rupture et profondément original, comme une représentation du Pays Basque, conjuguant tradition et modernité. Son deuxième livre, Beribilez (En voiture), publié dans la revue Gure Herria, 1929-1932 puis sous forme de livre en 1931, raconte le voyage aller-retour de Cambo (Pays Basque continental) à Loyola (berceau de Saint Ignace, à Azpeitia, Guipúzcoa) en une journée. La forme littéraire qui domine est la description du paysage, des personnages et des lieux. Description rapide et impressionniste, allant de l'extérieur vers l'intérieur, donnant vie aux différents endroits, où alternent des réflexions de l'auteur et des dialogues entre les personnages pas toujours clairement définis, expression de points de vue différents qui permettent à l'auteur de se distancier.

Beribilez élargit l'éventail des sujets traités par l'auteur: certains, par exemple l'euskara ou les fueros de Navarre reflètent une prise de conscience profonde de l'identité historique et culturelle; d'autres sont d'une brûlante actualité au Pays Basque du sud, comme par exemple, les conséquences négatives de l'industrialisation. Le ton est personnel, critique, ironique, parfois provocateur, nostalgique et sceptique. C'est un livre de la maturité, de la vieillesse même, qui contraste avec Buruxkak, oeuvre de jeunesse. La langue et le style y sont différents: ils incorporent des mots du Pays Basque sud, surtout du Guipuzcoa, ainsi que des néologismes sabiniens, en commençant par le titre. La syntaxe traduit le mouvement, la rapidité, la variété, la virtuosité et la tension. Dans son ensemble, le style exprime un plus grand équilibre (dans la construction syntaxique et le rythme) un recours plus fréquent aux procédés phono-stylistiques et musicaux, et une plus grande variété dans l'expression(surtout dans le registre littéraire savant).


L'après-guerre: Salbatore Mitxelena

Après la guerre civile (1936-1939) l'expression en euskara est partie vers l'exil et la clandestinité. Mais la dictature franquiste et le catholicisme national allaient susciter un rejet chez les intellectuels et les membres du clergé de la génération des années 50 (S. Mitxelena, K. Mitxelena, Krutwig, Zaitegi...) qui a explosé dans les années 60 (Txillardegi, groupe Jakin, Aresti....).

Salbatore Mitxelena (1919-1965), franciscain originaire de Zarauz, a publié en 1958 à Bayonne et sous le pseudonyme d'Iñurritza Unamuno eta Abendats. Bilbotar filosofuaren eta Euskal-Animaren jokerei antzemate batzuk. Le nom d'Abendats est significatif: abenda race + ats 'souffle, âme': «Abendats, celui que tous les Basques nous portons en nous et qui fait vibrer chacun de nous». Par ailleurs il est la fidèle reproduction ou l'alter ego de l'auteur lui-même. L'essai de S. Mitxelena trouve son origine dans les affirmations selon lesquelles la langue basque est une langue peu pratique sur le plan rationnel et d'après lui promise à une mort certaine. Unamuno était alors le basque le plus universel, et sa philosophie ne laissait pas indifférents les intellectuels de langue basque. Cependant, étant considéré comme un ennemi implacable de l'euskara par les milieux nationalistes basques et deux de ses ouvrages étant condamnés par l'Eglise catholique, pour écrire sur un sujet aussi épineux il fallait faire preuve d'un véritable courage, comme l'indique N. Etxaniz (1970).

La personnalité d'Unamuno et surtout sa «basquité» évidente pour lui, c'est ce qui intéresse l'auteur. A travers Unamuno il prétend saisir des attitudes de «L'Ame Basque». Il faut replacer le sujet de l'âme basque dans le contexte de l'après-guerre (crise de l'identité basque-suite à l'affrontement et à la défaite- et premiers symptômes de crise religieuse). Dans ce sens, S. Mitxelena est sans doute, celui qui a le mieux exposé cette « agonie » au sens unamunien, de l'après-guerre, qui veut nous la communiquer, dans un livre qui n'est pas un essai analytique, écrit selon un plan, mais des réflexions de l'auteur qui sont le fruit d'une lutte passionnée (Azurmendi 1991:188-190). Voici quelques-uns des traits les plus importants, d'après nous, de cet essai:

1) Une attitude ouverte au dialogue: avec Unamuno philosophe- même en vers-, avec le lecteur, et de l'auteur avec lui-même. La figure d'Unamuno est traité par l'auteur avec une sympathie profonde, au niveau personnel et émotionnel, il s'identifie à lui et le confond avec le peuple basque. En cela S. Mitxelena se différencie, par exemple de J. Ariztimuño Aitzol, guide de la culture basque avant la guerre, qui dans son livre La mort de l'euskera n'a montré que les erreurs et les défauts d'Unamuno (p.10). L'essayiste se confesse ou parle de lui-même, assez fréquemment. Il se fait l'écho du climat culturel un peu mesquin de la société et des milieux culturels basques. Il critique les abertzales ou nationalistes basques et les intégristes basques qui veulent un Pays Basque à leur image, il défend la tolérance et le pluralisme.

2) Une prépondérance des formes d'expression argumentative. A l'affirmation d'Unamuno parlant d'incapacité de l'euskara à exprimer la vie spirituelle, S. Mitxelena répond: «Si Unamuno avait écrit en euskara, il n'aurait pas écrit aussi bien; il n'aurait donc pas connu une telle célébrité» (p.59). L'auteur intercale aussi d'autres formes d'expression (narration de style et de ton populaires, de nombreuses expressions courantes; des blagues, p.22-23).

3) La structure de l'essai et le ton sont souples. Même si le ton est sérieux, quand il discute avec Unamuno l'auteur emploie un ton familier ou de langage courant, propre à la discussion entre compatriotes, et en revanche, le ton change quand il s'agit du régime franquiste (critiques du régime et allusions voilées et ironiques).

4) Le langage de S. Mitxelena se caractérise par la variété des niveaux et des registres de langue, du lexique et de la syntaxe; habile, audacieux et créateur, il viole parfois consciemment les lois grammaticales. Il y a cependant quelquefois un mélange un peu bigarré de niveaux de langue. C'est un langage rhétorique aux résonances poétiques, qui explore les figures de la répétition et de l'amplification, procédés rhétoriques chers aux prédicateurs ainsi qu'aux poètes. Le recours aux proverbes et les images (par exemple la comparaison avec les pommes écrasées dans le pressoir pour parler des Basques) sont d'autres procédés de l'auteur. Le style de S. Mitxelena est concis et elliptique, vigoureux, riche, travaillé, chargé de rythme et de nuances.


L'essai dans les revues de l'après-guerre

Après la guerre les articles et les essais ont été publiés dans les revues culturelles en langue basque: Euzko-Gogoa, Egan, Jakin, Olerti, Euskera... Certaines d'entre elles ont impulsé l'essai de façon directe et décisive (cas de Jakin. Voir plus loin).

La revue Euzko-Gogoa, éditée par et grâce à Zaitegi au Guatémala, dans sa rubrique «Yakintza» que l'on pourrait traduire par Science ou Culture, a publié des séries d'articles: du genre didactique comme «Landareetaz atsapenak (Botanika-asimasiak)» (Leçons botaniques de base) d'Andima Ibiñagabeitia (Euzko-Gogoa,1951,1952); du genre informatif ou d'exposé comme ceux de Mirande sur la parapsychologie; ou les articles d'Orixe sur l'art et la beauté. Il faut signaler dans Euzko-Gogoa le travail de Zaitegi et d'Orixe, en tant qu'auteurs de livres ou d'articles qui sont des essais ou qui s'en approchent. Jokin Zaitegi, poète et traducteur de Platon, est l'auteur du livre Platon'eneko atarian (1961), constitué d'une série d'études et de prologues à ses traductions des oeuvres de Platon, dans un euskara cultivé et puriste.

Nicolás Ormaetxea Orixe, poète et prosateur, guide des écrivains basques de la génération qui a connu la guerre, a publié de nombreux articles de journaux et des articles de recherche sur des sujets de philosophie, de critique littéraire, de folklore, de religion, de linguistique etc dans des revues culturelles (Jesusen Biotza'ren Deya, RIEV, Euskera, Euskal Esnalea, Yakintza, Euzko Gogoa, Gernika). La série de 10 articles sur l'art et la beauté ou esthétique, publiés dans Euzko-Gogoa (1951-1952-1955), peuvent être considérés comme un essai par leur unité formelle, leur style littéraire etc., comme le fait l'éditeur P. Iztueta ( N. Ormaetxea Orixe. Idazlan Guztiak, t. III, p. 115et suivants,1991) ; proche du traité, sans aucun doute.

Quito'n arrebarekin (Euzko-Gogoa, 1950-1954), dialogue entre l'auteur et sa soeur, est une oeuvre personnelle, aux références autobiographiques, écrite d'un point de vue théologique et qui exprime le drame de nombreux catholiques basques, les navarrais y compris, pendant la guerre et l'après-guerre en constatant que la hiérarchie catholique bénissait les atrocités commises par les insurgés en armes contre la République. D'autres ouvrages d'Orixe, comme Jainkoaren billa, sont plutôt des traités de théologie ou de mystique.

Il faut mettre en évidence Jon Mirande, homme littéraire qui vit à Paris ainsi que ceux de l'exil forcé de l'intérieur, dû à la dictature de Franco (revues Egan et Jakin), dont voici les représentants les plus importants: K. Mitxelena, Txillardegi, Arregi et Azurmendi.


Jon Mirande

Jon Mirande (1925-1973), grand poète et prosateur en langue basque, a eu une grande influence littéraire dans les années 70 et 80 du XXème siècle. Il a écrit dans des revues littéraires et culturelles basques (Euzko-Gogoa, Gernika, Egan, Igela, Elgar...) et bretonnes (Ar Stourmer, etc.) Des contes et des essais ont été rassemblés dans l'anthologie Jon Miranderen Idazlan Hautatuak (Gero, 1976, édition de Peillen). Les articles publiés dans les revues ci-dessus peuvent se diviser en deux groupes: les uns de genre idéologico-politique ou de critique sociale, et les autres plutôt du genre culturel-philosophique.

Les premiers ont été réédités, pour la plupart, sous le titre Miranderen lan kritikoak (Pamiela, 1985, recueillis par J.M. Larrea). Les plus représentatifs critiquent le folklore, l'orgueil et le manque de sens critique et de conscience des Basques. La forme d'élocution argumentative et le ton critique y sont prédominants, même si on trouve également dans quelques-uns le sarcasme, l'ironie ou la satire, caractéristiques de l'auteur. Ce sont ceux qui montrent le mieux son idéologie atypique, qualifiée d'hétérodoxe dans les milieux basques. Mirande est nationaliste, il croit dans la valeur de la race, dans l'ethnie et surtout dans la langue basque; mais il est païen, il revendique les valeurs du paganisme et des Basques d'autrefois. Il est contre le christianisme et la démocratie chrétienne, qu'il qualifiait de juive, lui se considérait comme un philo-fasciste. Quoi qu'il en soit, Mirande n'était pas un politique mais un homme de lettres et un esthète.

Les articles ou séries d'articles du genre culturel et philosophique, relativement longs, ont une unité formelle autour d'un sujet, mêlant information et exposé, Peillen les a qualifiés d'essais et, en effet, on pourrait les considérer comme tels, au sens large. On y trouve ceux que l'auteur, grand celtiste, a écrit sur la langue irlandaise sur celle de la Cornouailles. D'après Mirande, son intérêt pour la connaissance de l'état des langues celtiques il le devait au «bénéfice qu'il y aurait à connaître ce qu'ont fait les nationalistes d'autres petits peuples d'Europe comme le nôtre pour sauver la langue de la patrie, alors que leur mère-patrie était en voie de disparition» (Jon Miranderen Idazlan Hautatuak, p. 281).

Mirande est aussi l'auteur d'un essai assez long sur la parapsychologie: Jakintza berri bat:psikologi gaindikoa (Une nouvelle science: la parapsychologie) (Euzko-Gogoa, 1951, n°11-12; 1952, n° 1-2,3-4,5-6). L'essai comprend un large exposé des différents courants de la parapsychologie, de l'information et des opinions personnelles. L'auteur nous raconte son vécu, ses expériences (p. 325, 328,345) et donne des conseils au lecteur (p. 319). Il abonde en information, en érudition et en connaissance. Le sujet est inédit en euskara et la terminologie est difficile. Mirande a le mérite de créer ou d'inventer des mots techniques, de son propre cru, de psychologie et de parapsychologie. D'autres essais ont apparemment disparu. Par exemple, d'après Peillen, qui l'a lu il y a plus de 45 ans, celui qui porte le titre de Giza gaindikoa Nietzscheren arauera, de 50 pages.

Il a écrit aussi d'autres articles ou des essais plus courts sur des êtres extrahumains tirésdu folklore des Celtes et des Basques, la mythologie païenne et ses propres croyances (Nere sinestea, traduit et publié dans Ar Stourmer en breton par son ami Goulvenn Pennaod). Mirande apporte une sorte d'essai où dominent l'information et l'exposé (excepté ses articles critiques). Il faut souligner le style littéraire de l'auteur, sa diction élégante, fine et puriste.


Koldo Mitxelena

Koldo ou Luis Mitxelena (1914-1987) philologue et linguiste basque, a provoqué l'essor de la littérature basque à travers la revue Egan. Il a écrit différents ouvrages en espagnol sur la linguistique et la littérature basques. Ses écrits en euskara ont été publiés dans Egan, Euskera, Anaitasuna, Zeruko Argia, etc. Par la suite, dans plusieurs livres: Mitxelenaren Euskal Idazlan Hautatak (1972), et après la mort de l'auteur, en 9 tomes sous le titre Euskal Idazlan Guztiak et Zenbait hitzaldi (1988).

Les articles en euskara de Mitxelena ont trait principalement à la langue et à la critique littéraire et ils sont de plusieurs types. Par exemple, des compte-rendus critiques (+ de 140) sur les livres publiés à son époque, et des articles plus longs ou des essais sur la littérature basque. Parmi eux, certains tournent autour de la littérature en général (par exemple Asaba zaharren baratza); d'autres traitent des auteurs basques (classiques ou modernes, par exemple G. Aresti ou Txillardegi). Nous avons déjà souligné combien il est difficile de distinguer la critique linguistico-littéraire de l'essai dans le cas de Mitxelena. Bien que certains textes de Mitxelena soient plutôt informatifs ou en forme d'exposé, les plus caractéristiques sont les polémiques. Dans Asaba zaharren baratza (1960) l'auteur polémique avec Orixe et, comme dans d'autres essais ou articles du même genre, il donne son opinion sur différents sujets qui concernent la langue, la pensée, la culture européenne, mais toujours dans une perspective d'actualité. Dans Euzko-Gogoa eta Euskera (Egan, 1956) il s'oppose à Zaitegi et défend l'usage de l'espagnol et d'autres langues dans les écrits de recherche sur des thèmes basques. Pro domo (1972) traite de la langue comme moyen de communication et d'expression sociale et la nécessité d'établir des ponts entre les anciennes et les nouvelles générations. Signalons quelques traits récurrents dans ces essais, écrits dans un intervalle de 15 ans:

  1. Référence personnelle et autobiographique et ton polémique. Mitxelena y personnalise (lui-même) un grand nombre de questions débattues dans les cercles d'intellectuels ou de lecteurs basques. Dans Pro Domo, écrit après la réunion d'Aranzazu de 1968 qui marqua le début de l'unification et souleva de vives réactions, il y défend l'unification de l'euskara et la nécessité d'intégrer et de comprendre les nouvelles générations. Parmi les idées intéressantes il y a la soif de culture et le besoin de voir les choses avec des yeux actuels.
  2. La forme d'élocution la plus importante dans ces essais c'est l'argumentation. Une argumentation implacable, variée et riche, qui répond strictement aux lois de l'argumentation, même si cela n'est pas obligatoire dans les essais.
  3. Le modèle de composition et le langage rhétorique (débuts et fins travaillés; usage et maniement rhétorique et argumentatif des proverbes et des idiotismes, allusions savantes et ironiques). Ayant conscience que le lecteur est le seul juge dans la polémique, Mitxelena sait alterner le ton et le niveau de langue voulu par l'argumentation avec l' humour, l'ironie et le sarcasme dans la polémique, utilisant parfois même l'équivoque, frôlant la raillerie. K. Mitxelena a apporté un style littéraire et élégant, riche et plein de nuances, d'un certain conceptisme, modulé par des images. Subtilité et esprit, justesse dans l'expression et phrases lapidaires sur le modèle des proverbes, sont quelques-unes des caractéristiques les plus notoires de son style. Ce fut un styliste. Cultivé, ayant un grand sens critique, pédagogue enthousiaste, c'est un des maîtres de la prose en euskara, comme essayiste.


José Luis Alvarez Txillardegi

José Luis Alvarez Enparantza (1929), plus connu comme Txillardegi, linguiste et romancier, a exercé une certaine influence sur les jeunes de la génération des années 68-70 du XXème siècle. Il est l'auteur de nombreux articles, sur des sujets divers en rapport avec l'euskara et le Pays Basque, certains polémiques, que ce soit dans Branka, Jakin, Zeruko Argia, lors de ses années d'exil, ou plus tard dans la revue Argia, le journal Euskaldunon Egunkaria, etc. Un grand nombre d'entre eux ont été recueillis dans Euskal Herritik erdal herrietara (1978).

Txillardegi a donné un élan décisif à la théorie de l'essai. Son article "Saiakera eta hizkuntzen pizkundea" (1966) prenant la défense de l'essai, semble avoir ouvert la voie à de jeunes essayistes, du groupe Jakin et d'autres, qui ont écrit des essais idéologiques dans les années 1970-1975. Mais surtout, Txillardegi a défendu l'essai par ses propres livres.

Huntaz eta hartaz (Hamar saiakera labur), publié en 1965 chez Goiztiri (maison d'édition qu'il créa avec d'autres exilés au Pays Basque nord) fut un livre de 10 essais relativement courts, qui a renouvelé l'essai basque «en le sortant des pages des revues et en le dotant d'un langage nuancé et fonctionnel, dont il avait besoin» (Sarasola 1970). Il apporte des sujets nouveaux, modernes, européens et universels: des sujets existentiels, traités avec une vision existentialiste (la mort, la mort de l'univers), religieux et moraux (le christianisme), humanistes (la gauche et la droite, les intellectuels et les hommes d'action, les premiers de la classe etc.) politico-idéologiques en rapport avec le Pays Basque (carlisme, folklore du bêret ou des «euskotarras» ou basques non nationalistes etc.). L'abondance des citations et des références est une preuve de l'univers culturel de l'auteur et de ses préférences: par exemple des auteurs français comme Teilhard de Chardin ou la philosophie orientale de Bouddha et de Gandhi.

L'auteur reconnaît l'influence que le bouddhisme a exercée sur lui et critique le désir de succès mondain et le technicisme de la vie moderne en Europe. Il reconnaît également l'importance qu'ont eu pour lui l'existentialisme de Kierkegaard, Unamuno et des auteurs français sur le sujet de la mort. Selon J. Azurmendi, si S.Mitxelena posait le problème de l'âme basque, Txillardegi pose celui de l'homme, non pas au niveau théorique mais existentiel, c'est-à-dire, en posant le problème du sens ultime. La position de Txillardegi est antikantienne et existentialiste (Azurmendi 1991: 190-199). Le langage de Huntaz eta Hartaz est moderne et savant (très différent, par exemple de celui de S. Mitxelena, plus traditionnel et rhétorique, alors que 9 années séparent les deux livres).

Hizkuntza eta pentsakera (1972), a pour sujet les relations entre la langue, la logique et la pensée. D'après l'auteur, qui signe sous le pseudonyme Larresoro, la langue joue le rôle de guide de la pensée, elle marque et conditionne les usagers de la langue. La langue n'est pas fille de la logique, d'après l'auteur, c'est pourquoi les langues sont différentes entre elles. Il défend sur le fond, la théorie humboltienne selon laquelle la langue apporte une vision du monde, ou, pour le dire autrement, les différentes langues modèlent la pensée des peuples qui les parlent. Il se base sur la phonologie basque et sur les noms des couleurs. Cependant, aujourd'hui, après les études de la grammaire générative, on pense différemment. On reconnaît pourtant quelques aspects positifs à l'ouvrage. Selon J. Sudupe, Larresoro a le mérite, entre autres, de prendre en compte les aspects sociaux de la langue (Hegats 10, p. 55-64). Larresoro a le mérite, non seulement d'introduire des idées et des courants de pensée en euskara, mais aussi de doter la prose basque d'un langage théorique fluide et élégant.

Dans son livre de mémoires, son essai Euskal Herria helburu (Euskal Herria à l'horizon) (1944) Txillardegi raconte en réfléchissant sur ses activités, comment ses idées sont apparues et se sont développées, l'atmosphère politico-culturelle des années 1950-60-70, la naissance et le développement d'ETA, dont il fut l'un des fondateurs. Comme témoignage direct et mémoire vivante, ce livre a donc une grande valeur.


La contribution de Jakin: le groupe et la revue

Le groupe Jakin et le revue du même nom, au cours des années 1967-68 et les suivantes (J. Intxausti, J. Azurmendi, R. Arregi, Txillardegi, E. Osa...) par des articles et des essais de type idéologique, politique et social, ont été une référence fondamentale pour l'essai en langue basque. Comme dit K. Mitxelena: «Avant nous savions que l'euskara était en attente d'un travail d'enrichissement et cependant nous refusions souvent de remplir notre devoir, car nous n'étions pas capables de le faire avec le purisme suffisant. Aujourd'hui nous voyons ceux de Jakin, par exemple -et ils ne sont pas les seuls- qui se battent pour exprimer en euskara des sujets difficiles» ("Asaba zaharren baratza ", Mitxelenaren Idazlan Hautatuak, p. 78-79).

Jakin fut créé au couvent des franciscains d'Aranzazu (à Oñate,Guipuzcoa), dans les années 50, par des jeunes qui n'ont pas connu la guerre (Azurmendi1984). L'un des essayistes de Jakin de la première heure fut Joseba Intxausti. Ont collaboré à cette revue quelques écrivains des générations précédentes, par exemple Telesforo Monzón, ministre du Gouvernement Basque pendant la guerre, dramaturge et poète pendant son exil au Pays Basque continental, leader d'Herri Batasuna après la transition. Monzón a publié un court essai intitulé Kontzientziaren eboluzinoa (Jakin, 1969), qui traite des changements qui ont eu lieu, surtout au Pays Basque du nord.

En ce qui concerne la modernisation de la prose de l'essai en basque, il n'est sans doute pas inutile de mentionner le travail du groupe de jeunes auteurs d'articles "Gazte naiz" de Zeruko Argia, sous l'influence de R. Saizarbitoria, et celui des éditions Lur, créées vers 1970, avec leur collection Hastapenak de livres de vulgarisation de la formation universitaire de base en sociologie, en économie, en critique littéraire, en linguistique, etc., ainsi qu'avec les diverses traductions de penseurs européens.

Avant d'aborder le cas de R. Arregi, il faut signaler que dans ces années-là, à côté des essais plus ou moins courts dans les revues, on commence à publier des livres d'essais, qui entrent dans le cadre de ce que J. Azurmendi (1991:179-180) appelle le «boom» du livre idéologique des années 1970-1975. Il s'agit d'essais, de traités, d'exposés plus ou moins originaux d'un côté; de traductions d'idéologues (Marx, Engels, Lénine, Dobb, B. Rusell, F. Fanon, Lévi-Strauss, Memmi, etc.) de l'autre. Parmi eux, Azurmendi cite ses propres essais, écrits à l'époque; les études de G. Garate sur des auteurs marxistes; le traité de R. Garate Lanaren antropologia (1973); celui de A. Irala Bat bitan banatzen da (Un se divise en deux: l'arme révolutionnaire de Mao Tsé-Toung) (1975-1976); d'autres encore de P. Iztueta et J. Apalategi, X. Mendiguren, L. M. Muxika, M. Pagola, J. M. Torrealdai, M. Ugalde.

Le marxisme est au centre de l'ensemble des débats. Un certain nombre de ces auteurs sont de jeunes intellectuels issus de séminaires religieux, des étudiants d'universités étrangères; la plupart ont une culture livresque, leur conscience sociale et culturelle est sans doute plus ouverte que celle de leurs prédécesseurs. Que certains d'entre eux soient ou non des essais, au-delà d'un jugement sur la valeur objective, l'originalité, le traitement du sujet, l'articulation etc., on ne doit pas oublier, malgré tout, l'effort d'adaptation de la syntaxe de la prose basque pour traduire la pensée et pou développer le langage technique. Azurmendi souligne qu'après la mort de Franco, le débat idéologique s'affaiblit, du fait que le débat politique se retrouve dans la presse quotidienne, écrite principalement en espagnol.


Rikardo Arregi

Rikardo Arregi (1942-1969) mort prématurément à 27 ans, fut le promoteur de la Campagne d'Alphabétisation d'Euskaltzaindia et des éditions Lur, jounaliste politique et essayiste. Ses articles ont été rassemblés dans différents livres, après sa mort: Politikaren atarian (1969); Herriaren lekuko (1972); Europa, écrit en collaboration (Jakin, 1965).

Les essais sont rassemblés dans le livre Rikardo Arregi (Jakin sorta, 1971).Ils se composent d'une vingtaine de pages et traitent des attitudes face au marxisme, des idéologies de gauche et de droite, déjà abordées par Txillardegi, ou du catholicisme des euskalzales ou bascophiles. Certains des essais d'Arregi sont polémiques, mettant en question les idées des représentants des générations précédentes, comme Orixe, mais aussi celles de Txillardegi exposées dans Huntaz eta hartaz. Les sujets traités sont d'actualité pour de jeunes Basques idéalistes et pour des intellectuels basques catholiques ou marxisants, dans des moments de crise idéologique et socio-politique.

Arregi offre une vision critique des sujets qu'il traite. Il intègre dans l'essai ses propres confessions: il s'avoue catholique, croyant à la transcendance, n'aimant ni Teilhard de Chardin ni Mounier, mais le théologien J.M. Gonzalez Ruiz. Dans les essais d'Arregi ce qui domine c'est l'exposé, le développement du sujet, l'argumentation. Ils sont pensés en euskara et écrits dans une langue fonctionnelle.


Premiers pas vers l'institutionnalisation de l'essai

Les prix de littérature qu'Euskaltzaindia commence à organiser vers 1956 (parmi eux le prix réservé aux articles) encouragent le développement de la prose. Depuis 1968 environ, des concours et des prix vont promouvoir l'essai: par exemple les prix de l'essai Guernica ou le prix Andima Ibiñagabeitia organisé par Caracas-ko Lagunen Elkarteak (Associations des Amis de l'Euskera de Caracas) depuis 1971. Aujourd'hui de nombreux organismes municipaux, départementaux, culturels, y compris le Gouvernement Basque, accordent des prix et publient des ouvrages littéraires, parmi lesquels des essais, et des ouvrages de recherche. Actuellement ce sont de tels prix qui constituent le soutien de l'essai en langue basque.

L'un des plus importants est le Prix Mikel Zarate de l'Essai, organisé par Euskaltzaindia et le groupe financier Bilbao Bizkaia Kutxa, qui en assurent la publication. M. Zarate lui-même a favorisé l'essai de critique littéraire et à sa suite, un grand nombre d'essais récompensés ont été des études ou des analyses d'auteurs de la littérature basque. Irun Hiria Literatura Sariak-Prix de Littérature Ville d'Irun, de la Fondation Kutxa créé vers 1971, organise depis 1994 un prix de l'essai, qui accompagne le prix du conte, du roman, de la poésie. Parmi les Prix Euskadi de Littérature, créés en 1994 par le Gouvernement Basque figure le Prix de l'Essai Pedro Axular. Le Conseil Régional d'Alava organise le prix Becerro de Bengoa de l'Essai en euskara et en espagnol (depuis 1989, à peu près) et celui de Navarre le Prix Xalbador.

Certains prix de recherche peuvent contribuer indirectement au renforcement de l'essai, par exemple le Prix Santi Onaindia de recherche littéraire de la municipalité de Zornotza; ou le Prix Justo Garate de la Municipalité de Bergara, ou Juan San Martin d'Eibar. L'initiative privée de chefs d'entreprises et de maisons d'édition a favorisé la production et la publication d'essais. Signalons le prix Juan Zelaia Saria et le travail d'Erein avec sa collection Saiopaperak, et celui d'autres éditeurs (Pamiela, Alberdania, Baroja, Elkar, Mensajero).


Joxe Azurmendi

Poète, critique littéraire et penseur. Il a commencé à écrire des essais sur des sujets sociaux et littéraires dans Jakin, revue à laquelle il est lié et dont il fut directeur. Il a publié aussi des articles dans Branka et Zeruko Argia et de nombreux livres d'essais en euskara, ce en quoi il se distingue des autres auteurs. Les plus importants d'entre eux sont ceux qui expriment une pensée moderne actuelle dans son versant idéologico-politico-social et ceux de critique littéraire.

Classons ses livres par thèmes. Sur le marxisme et le nationalisme: Hizkuntza, etnia eta marxismoa (1971). Relations entre société, culture, art et littérature: Kultura proletarioaz (1973); Iraultza sobietarra eta literatura (1975); Artea eta gizartea (1978); Errealismo sozialistaz (1978); Kolakowski (avec J. Arregi) (1972). Nationalisme et socialisme basques: Arana Goiriren pentsamentu politikoa (1979); PSOE eta euskal abertzaletasuna: 1894-1934 (1979); Nazionalismoa / Internazionalismoa Euskadin (1979); Eibarko sozialismoaz. Sur des sujets historiques et politiques sur un ton polémique: Espainolak eta euskaldunak (1992); Demokratak eta biolentoak (1997); Oraigo gazte eroak: gogoetak ETAren sorrera inguruko kultur giroaz eta gaurkoaz (1998). Dans les deux il critique la rationalité incarnée dans l'Etat de Droit. Récemment dans Espainiaren arimaz (2006) il a renouvelé sa critique des idéologues de l'hispanité, les accusant d'idéologie impériale et bien souvent raciste.

Philosophie sur l'homme: Gizona abere hutsa da (1975) où il critique la métaphysique et la philosophie rationaliste occidentale. Gizaberean bakeak eta gerrak (1991) est une suite de ce dernier, avec quelques retouches; il s'agit de savoir si l'homme est bon ou mauvais par nature, si la nature est plus fondamentale que la culture, ou celle-ci plus que celle-là. Sur technique, travail coopératif etc.: Teknikaren meditazioa (Méditation sur la technique) (1998) en prenant appui sur la pensée de Carlos Santamaría. Il a écrit aussi sur la pensée d'Arizmendiarreta, fondateur du coopérativisme basque, et d'Etienne Sallaberry, prêtre et journaliste.

Littérature basque, sur Orixe et Mirande du point de vue social et philosophique surtout: Zer dugu Orixeren kontra (1976); Zer dugu Orixeren alde (1977); Mirande eta kristautasuna (1978); Schopenhauer, Nietzsche, Spengler Miranderen pentsamenduan (1989).

Les essais d'Azurmendi, de caractère idéologique, montrent la vigueur et la force de sa pensée. Ils sont remarquables par leur souffle et leur quantité. Ils abordent des sujets actuels européens avec profondeur et érudition. Azurmendi s'est inspiré de la philosophie et de la pensée de penseurs européens, allemands surtout. La référence permanente à la production culturelle basque est une autre de ses caractéristiques.

Azurmendi est un intellectuel critique. Il étudie le problème plus que la solution. Il sait exposer et développer sa pensée. Il adopte fréquemment le ton polémique. Il associe dans son langage le registre savant et les expressions courantes, sa prose est vive, incisive et ironique.

Espainolak eta euskaldunak (1992, best-seller de cette année-là) est son essai le plus connu. Le premier texte de l'ouvrage date de 1976, il fut écrit suite aux déclarations de Claudio Sanchez Albornoz sur les Basques et l'euskara. Il a été traduit en espagnol par Edorta Agirre (Les Espagnols et les euskaldunes, 1995, 2006) sauf un chapitre ("Un concept mytho-pathologique de l'unité").

L'auteur y adopte una attitude de polémiste ironique. Il nous avertit dans le prologue que cet essai n'est pas une recherche mais un jeu, mélange de colère et d'humour, qu'il a écrit pour faire rire les euskaldunes. L'auteur essaie de réfuter les préjugés de certains intellectuels espagnols sur les Basques (qui affirment que ces deniers n'ont pas été romanisés, que le basque est une langue inculte etc.)Mais il explore l'arrière-fond actuel de l'histoire; par exemple le mythe du caractère sauvage des Basques est, d'après l'auteur, «un produit naturel du nationalisme espagnol» (p. 38 de la traduction espagnole). L'auteur y expose le problème de la culture(fondamentalement la langue) basque, du défaut de conscience de beaucoup d'euskaldunes. L'exposé ou le développement des idées et l'argumentation sont les formes dominantes de l'élocution.

L'euskara d'Azurmendi est moderne et usuel , d'un niveau soutenu, adapté aux secteurs cultivés auxquels il s'adresse. L'auteur fait preuve d'une bonne connaissance de la langue et d'une expression riche et variée. Quoi qu'il en soit, le contenu l'emporte toujours sur l'aspect stylistique ou sur l'expression littéraire.


D'autres auteurs

Mentionnons quelques auteurs qui ont publié plus d'un livre d'essais.

Jose Angel Irigarai (1942), poète, a écrit les essais Euskera eta Nafarroa (1973) et Euskara bizitzaren kenkan (1988).Comme dans ses poésies, les sujets qui l'inspirent sont la préoccupation pour l'avenir de la Navarre et sa basquité.

Joseba Sarrionaindia (1958), poète et narrateur, est l'auteur de plusieurs livres d'essais courts. Ni ez nai hemengoa (Je ne suis pas d'ici) (1985; réédité en 1994 et 2006) est une sorte de journal, écrit en prison; plus exactement, des observations sous forme de calendrier, dans la tradition de l'essai (par exemple dans la littérature anglaise Breton a publié The Fantasticks en 1626, des observations organisées en forme de calendrier). Dans cet essai Sarrionaindia aborde de façon cyclique, des sujets et des problèmes qui traitent de l'écriture et du dogmatisme, de la littérature, la rhétorique, l'expression en euskara, les couleurs, la communication ou le bruit des mots et le besoin de silence, l'univers, la mélancolie etc. Ces sujets alternent avec des histoires de prison et d'autres, magistralement racontées.

Marginalia (1988), collection de courts écrits autour de la littérature, la poésie et l'art , élargit la thématique du livre précédent, en y ajoutant des sujets comme le pouvoir, la révolution, le langage, l'oppression etc. Il défend la création d'une littérature conceptuelle et idéologique pour changer le monde, bien qu'elle ne soit pas conçue comme quelque chose d'achevé et de systématique. Ez gara gure baitakoak (1889) est constitué de textes aux formes brèves, qui ressemblent à l'essai ou sont proches de lui. Sarrionaindia fait appel au lecteur et demande sa collaboration.

Patziku Perurena (1959), prosateur et poète, a écrit de nombreux articles journalistiques, rassemblés dans des livres, et quelques essais, assez conséquents, qui sont: Koloreak euskal usadioan (1992), sur l'emploi et le sens des épithètes qui désignent les couleurs en euskara. Euskaraz sorgindutako numeroak (1993): d'après lui, dans le monde d'autrefois le nombre caché et merveilleux était source de connaissance, sollicitait l'imagination, allumait l'énergie de l'âme, excitait l'esprit, alors que dans le monde actuel les nombres sont devenus quelque chose de froid et d'ennuyeux qui n'a plus de charme. Marasmus femeninus. Joanaren gutun zaharrak (1993). Cette femme raconte sa vie intime et livre ses idées sur quelques préjugés concernant les femmes, sous forme de lettres. Harrizko pareta erdiurratuak (2004).

Perurena apporte des idées et une sensibilité différente, qui exaltent la simplicité du monde rural et qui divergent du comportement social des gens de la ville. Son style est toujours vif et mordant.

Eduardo Gil Bera, poète, narrateur et traducteur, est l'auteur des essais Atea bere erroetan bezala (1987), réflexion sur le temps; Fisikaz honatago (1990); O tempora! O mores! (Kontzientzia eta moralari buruzko gogoeta zenbait) (Pamiela, 1989). Les essais de Gil Bera sont philosophiques et dans le style de Montaigne, une référence souvent citée, écrits dans un euskara fluide, quoiqu'un peu bigarré parfois.

Sur des sujets d'anthropologie basque, prenant appui sur l'oralité comme source de connaissance, ont écrit Joseba Zulaika (Bertsolariaren jokoa eta jolasa, 1985; Ehiztariaren erotika, 1990) et Mikel Azurmendi (Euskal nortasunaren animaliak. Euskal ahozkerako animali-metaforaren inguruan, 1987). Dans cette veine, sur le bertsolarisme, Andoni Egaña (1961) et Jon Sarasua (1966) en collaboration (Zozoak beleari, 1997).

La pensée européenne a été le thème principal de Jon Sudupe (1947), l'auteur le plus récompensé dernièrement pour les prix de l'essai Mikel Zarate, avec J. M. Odriozola. Karl Marx: teoria eta politika (1983) dénonce le fait que «le marxisme que nous avons connu et parfois assumé a été stéréotypé, dogmatique et pauvre», il distingue le jeune Marx qui évolue du libéralisme radical au communisme humaniste, la rupture de 1848 avec le Manifeste Communiste, du vieux Marx. Modernitatearen alde (1990). Selon l'auteur «Comme le dit Habermas, la Modernité est un projet non réalisé. En accord avec la théorie de l'action communicative de ce penseur allemand, nous pensons que l'on peut récupérer les valeurs originelles des Lumières ». Ilustrazioaren kriseilupean (argi berri bila Francfurten) (Prix Pedro Axular du Gouvernement Basque, 1994). Dans cet ouvrage les idées fondamentales de l'essai antérieur se répètent, comme dans Muniberen ametsa: euskaltasuna eta modernitatea (1997). Selon l'auteur: «Basquité et modernité: voilà le dilemme que l'histoire basque a produit». «Les Caballeritos d'Azkoitia, ces pères de notre modernité, associeraient le projet moderne à la loyauté vis à vis de la communauté basque. Ils ont su conjuguer tradition et innovation, le folklore et les sciences modernes, la différence et l'universalité». D'autres ouvrages: Euskaldunak, liberalak eta komunitatezaleak (1999); Kant eta uso arina (2004).

Les essais de Jose Manuel Odriozola (1948), ont pour objet la linguistique sociale ou sociolinguistique et l'identité basque. Dans Gerraurreko gizarte-hizkuntzalaritza Euskal Herrian (1992) il étudie les idées d'Altube, Eleizalde, Aitzol, Aniceto Olano, Lizardi, Mokoroa et Landeta sur le sujet. Dans Hizkuntza, kultura eta gizartea (1998) il aborde des thèmes comme l'éducation bilingue sous le signe de la diglosie et la valeur symbolique, communicative et juridique de la langue. Soziolinguistikaren atarian (1993). D'autres livres encore: Nazio-identitatea eta eskola (2000); Euskal intelligentsiaren ideologia zantzuak (2002).

Xipri Arbelbide (1934) combine l'étude d'écrivains et d'évènements historiques du Pays Basque nord avec des sujets idéologiques, sociaux et religieux: Afrikako salbaien zuhurtzia (1983); Enbata: abertzalegoaren historia Iparraldean (Enbata, l'histoire du nationalisme basque au Pays Basque nord) (1996); Californiako Eskual Herria: Jean Pierre Goytino (2003). Ainsi que d'autres ouvrages sur des écrivains (P. Lafitte, J. P. Arbelbide).

Jon Alonso. Auteur de Idiaren eraman handia (1995), sur l'originalité, l'inspiration, le plagiat, le processus de création; et Agur, Darwin eta beste arkeologia batzuk (2001).

Txomin Peillen (1932). Auteur de Bizidunak haurren eta helduen heziketan (Mensajero, 1995); Baloreak Euskal Herrian eta beste gizarteetan (2005).

La météorologie et la culture populaire, tel est le sujet de Pello Zabala : Naturaren mintzoa: egunez-egun, sasoien gurpilean (2001, 2° édition); Zeruan zer berri? (2006).

La situation actuelle de l'euskara c'est l'objet de ceux de Koldo Zuazo (Euskararen sendabelarrak, 2000; Euskalkiak herriaren lekukoak, 2004) et de Pello Salaburu (XX. mendearen argi-itzalak, 2001; Euskararen etxea: saiakera,2002).

Les livres de mémoires peuvent être considérés comme des essais sous certaines conditions. Il n'est certes pas facile de trouver des exemples, car dans la plupart d'entre eux c'est la narration qui domine. Nous avons signalé un livre de mémoires de Txillardegi. Avec une petite réserve, nous pourrions ajouter de ce fait celui du Père Santiago Onaindia, Oroi-txinpartak (1988). Le livre de Gandiaga Denbora galdu alde (Erein, 1985) qui raconte sa crise personnelle et où domine la prose poétique peut certainement être tenu pour un essai de mémoires poétique (je dois cette remarque à Jean Casenave).

La critique littéraire est toujours l'un des filons les plus riches de l'essai, bien que nous ayions déjà signalé que c'est un terrain glissant car, au sens strict, on pourrait différencier l'étude rédigée avec une écriture soignée ou même dans une langue littéraire de l'essai littéraire. Dans tous les cas, on pourrait citer: Orixe , "Euskal literaturaren atze edo edesti laburra" (Euzkadi,1924; 2002) ; M. Zarate, Euskal Literatura (1977, 2 t.); Fray Luis Villasante (1920-2000), Axular, mendea, gizona (1972), plutôt du genre informatif ; Lourdes Otaegi, Lizardiren poetika Pizkundearen ingurumariaren argitan (1994); Iñaki Aldekoa, Zirkuluaren hutsmina (1993), Antzarra eta ispilua (Obabakoak-en irudimen mundua) (1992), Munduaren neurria (Arestiren ahots biblikoaz) (1998); J. K. Igerabide Bularretik mintzora (Haurra, ahozkotasuna eta Literatura) (1993); Jon Kortazar, Laberintoaren oroimena:gure garaiko olerkigintzaz (1994) et Luma eta lurra. Euskal poesia 80ko hamarkadan (1997); Patri Urkizu, sur la vie et les écrits de Xaho et Abbadie: Agosti Chahoren bizitza eta idazlanak, 1992; Anton Abbadia 1810-1897: biografi-saioa (2002).


Quelques conclusions

1) Pour que se développe l'essai en euskara il convient de mieux connaître les traditions et les tendances de l'essai au niveau européen et international, ainsi que l'histoire de l'essai écrit en euskara. Nous pensons que les deux caractéristiques essentielles de ce genre sont d'une part, l'attitude réflexive et la conception ouverte de l'oeuvre, et d'autre part la structure qui correspond à une telle attitude. La qualité stylistique est liée au caractère littéraire du genre. Cependant, dans la pratique, les jurys n'ont pas toujours exigé ce caractère littéraire, que ce soit en euskara ou en espagnol. Nous pensons que le terme d'essai correspond historiquement à l'essai littéraire, que celui-ci se différencie des études à caractère scientifique et que dans ce genre de prix de littérature l'importance que l'on attribue à la réflexion et à l'exigence stylistique, reconnaissance du caractère artistique de l'essai, sont des conditions sine qua non.

2) Si on reconnaît la validité de la distinction -trop générale certainement- entre deux types d'essais, c'est-à-dire, celui à caractère personnel et celui à caractère idéologique, il apparaît que l'essai en basque correspond majoritairement au deuxième (de S. Mitxelena à Sudupe, en passant par Txillardegi, Arregi, Azurmendi...). Dans cette tendance conceptuelle, la langue et la littérature basques ont été et sont toujours l'un des sujets ou des principaux thèmes de l'essai.Un autre genre d'essai plus personnel et informel s'est aussi développé (J. Etxepare, Sarrionaindia, Perurena).

3) Après avoir analysé, même sommairement, quelques-uns des auteurs basques les plus éminents, nous avons constaté dans l'essai basque une certaine variété dans les sujets, dans l'attitude de l'énonciateur, la structure, les formes d'élocution dominantes, le ton , le style etc. Dans les formes d'élocution par exemple il y a des auteurs pour lesquels ce qui prime c'est l'argumentation, en fonction de l'auditoire et des objectifs; en ce qui concerne l'argumentation, certains argumentent de façon rigoureuse et d'autres livrent des affirmations sans preuves, sans données etc., comme on l'admet dans l'essai littéraire, surtout celui de genre personnel. Pour ce qui est du ton, chez la plupart des essayistes ce qui s'impose c'est le ton sérieux (J. Etxepare, S. Mitxelena, Txillardegi). Quant à l'exigence littéraire ou stylistique, certains auteurs élaborent leur essai du point de vue du style et prennent soin de la langue comme des littéraires, et d'autres valorisent bien plus la pensée que la manière de l'exprimer. Dans le premier groupe on peut citer quelques morts, qui sont au demeurant les exemples les plus vivants: J. Etxepare, S. Mitxelena, Mirande, K. Mitxelena.

En règle générale, on constate que dans l'essai on privilégie aujourd'hui encore, l'analyse ou l'étude au détriment de l'informel et/ou le plaisir du lecteur; le ton sérieux, le fonctionnel au détriment de l'esthétique. On est encore loin, semble-t-il, d'une pratique de l'essai moins formelle, de la recherche de nouveaux moyens d'entrer en contact avec le lecteur, de trouver des techniques de communication. Des structures un peu rigides, sauf exception, font que l'essai se différencie assez peu d'une étude à caractère scientifique.

4) Grâce au développement de l'essai conceptuel, privilégiant les idées, la prose basque a incorporé à l'euskara la pensée européenne actuelle.





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