Littérature traduite

© Jose Manuel López Gaseni (Euskal Herriko Unibertsitatea-Université du Pays Basque)

© Traduction: Hélène Cerezo




Introduction

Ma collaboration à ce projet implique l'acceptation, plus ou moins explicite, d'une conception systémique de l'histoire littéraire, acceptation d'autant plus nécessaire qu'il s'agit, comme ici, d'aborder une histoire littéraire nationale.

En effet, comme le dit très justement Miguel Gallego Roca, aujourd'hui «on peut étudier l'organisation d'une littérature, ses règles et ses modèles, à travers la fonction que remplissent les traductions dans le système littéraire» (Gallego Roca, 1994:110). Une telle affirmation devient encore plus évidente si, à la lumière des Etudes des Polysystèmes, d'Itamar Even-Zohar, on travaille sur un système littéraire relativement jeune et encore fragile, c'est là, en effet, que la littérature traduite s'y montre la plus active, là où elle a tendance à acquérir une position plus centrale.

Au fil de cette étude, on pourra remarquer que la littérature traduite en langue basque accomplit au cours de son histoire, des fonctions centrales telles que la création d'un langage littéraire autochtone, l'apport de répertoires littéraires dont la littérature basque manquait auparavant et le renouvellement de certains modèles qui commençaient à être caducs.

Pour toutes ces raisons, il paraît évident que l'on considère résolument la littérature traduite comme faisant partie intégrante du système littéraire basque, c'est pourquoi je me référerai à elle comme «littérature basque traduite».

Je commencerai par la présentation d'une étude quantitative, puis j'aborderai l'histoire de la littérature traduite en euskara et les rôles qu'elle a joués aux différentes périodes.


Etude quantitative: quelques généralités à propos de la littérature traduite

Globalement, la littérature basque traduite représente environ 35% de la production littéraire totale en langue basque. Ce pourcentage, relativement élevé mais comparable à celui d'autres littératures mineures, atteint 50% si l'on considère la période comprise entre le début de la littérature basque écrite,1545, et la fin du XIXe siècle, traditionnellement connue sous le nom de «littérature ancienne» (cf. Sarasola). Au cours du XXe siècle, la littérature traduite est de l'ordre de 20%, entre 1900 et 1968, date de l'unification de la langue basque littéraire elle est descendue en dessous des 10%, puis elle a frôlé les 25% à la fin du siècle. En ce qui concerne les traducteurs, celui qui a traduit le plus d'ouvrages en chiffres absolus c'est Xabier Mendiguren Bereziartu (Ezkio-Itsaso, 1945), suivi d'autres traducteurs contemporains tels Xabier Olarra, Koro Navarro, J. M. Mendizabal ou Juan Garzia. Dans la première moitié du XXe siècle il faut signaler la figure de Nicolas Ormaetxea Orixe (Orexa, 1888 - Añorga, 1961) et dans la deuxième moitié du XXe siècle celles de Jokin Zaitegi (1906-1979) et Juan Anjel Etxebarria (1934-1996). Parmi les traducteurs de l'époque antérieure au XXe siècle, on doit citer Joannes Leizarraga (1506-1601) et Jean Pierre Duvoisin (1810-1891).

Quant aux langues source des œuvres traduites en euskara, l'anglais occupe la première place, atteignant presque 30%, suivi des langues qui se trouvent à la périphérie du domaine linguistique basque: le français et l'espagnol, avec un peu plus de 15% pour chacun d?elles. Ces données varient considérablement si l'on tient compte de la littérature ancienne, où le latin et le français occupent, pratiquement à parts égales, 80% de la littérature traduite. Dans le chapitre des genres littéraires, on constate une prépondérance très nette des genres narratifs (le conte et le roman) environ 60% de l'ensemble, suivis de très loin par le théâtre et la poésie, 15% chacun, puis l'essai, environ 6%. Le reste se répartit entre littérature religieuse et didactique.


Les débuts de la littérature traduite

Les premières traductions en euskara ont vu le jour en 1571, elles sont l'oeuvre de Joannes Leizarraga (Briscous, 1506 - La Bastide, 1601) à qui la reine de Navarre, Jeanne III d'Albret avait confié la tâche de traduire les textes canoniques de la Réforme calviniste, religion qu'elle avait embrassée en 1560.

Comme on le sait, une des caractéristiques de cette Réforme était la volonté de rapprocher la religion aux différents peuples en utilisant les langues vernaculaires, à l'opposé de l'orthodoxie catholique qui officiait en latin, de sorte que le Synode calviniste célébré à Pau en mars 1563 prit la décision de confier la traduction de ses textes en langue basque à Leizarraga et chargea quatre ministres basques protestants de leur supervision.

Les textes en question, considérés, en outre, comme les premiers textes en prose imprimés en euskara sont les suivants: Jesus Christ Gure Iaunaren Testament Berria ( Le Nouveau Testament de Notre Seigneur Jésus-Christ) accompagné de divers appendices et traduits, semble-t-il, d'après la version gréco-latine d'Erasme et la version française d'Olivetan; ABC edo Christinoaren Instructionea othoitz erguiteco formarequin (ABC ou Guide du Chrétien sur la façon de prier), catéchisme calviniste écrit en 1542; et Kalendera (Le Calendrier), almanach lunaire perpétuel pour situer Pâques et les autres fêtes du culte. Le tout fut imprimé à La Rochelle.

Une double contrainte pesait sur la réalisation de ces traductions: d'une part, la vocation prosélyte de convertir le plus grand nombre possible de fidèles et d'autre part, la soumission à la littéralité la plus stricte des textes sacrés. À cela s'ajoute, pour Leizarraga, le manque de tradition littéraire en langue basque, sur laquelle il aurait pu prendre appui.

Le résultat obtenu fut excellent, les textes traduits avaient pour base le dialecte labourdin, tout en empruntant des formes lexicales et morphologiques aux dialectes bas-navarrais et souletin. C'est précisément à celui-ci que Leizarraga consacre l'un des appendices du Nouveau Testament, sous forme de petit lexique. Toutefois, le lexique de ces traductions est parsemé de multiples vocables empruntés au latin, et dans une moindre mesure au grec et à l'hébreu, ce qui donne à ces textes, surtout au Nouveau Testament, un ton volontairement raide et hermétique, dans la lignée des textes bibliques traduits dans d'autres langues à la même époque.

Malheureusement, l'échec du mouvement protestant et la répression qui s'ensuivit, entraînant entre autres la destruction de la plupart des exemplaires de ces œuvres, ont barré le chemin intéressant ouvert par Leizarraga, qui aurait bien pu servir de base à l'unification de la langue basque.


La Contre-Réforme et la traduction de textes religieux

Le Concile de Trente a jeté les bases de la Contre-Réforme dont les effets sont apparus dans les traductions des différents textes religieux, sujettes au cadre strict et rigide de l'observance des préceptes catholiques, ainsi que l' dans l'exégèse de la Bible, dont on ne pouvait plus faire d'interprétation libre et directe.

L'ouvrage religieux le plus traduit entre les XVIIe et XIXe siècles fut l'Imitation de Jésus-Christ, attribué au moine allemand du XVe siècle Thomas de Kempis, et dont on dénombre au moins cinq versions écrites durant cette période. Les deux premières ont été traduites par quelques érudits appartenant au groupe appelé «Ecole de Sare». La première d'entre elles, Iesusen Imitacionea, on la doit à Silvain Pouvreau (Bourges, 16?? - Paris, 167?), même si elle ne fut pas publiée avant 1890; une autre version, Jesu Christoren imitationea, du prêtre labourdin Jean d'Arambillaga, fut publiée en 1684. Au cours du XVIIIe siècle apparaissent les versions du curé de Saint-Jean-de-Luz, Michel Chourion, Jesus-Christoren Imitacionea (1720) et celle du prêtre souletin Martin Maitzer, Iesu-Kristen Imitacionea (1757). Au XIXe siècle, le célèbre auteur et traducteur Jean Pierre Voisin a laissé une nouvelle version inachevée, Jesu Kristoren imitazionea, complétée et publiée à titre posthume en 1896.

Parmi les autres ouvrages religieux traduits au XVIIe siècle, on trouve Guiristionoaren Dotrina (1656) traduction de l'Instruction du Chrétien, de Richelieu; Philotea (1664), une version de l'Introduction à la vie dévote de Saint François de Sales; et Gudu Espirituala (1665), version du Combattimento spirituale de Lorenzo Scupoli; toutes trois dans une traduction de Silvain Pouvreau. Il convient également de citer la traduction ou paraphrase en vers des travaux de la Vierge qui a pour titre Ama Virginaren hirur officioac latinean bezala escaraz, que l'on doit à Cristobal Harizmendi et qui fut publiée en 1660.

La traduction de textes religieux se poursuit sans grande nouveauté au cours du XVIIe siècle. Au Pays Basque Nord, le prêtre de Saint-Jean-de-Luz, Joanes Haraneder a réécrit, dans le but de les améliorer, les traductions de Pouvreau, Philotea (1749) et Gudu Izpirituala (1750), il a été aussi le premier traducteur catholique du Nouveau Testament à partir de la Vulgate: Jesu-Christo gure Iaunaren Testament Berria, daté de 1740, mais publié seulement en 1855. Le pasteur protestant originaire de la même ville côtière, Pierre d'Urte, connu pour être l'auteur d'une grammaire et avoir commencé un dictionnaire de la langue basque, traduisit également la Genèse et -un fragment de l'Exode. Le curé d'Ustaritz, Bernard Larreguy traduisit un ouvrage de M.de Royaumont, sous le titre de Testament çaharreco eta berrico historioa, publié en deux volumes (1775,1777), où l'on trouve, outre les deux testaments, plusieurs exempla, des vies de saints et des sermons.

Au Pays Basque Sud, le jésuite Sebastian Mendiburu adapta un ouvrage dévot du père Croisset intitulé Jesusen Bihotzaren devocioa (1747), il est aussi l'auteur d'une traduction du catéchisme d'Astete ; un autre auteur jésuite, Agustin Cardeveraz, adapta la Vida Christiana (1710) du jésuite de Pampelune Jerónimo Dutari sous le titre de Cristauaren bicitza, edo bicitza berria eguiteco bidea, bere amabi pausoaquin, ouvrage très populaire qui fut publié en 1744. À cette liste de traducteurs de catéchismes il faut ajouter le franciscain Juan Antonio Ubillos, dont la traduction du Catéchisme Historique de Fleury fut publiée en 1785 sous le titre de Christau Doctriñ Berri-ecarlea (1785).

Parmi les rares traductions non religieuses de cette période, on doit signaler une double version de deux ouvrages techniques: un petit livre sur l'entretien du bétail, Laborarien abissua (Avis aux laboureurs) de 1692, du pharmacien labourdin Mongongo Dassança, tiré du Praedium Rusticum (1554) de Charles Estienne; et un livre de navigation, Liburu hau da ixasoco nabigacionecoa, de 1667, traduction de Piarres d'Etcheverry Dorre de l'ouvrage de Hoyarzabal intitulé Les voyages aventureux du capitaine Martin de Hoyarzabal (1633).


Les Lumières et la littérature didactique

Si jusqu'à la fin du XVIIIe siècle la littérature basque a presque exclusivement été destinée à servir des objectifs religieux, à partir de ce moment-là, son orientation va changer et elle va acquérir un caractère éducatif et moralisant, surtout par le biais de la traduction de répertoires de fables classiques et néoclassiques.

Cela ne signifie pas pour autant que le nombre de traductions de textes religieux va décroître, mais simplement qu'elles passent au second plan, face au nouveau modèle qui aspire à occuper une position centrale dans le système littéraire basque.

On constate, une fois encore, que le système tend à compenser son manque de maturité et sa fragilité en important des modèles et des représentations provenant de systèmes littéraires consolidés.

L'esprit des Lumières est arrivé de France par des voies diverses. L'une d'elles fut la Real Sociedad Vascongada de Amigos del País, société culturelle fondée en 1765 par Xabier Maria Munibe (Azkoitia, 1729-Azkoitia, 1785), aristocrate formé par les encyclopédistes français à Toulouse, écrivain et musicien, promoteur des arts et des sciences grâce, en particulier, à ladite société culturelle. Par le biais des assemblées de membres éclairés, des concerts et des représentations théâtrales, il a su créer le milieu culturel favorable à l?introduction dans le pays d?une conscience éducative favorisée, entre autres, par la création et la traduction de fables. C'est de cette époque que datent précisément les Fables morales de l'auteur, originaire d'Alava, Félix Maria de Samaniego, neveu de Munibe, inspirées par Esope, Phèdre et La Fontaine.

Dans cette même zone géographique, les membres de la famille Moguel ont également cultivé le genre de la fable, cette fois en langue basque. Le plus célèbre d'entre eux, originaire d'Eibar, Juan Antonio Moguel, outre son fameux dialogue intitulé Peru Abarka, écrivit une centaine de fables et traduisit les Pensées de Pascal (Pascalen Gogamenak). Mais c'est à sa nièce, Vicenta Moguel (Azkoitia, 1782 - Abando, 1854) que l'on doit la publication, en 1804, de la première traduction de fables, sous le titre de Ipui onac (Les bons contes), un recueil de 50 fables d'Esope, qu?elle a pu traduire grâce à ses connaissances en latin, transmises par son oncle, un bagage culturel fort peu courant chez les femmes de son époque. Le propos éducatif et moralisateur de ces fables ne fait aucun doute, comme on peut le déduire du sous-titre de l'ouvrage. « Les bons contes dont les beaux enseignements aideront les paysans et les jeunes basques à mener leurs vies dans le droit chemin ». Comme il est dit dans le prologue du livre, ils prétendent se substituer aux contes traditionnels, considérés comme pernicieux et rejetés par les institutions éducatives de l'époque.

Au sud du Pays, nous trouvons un autre traducteur de fables nommé Juan Mateo Zabala (Bilbao, 1777-Zarautz, 1840) qui dans son ouvrage de Fables en dialecte biscayen, a recueilli, outre 21compositions propres, des fables d'Esope, de La Fontaine, de Samaniego et de Juan Antonio Moguel. Des décennies plus tard, Zabala reprend les mêmes arguments que ceux de Vicenta Moguel: «J'ai encore en mémoire le souvenir de ces contes insipides de Peru et de Maria que nous écoutions, bouche bée, dans notre enfance. Ceux-ci, en revanche, sont beaux et utiles par la richesse et la profondeur de leur contenu. Il serait bon que des contes de ce genre se multiplient». L'écrivain et pédagogue Agustin Pascual Iturriaga (Hernani, 1778-1851) a contribué à l'enrichissement des fables en langue basque par son ouvrage Ipuyac eta beste moldaera batzuec (Fables et autres compositions en vers écrites en basque) publié en 1842. La plupart des fables qui s'y trouvent sont des traductions de l'oeuvre de Samaniego, 55 pour être plus précis; on y trouve aussi la première et la troisième églogue de Virgile, et quelques chansons destinées «à la jeunesse basque».

Au Pays Basque Nord, la récupération de la tradition des fables, entreprise par La Fontaine est parvenue plus directement. Jean Baptiste Archu (Altzürükü, 1811-La Réole, 1881) publia en 1848 La Fontainaren aleghia berheziak (Fables choisies de La Fontaine) traduit en vers dans la langue souletine, comme le fit La Fontaine en français, et dont la dédicace aux enfants basques proposait «d'apprendre en s'amusant».

De même, le prêtre labourdin Léonce Goyhetche (Urruña, 1795-?) publia la traduction en vers de 150 fables de La Fontaine sous le titre de Fableac edo aleguiac Lafontainenetaric berechiz hartuac (Fables choisies de La Fontaine). L'auteur y manifeste son projet didactique, il reconnaît qu'il a supprimé les fables inconvenantes et il pose la question rhétorique «Ne peut-on pas apprendre de façon agréable le bien et la vérité?».

Comme nous l?avons dit plus haut, le travail de traduction de textes religieux se poursuit parallèlement à la production de littérature didactique. Par exemple, deux nouvelles traductions du catéchisme d'Astete, l'une d'elles en dialecte haut-navarrais sous la direction du franciscain Pedro Antonio Añibarro (Cristau dotriña, 1802-3); et l'autre, de Juan Antonio Moguel (Critinauaren jaquinvidea), avec quelques ajouts personnels. Le navarrais Joaquin Lizarraga traduisit l'évangile selon saint Jean en dialecte haut-navarrais méridional, aujourd'hui disparu: Jesus-Cristoren evangelio sandua Juanec dacarren guisara. De même, le médecin du Guipúzcoa Juan José Oteiza est l'auteur d'une traduction protestante de l'évangile selon saint Luc: San Lucasen ebanjelioa, il s'agit d'une œuvre commandée par un agent des sociétés bibliques du nom de George Borrow. Au chapitre des vies de saints, citons l'ouvrage du navarrais Frantzizko Laphitz, Bi saindu heskualdunen bizia: San Inazio Loiolacoarena eta San Frantzizko Zabierecoarena (Vie de deux saints basques: celle de Saint Ignace de Loyola et celle de Saint François Xavier), publié en 1867 ettraduit à partir de plusieurs sources (Ribadeneira, Bouhours, Rohrbacher, Daurignac) dans une prose brillante.

Gregorio Arrue est lui aussi l'auteur d'une Vie de Saint Ignace (Aita San Ignacio gloriosoaren bicitza, 1866), mais c'est la traduction de la Vie de Sainte Geneviève qui le rendit vraiment célèbre: Santa Genovevaren vicitza (1868), traduction de l'ouvrage du prêtre catholique allemand Christoph Schmid d'après la légende médiévale. Arrue est encore l'auteur de nombreuses traductions, parmi lesquelles une nouvelle version du Kempis: Kristoren imitazioa (1887); Mariaren Gloriak (1881), de Saint Alphonse Maria Ligorio; et de la Prière mentale, du jésuite Villacastin.


Le Romantisme et la littérature militante

L'esprit romantique a amené de nombreux chercheurs étrangers à s'intéresser au Pays Basque, attirés par son étrange langue et ses coutumes. L'un d'eux, initiateur indirect des activités de traduction, fut le prince Louis-Lucien Bonaparte (1775-1840) qui, afin d'établir les dialectes de la langue basque et leur aire géographique, eut recours à un groupe de collaborateurs dont la mission était de traduire un même texte, généralement de caractère religieux, dans leur propre dialecte. Outre la matérialisation des objectifs du prince sous forme d'une systématisation du verbe basque et d'une carte des dialectes en double version, ce travail donna lieu à une série d'ouvrages qui vinrent enrichir le catalogue des traductions basques. Les textes que l'on retrouve le plus souvent sont L'évangile selon Saint Matthieu, le Cantique des Cantiques, l'Apocalypse, la Bible complète et le catéchisme d'Astete. Parmi les textes profanes, il faut signaler L'introduction des Dialogues ou Jolasac d'Iturriaga. Les traducteurs ont été, respectivement, Intxauspe pour le dialecte souletin , Uriarte pour le biscayen et le guipuzcoan, Etxenike pour le dialecte du Baztan, Salaberri pour le bas-navarrais, Otegui pour le guipuzcoan et le haut-navarrais et Mendigatxa pour le dialecte du Roncal. Auteur d'une brillante traduction de la Bible: Bible Saindua edo Testament Zahar eta Berria, publiée à Londres entre 1859 et 1865, Jean Pierre Duvoisin, chargé du dialecte labourdin mérite une mention spéciale.

Dans un autre registre, la littérature basque connaît à ce moment-là une curieuse histoire de falsification, liée à la littérature traduite: l'auteur basque du Pays Basque Nord. Jean Baptiste Dasconaguerre, natif de Saint-Jean-de-Luz publia en français, en 1867, le roman intitulé Les Echos du pas de Roland, qu'il disait avoir traduit de l'euskara. L'ouvrage suscita un tel engouement qu'il fut traduit en espagnol et que les lecteurs éprouvèrent le désir légitime de prendre connaissance de l'original, qui bien sûr n'existait pas; de sorte que Dasconaguerre se mit en devoir d'en inventer un en traduisant son propre ouvrage en euskara avec l'aide de Julien Vinson et d'Edmond Guibert. Ainsi vit le jour Atheka gaitzeko oihartzunak (Les Echos du mauvais passage), publié en 1870, trois ans après sa prétendue traduction.

Enfin, il faut ici faire mention de quelques traductions ayant trait à la littérature militante de l'époque et traitant concrètement des opposants aux idées libérales, en vigueur à partir du triomphe de la IIIème République française. Ce sont pour la plupart des traductions de brochures et de livres français, dont voici quelques exemples: Aphezen dretchoac eta eguinbideac eletzioetan (Droits et devoirs des prêtres au moment des élections), traduit par Laurent Diharassarry en 1890; Zer izan diren eta zer diren orain Framazonak munduan (Les francs-maçons dans le monde hier et aujourd'hui) de 1890 également, et Framazonak, bigarren edizionea, eta Frantziako hirur Errepubliken istorioa laburzqui (Les francs-maçons, deuxième édition, et histoire abrégée des trois Républiques de France), de 1891, tous ces ouvrages ont été adaptés par Michel Elissamburu; Liberalen dotrina pecatu da (La doctrine des libéraux est un péché) et Bai pecatu da liberalquerija (Oui, le libéralisme est un péché),traduits par le jésuite José Ignacio Arana, publiés en 1887 et 1896, à partir des textes de Félix Sarda i Salvany. Pour clôre le chapitre des traductions de cette époque-là, citons la traduction de la chronique de José Cola y Goiti de l'émigration navarraise, entreprise par le dramaturge de Saint-Sébastien Marcelino Soroa: Euskal Naparren joaera edo emigrazioa (1885).


La Renaissance littéraire d'avant-guerre

La fin du XIXe siècle a été dominée par la perte des fueros ou droits revenant aux Basques et l'apparition du nationalisme basque. Le nationalisme s'est efforcé de créer une base culturelle solide pour servir de terreau sur lequel bâtir son idéologie et donner naissance à la génération la plus brillante d'écrivains jamais connue: Lizardi, Lauaxeta, Aitzol... Proche d'eux, un auteur un peu plus âgé, Nicolas Ormaetxea Orixe (1888-1961) est devenu un agent culturel infatigable et laborieux, actif dans de nombreux domaines: traducteur, journaliste, poète et membre d'Euskaltzaindia.

Sur ce dernier point, alors que les propositions idiomatiques puristes défendues par Sabino Arana prédominaient, Orixe fut le défenseur et l'adepte de la «traduction du sens». D'après Villasante, Orixe choisit ce chemin «pour démontrer aux archipuristes, néologistes et réformateurs de l'époque, que l'on pouvait écrire en restant fidèle à la langue populaire et traditionnelle». C'est ainsi qu'il réalisa son immense travail de traduction touchant à différents genres: en 1928 il obtint le prix de traduction de Pampelune pour la traduction du chapitre neuf de Don Quichotte; un an plus tard, en 1929, sa traduction du Lazarillo de Tormes (Tormes'ko itsu-mutilla), fut publiée dans une édition bilingue où il osa modifier la fin de l'histoire originale en lui donnant une fin heureuse plus en accord, selon lui, avec la morale. Comme les changements qu'il avait introduits au chapitre sept n'apparaissaient pas dans la version espagnole, Orixe se chargea de les traduire lui-même dans cette langue et de les rajouter. Un an plus tard, en 1930, il publia la traduction du poème épique national du poète provençal Frédéric Mistral, Mirèio (qui lui servirait de modèle l'année suivante pour le début de son propre poème épique Euskaldunak). Après la guerre civile, il poursuivit son travail de traduction de textes religieux comme le missel et le vespéral en version bilingue latin-basque intitulé Urte Guziko Meza-Bezperak, de 1949; a version libre des Confessions de Saint Augustin: Agustin Gurenaren aitorkizunak (1956); ou le nouveau Testament: Itun Berria (1967). Toutes ces traductions ont fait d'Orixe la référence incontournable de plusieurs générations.

Hormis le travail d'Orixe, il y eut d'autres contributions intéressantes dans le champ de la traduction littéraire, dans la période d'avant-guerre. En 1927, Joseba Arregui Txingudi publia une traduction de poèmes de Heine, Heine'ren Olerkiak, qui s'harmonisait avec les couleurs romantiques de l'esprit de la renaissance basque. Cette année-là, Joseba Altuna réunit plusieurs contes d'Oscar Wilde sous le titre d'Ipuñak, et deux ans plus tard, en 1929, Altuna lui-même publia une traduction de quatorze contes des frères Grimm, intitulée également Ipuñak. Bien que ces deux traductions soient fidèles aux préceptes puristes d'Arana, le traducteur éprouve le besoin d'offrir au lecteur des alternatives lexicales relevant à la fois de la tradition et de l'esprit nouveau. La traduction de J.A. Larrakoetxea Legoaldi, Grimmm Anaien Berrogeitamar Ume-Ipuin (Cinquante contes pour enfants des frères Grimm), publiée, elle aussi, en 1929, revêt un caractère bien plus populaire. Il faut citer également, l'adaptation du fameux récit pour enfants de Charles Dickens A Christmas Carol, publié en 1931 dans le journal de Saint-Sébastien El Día, par le traducteur et dramaturge Ander Arzelus Luzear sous le titre de Eguarri Abestia. Au nombre des traductions de la même époque il faut ajouter: Ipuñak, traduction par Gabriel Manterola des contes du prêtre catholique allemand Cristoph Schmid, déjà cité, et une nouvelle version, versifiée cette fois-ci, de la légende médiévale Genoveva de Bravante, que l'on doit au bertsolari Juan Kruz Zapirain, toutes les deux de 1929.

Le théâtre en langue basque, un genre par définition très actif, en prise directe sur les masses, connut un essor considérable grâce à l'instauration de la Journée du Théâtre Basque dans les années 1934-36, ce qui favorisa la représentation de nombreuses pièces, parmi lesquelles des versions d'auteurs contemporains et classiques: en 1926 le dramaturge Toribio Alzaga avait déjà réalisé la traduction de Macbeth, intitulée Irritza; en 1933, Jokin Zaitegui publia Antigone de Sophocle; en 1934 le père capucin Bonifacio de Ataun traduisit Amal, du prix Nobel Rabindranath Tagore; dans les années 1934-35, Iñaki Goenaga publia en fascicules une traduction de Guillaume Tell de F. Schiller, dans la revue Yakintza, dirigée par l'activiste politique et culturel Aitzol, et Joseba Altuna réalisa deux versions de deux pièces du mécène biscayen Manuel Sota: Buruzagijak (1935) et la pièce pour enfants Urretxindorra (1934). La revue Antzerti publia également d'autres pièces de théâtre traduites de l'espagnol, du français et de l'allemand.

Parmi les traducteurs religieux il convient de mentionner le jésuite Raimundo Olabide dont l'oeuvre maîtresse fut la traduction de la Bible: le Nouveau Testament, Itun Berria, publié en 1931, et l'édition complète, Itun Zar eta Berria, publiée à titre posthume en 1958. Il traduisit aussi les Exercices Spirituels de saint Ignace, Loyola-tar-Eneko Deunaren Gogo-Iñarkunak (1914), et le Kempis, Josu-Kristoren Antzbidea (1920), traductions en tous points fidèles à la ligne puriste tracée par Sabino Arana.


La traduction littéraire sous le franquisme

La Guerre Civile espagnole et la longue dictature franquiste ont signifié un coup d?arrêt dans le climat d'effervescence littéraire de la période précédente et tout particulièrement de la renaissance littéraire déjà évoquée. La stricte censure qui a régné pendant les années 40 et 50 du XXe au Pays Basque Sud siècle n'a permis d'autre activité bascophile que celle exercée surtout par des membres du clergé, timide quoique considérable. D'autre part, la colonie basque en exil s'est efforcée de maintenir vivante la flamme de la culture au moyen de diverses publications qui regardent avec nostalgie l'époque d'avant-guerre. À cette époque, la traduction littéraire se nourrit principalement des œuvres d'auteurs classiques. Pour ce qui est de la traduction littéraire, outre le travail considérable d'Orixe, dont nous avons parlé plus haut, il faut signaler, la naissance au sud de la Bidassoa, de la collection Kuliska Sorta, pionnière en la matière et dont l'itinéraire commence en 1952 de la main des éditions Itxaropena. Le catalogue de cette collection s'ouvre avec une traduction du jésuite Plazido Mujika: Noni eta Mani. Islandiar mutiko biren gertaldiak, d'après l'original allemand Nonni und Manni (1914), du jésuite islandais Jon Svensson. Parmi les autres traductions qui appartiennent à cette collection, nous pouvons citer: Itxasoa laño dago (1959), la traduction par Jon Etxaide des Inquiétudes de Shanti Andia, de P. Baroja ou Agurea ta itxasoa (1963), traduction faite par Anjel Goenaga de l'oeuvre de E. Hemingway Le vieil homme et la mer.

L'un des traducteurs les plus prolifiques de cette période, un «euskaldunberri» avant le mot, fut le prêtre et professeur Juan Anjel Etxebarria (Santurtzi, 1934 - Gernika, 1996).On lui doit la traduction des poètes classiques Catulle, Horace, Martial, de plusieurs poètes catalans, des contes de Perrault, des fables de Phèdre et d'Esope, et de divers ouvrages religieux.

Le carmélite Santi Onaindia (1909-1996) traduisit les oeuvres complètes de Virgile, avec la collaboration de Ibinagabeitia, les Odes d'Horace, trois poèmes de R. Tagore, la Divine Comédie de Dante et plus tard, en 1985, l'Odyssée d'Homère.

Le jésuite Gaizka Barandiaran (1916-) condisciple de Zaitegui, est l'auteur d'une traduction de l'Iliade d'Homère: Iliarena, publiée à Vitoria-Gasteiz en 1956.

Un autre religieux, Luis Jauregui Jautarkol traduisit l'ouvrage intitulé La familia de Pascual Duarte de celui qui devait obtenir plus tard le prix Nobel de littérature, l'espagnol Camilo José Cela, sous le titre de Pascual Duarte'ren sendia.

En ce qui concerne l'activité littéraire en exil, nous ne pouvons ne pas évoquer la figure du poète, essayiste et traducteur jésuite Jokin Zaitegui (Mondragón, 1906-San Sebastián, 1979) que nous avons déjà cité à propos de la traduction d'Antigone qu'il fit avant la guerre. A l'issue du conflit, il s'exila dans différents pays, dont le Guatemala où il fonda, en 1950, la revue Euzko-Gogoa, alimentée par les textes d'écrivains basques en exil. Quelques années auparavant, en 1945, il avait publié Ebanjeline, traduction de l'ouvrage homonyme de H. W. Longfellow, qui évoque précisément une situation de guerre et d'exil, et dont le sous-titre est très évocateur: Atzerri, euskelerri. Cet ouvrage s'apparenteainsi aux traductions revendicatives qui ont précédé la guerre, comme Mirèio ou Wilhelm Tell. On lui doit aussi la traduction d?œuvres classiques comme les tragédies de Sophocle, publiées en 1946 et 1958, à Mexico et à Bayonne, respectivement; Medeia (1963) d'Euripide, et à son retour en Pays Basque, des œuvres de Platon, publiées en cinq volumes entre 1975 et 1979. Nous citerons aussi un autre traducteur exilé en Amérique: le biscayen Andima Ibinagabeitia (1907-1967).

Il collabora à la revue Euzko-Gogoa avec Zaitegui où il publia les traductions des Buccholiques de Virgile (Bergili'ren Unai-Kantak, 1954) qui plus tard, avec la traduction des Géorgiques (Alor-Kantak) et celle de l'Enéide par S. Onaindia, deviendront Birgili'ren idazlanak osorik (Oeuvres complètes de Virgile), publiées en 1966. On lui doit encore d'autres traductions, parmi lesquelles figurent Maite-bidea (1952), traduction de l'Ars Amandi d'Ovide et la pièce de théâtre Abere-indarra (1953), traduction de La force brute, du dramaturge et prix Nobel espagnol, Jacinto Benavente, toutes deux publiées dans Euzko-Gogoa.

Le prêtre originaire de Zeanuri, Bedita Larrakoetxea (1894-1990), jeune frère du traducteur des contes de Grimm surnommé Legoaldi, a connu l'exil en Angleterre, en Uruguay et en Argentine. Il est l'auteur de différentes traductions d'oeuvres dramatiques de Shakespeare, certaines d'entre elles publiées dans Euzko-Gogoa, comme Macbeth (1957), Lear erregea (1958) et Ekatxa (The Tempest) (1959). Plus tard, de retour au Pays Basque, il publia, entre 1974 et 1976, la traduction de l?œuvre dramatique complète de Shakespeare en plusieurs volumes.

L'homme politique biscayen Bingen Amezaga (1901-1969) en exil en Angleterre, en Argentine et au Vénézuela, traduisit également une pièce de Shakespeare: Hamlet. Danemark'eko Erregegay, publiée par les éditions Ekin de Buenos Aires en 1952, ainsi que d?autres classiques comme Juan Ramon Jimenez (Platero eta biok, 1953), Pline (Plini gaztearen idazkiak, 1951), Eschyle (Prometeu burdinetan, 1951), Cicéron (Adiskidetasuna, 1952) Wilde (Reading baitegiko leloa, 1954), Goethe (Lur-miña, 1960) et d'autres auteurs.


Le retour de la démocratie et l'âge d'or de la traduction

a) Le contexte historique et culturel

La structure relativement décentralisée sous forme de communautés autonomes dont s'est doté l'Etat espagnol après la mort du dictateur a conduit à l'approbation en 1979 du Statut d'Autonomie du Pays Basque pour les territoires d'Alava, de Guipúzcoa et de Biscaye, et en 1982, à celle du Statut de Navarre, connu sous le nom de Loi d'Amélioration. Ces Lois Organiques, selon un déroulement logique, ont doté ces deux communautés d?infrastructures culturelles dont l'objectif est la conservation et la normalisation de la langue basque: le Décret de Bilinguisme, l'enseignement en euskara, Euskadi Irratia et Euskal Telebista, des institutions de basquisation et d'alphabétisation etc. C'est ainsi que durant les années 80 s'est intensifié le travail de normalisation de l'Académie de la Langue Basque, Euskaltzaindia, qui est à l'origine de la publication de la Grammaire Basque et du Dictionnaire Général Basque, entre autres. C'est dans ces années-là que naquirent les associations d'écrivains et de traducteurs basques, et quelques-unes des maisons d'édition qui ont permis de consolider la littérature basque, en version originale ou traduite. En 1990 fut publié le premier numéro du journal exclusivement rédigé en euskara Eukaldunon Egunkaria. Dans les années 90, le Gouvernement Basque a créé le Prix Euskadi de Traduction qui récompense tous les ans la meilleure traduction littéraire de l'année écoulée. En ce qui concerne les études de traduction, c'est en 1980 que l'Ecole de Traducteurs de Martutene ouvre ses portes à Saint-Sébastien, sous la direction de Xabier Mendiguren Bereziartu, plate-forme de lancement des premières promotions de traducteurs ayant une formation spécifique. Plus tard vont voir le jour les diplômes supérieurs ou masters de traduction de l'Université de Deusto (1990) et de l'Université du Pays Basque (1991), ainsi que d'autres cours spécialisés dans différents genres de traductions, comme par exemple la traduction littéraire.

b) La traduction littéraire des années 70 et début 80

Ces années sont marquées par le travail de la maison d'édition Lur, fondée par Gabriel Aresti, autour de laquelle s'est constitué un groupe important de jeunes écrivains. Son catalogue de traductions comprend des œuvres très variées comme la Métamorphose de Kafka (Itxura aldaketa, 1970) traduite par Xabier Kintana et Arantxa Urretabizkaia; Bai mundu berria (1971) d'Aldous Huxley traduit par Xabier Amuriza; Kandido (1972) de Voltaire, traduit par Ibon Sarasola; ou encore Lau gartzelak du poète turc Nazim Hikmet, traduit par Aresti lui-même.

Bien que la tendance est de traduire des œuvres contemporaines, la traduction d?œuvres classiques n'est pas pour autant délaissée. Ainsi, trouvons-nous Don Kixote Mantxa'ko (1976) de Cervantes, traduit par P. M. Berrondo; Dekamerone tipi bat (1979) de Boccace, traduit par Aresti ou les oeuvres complètes de Shakespeare, traduites par Bedita Larrakoetxea, cité plus haut.

La mise en marche en 1981 par le Gouvernement Basque du Département consacré au théâtre, Antzerti, a entraîné la publication de bon nombre de pièces de théâtre dans leur version originale ou traduite, d'auteurs comme Goldoni, Castelao, Sastre, Fo, Sartre, Strindberg et Shakespeare.

D'autre part, ces années-là ont été marquées par une intense activité éditoriale dont la production s'adressait, pour une large part, à un public de lecteurs qui se trouvait en plein processus de basquisation, ainsi qu'à un public d'enfants; il s'agissait de répondre à l'augmentation de la demande due à l'afflux d'adultes fréquentant les cours d'apprentissage de l?euskara, à la généralisation de la scolarisation en langue basque et à la nécessité de répondre à la demande accrue de matériel de lecture dans cette langue.

Il est évident que le système littéraire basque ne pouvait répondre à une telle demande avec ses propres moyens, les auteurs autochtones étant peu nombreux et souvent engagés dans différentes voies d'expérimentation. De ce fait, la littérature traduite acquit une grande importance et occupa une place centrale dans un système qui avait dévoilé ses faiblesses. La maison d'édition de Bilbao Gero-Mensajero, a publié, dans sa collection Kimu, une nouvelle version de Gilen Tell, des oeuvres de Verne et de Melville et a réédité des traductions de Plazido Mujika, Noni eta Mani et Mendiko Argia, publiées précédemment dans la collection Kuliska; Hordago a publié également un grand nombre de classiques de la littérature de jeunesse dans sa collection Tximista: Twain, Carroll, London, Stevenson, Scott, Salgari, Stowe, Baum, Longfellow... Et Elkar, dans sa collection Itzul Saila a fait de même en y ajoutant des auteurs comme Kipling, Rodari, Orwell, Goscinny, Härtling, Kästner, etc. au point de retrouver plusieurs fois les mêmes titres dans ces deux collections. Il s'agit, en règle générale, d'oeuvres qui s'adaptent à des modèles facilement identifiables par les lecteurs basques, peu habitués à lire de la littérature: des récits d'aventures dans leurs différentes variantes, des narrations proches des contes populaires, dépourvues de structures narratives complexes. Cependant, l'augmentation du nombre de traductions n'a pas forcément amélioré la qualité de celles-ci, bien au contraire, la forte demande de traduction de textes et le nombre relativement faible de traducteurs qualifiés ont attiré une série de traducteurs occasionnels venus principalement du secteur éducatif (étudiants en linguistique ou en journalisme, instituteurs...) qui, en général, ont apporté plus de bonne volonté que de bons textes. Comme nous l'avons montré dans d'autres articles (López Gaseni, 2000) la plupart des travaux ont été traduits à partir des versions espagnoles qui ont servi de textes-relais, et un bon nombre d'entre eux tendent à simplifier les aspects structuraux et la complexité de la syntaxe et de la rhétorique. Parmi les défauts imputables aux éditeurs de l'époque, il faut remarquer le grand nombre d'errata et les informations incomplètes des pages de présentation: absence du titre et de la date de publication de l'original et parfois, du nom du traducteur.

c) Le rêve devient réalité: vingt ans qui valent un siècle (1985-2005)

Le travail de traduction systématique en euskara d?œuvres classiques de la littérature universelle, que d'autres littératures de minorités comme la catalane avaient déjà réalisé au début du XXesiècle, a pu voir le jour à la fin de ce siècle, grâce principalement à deux projets ambitieux: Literatura Unibertsala et Pentsamenduaren Klasikoak.

Le premier d'entre eux, un projet de traduction de 100 oeuvres littéraires classiques, a été le résultat d'un accord entre le Gouvernement Basque et l'Association de Traducteurs Basques-EIZIE, concrétisé en 1990 par la publication des sept premiers titres, et qui a connu son apogée en 2002. A partir de cette année, étant donné la forte rentabilité culturelle de la collection, on a décidé d'ajouter 50 titres supplémentaires.

Pour l'anecdote, disons que le premier titre de la collection fut Gulliver-en bidaiak de J.Swift, traduit par Iñaki Mendiguren, et le centième Hamlet de W. Shakespeare, traduit par Juan Garzia Garmendia. Entre les deux, figure une longue liste d'oeuvres d'auteurs russes (Tchékhov, Tolstoï, Dostoïevski, Gorki, Lermontov, Pouchkine, Gogol, Tourgueniev, Boulgakov), britanniques (Shakespeare, Conrad, Kipling, Swift, Stevenson, Lawrence, Dickens, Sterne, Joyce, Defoe, Chesterton, Wells, Forster, Woolf, Austen, Mansfield), nord-américains (Twain, Capote, Faulkner, Bierce, Steinbeck, Dos Passos, Poe, Bellow, Baldwin), français (Prévost, Camus, Flaubert, Montesquieu, Diderot, Ionesco, Duras, Queneau, Maupassant, Sand, Colette, de Beauvoir, Sartre, Saint-Exupéry, Verne, Laclos, Balzac, Yourcenar, Schwob, Gide), italiens (Sciascia, Moravia, Lampedusa, Guareschi, Bassani, Pavese, Svevo), allemands (Goethe, Hesse, Grass, Von Chamisso, Mann, Von Kleist, Döblin, Musil), polonais (Iwaszkiewicz, Singer), portugais (Eça de Queiroz, Saramago), tchèques (Hasel, Hrabal, Jan Neruda), sud-américains (Cortázar, Borges, Fuentes, Rulfo), espagnols (Valle-Inclán, Sanchez Ferlosio, Unamuno) et autres.

Les travaux de traduction étant attribués par concours, il est intéressant de déterminer la fréquence d'apparition des traducteurs et de la langue d'origine, cela permet de vérifier quels sont les traducteurs les plus actifs à chaque moment et de mesurer la qualité des textes. C?est ainsi que Xabier Mendiguren (allemand, russe) et Koldo Biguri (italien) figurent en première place avec sept traductions chacun, suivis de José Morales Belda (russe) et Antton Garikano (allemand, anglais, russe) avec six chacun, suivi de Juan Garzia (anglais, français, espagnol) avec cinq. Viennent ensuite plusieurs traducteurs avec trois oeuvres: Maria Garikano (anglais), Koro Navarro (anglais) et Juan Mari Mendizabal (anglais).

Le second projet, Pentsamenduaren Klasikoak a un objectif comparable au premier, à savoir, la traduction de cent titres, mais cette fois-ci, il s'agit d'oeuvres de penseurs de la Grèce antique à nos jours. Ce projet a vu le jour en 1991, suite à l'initiative de plusieurs organismes financiers et des Universités du Pays Basque et de Deusto. Les sujets des ouvrages traduits ont trait à la philosophie, à l'économie, à l'anthropologie, à l'histoire, à la pédagogie et à la théologie, leurs auteurs appartiennent à l'antiquité gréco-latine: Aristote, Platon, Hérodote, Sénèque, Lucrèce, Tacite, Vitruve; au Moyen-Âge: Saint Augustin; à la Renaissance: Moro, Erasme, Montaigne ou Francisco de Vitoria; on trouve aussi des penseurs rationalistes et empiristes: Descartes, Spinoza, Leibniz, Hobbes, Locke, Berkeley, Hume; des philosophes des Lumières: Montesquieu, Voltaire, Kant, Beccaria ou Rousseau; du XIXe siècle: Marx, Darwin, Schopenhauer, Kierkegaard, Mill, Tocqueville et Nietzsche; et des auteurs du XXe siècle comme Popper, Russell, Jung, Heidegger, Croce, Ortega y Gasset, Piaget, Saussure, Lévi-Strauss, Chomsky, Foucault, Toynbee, Barthes et Bergson.

Le fait d'avoir constitué en si peu de temps un patrimoine aussi important et d'une telle qualité, a eu une influence sur les autres domaines de la création littéraire, c?est ainsi que certains des auteurs les plus célèbres à cette époque se sont même reconnus débiteurs envers la traduction littéraire. Parmi eux, Anjel Lertxundi, défenseur et adepte de la création littéraire minutieuse et nuancée:

«L'effort d'investissement dans la traduction a, sans doute, été ce qui a le mieux caractérisé la littérature basque de ces dernières années. La traduction ne cesse de construire un langage littéraire, en ouvrant de nouvelles voies conduisant à des styles différents, grâce à la précision, car la diversité ne peut s'appuyer que sur la précision... Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, nous les auteurs, nous sommes des traducteurs mentaux (surtout si nous lisons dans d'autres langues que le basque); cependant, personne n'exige de nous la précision et la cohérence entre ce que nous pensons et ce que nous écrivons, car personne ne peut connaître les idées qui ont occupé notre esprit. Nous pouvons tricher, nous pouvons détourner la difficulté et simplifier ce qui, au départ, a été conçu sous une forme plus complexe; nous pouvons tisser notre tapis avec ces simplifications et marcher ensuite sur lui avec élégance... Le discours qui se cache derrière ce qu'on appelle l'euskara facile, qui peut avoir sa légitimité du point de vue des stratégies sociolinguistiques, veut nous imposer la paralysie de l'expression et l'aveuglement pour officier seuls sur l'autel de la littérature» (Lertxundi, 1993, in Torrealdai, 1997).

Dans un tel processus de création d'un langage littéraire il ne faut pas négliger le fait que, mis à part le travail inestimable des traducteurs eux-mêmes, bon nombre d'auteurs basques ont entrepris, à un moment ou à un autre de leur trajectoire, la traduction de quelques-uns de leurs auteurs favoris, comme une sorte de réécriture en langue basque des œuvres érudites de ceux-ci. Toutefois, il reste à savoir s'ils réussiront à ce que leurs traductions exercent la même influence que la fameuse traduction en français de l'oeuvre de Poe par Baudelaire ou celle des poèmes de Heine en russe, par le poète Tioutchev.

Par exemple, Gabriel Aresti, Jon Juaristi et Joseba Sarrionandia ont réuni dans un même volume leurs différentes versions de l'oeuvre poétique de T. S. Eliot (Eliot euskaraz, 1983); et le même Sarrionandia a traduit The rime of the ancient mariner de Coleridge (Marinel zaharraren balada, 1995), ainsi qu'une anthologie poétique du poète brésilien Manuel Bandeira (Antologia, 1999), après avoir publié une sélection de ses auteurs favoris sous le titre révélateur de Izkiriaturik aurkitu ditudan ene poemak (1985), et l'oeuvre dramatique de Pessoa Marinela (1985).

Mikel Lasa a traduit Rimbaud (Denboraldi bat infernuan, 1991; Poemak, 1993), J. P. Sartre (Paretaren kontra, 1980), Marcel Schwob (Mimoak, 1985) et Alfonso Sastre (Bazterrean utzitako panpinaren ixtorioa, 1984).

Un autre poète, Koldo Izagirre, a fait de même avec plusieurs ouvrages de Castelao (Zirtzilak, Kristalezko begia, 1986), de Uxio Novoneyra (Bazterrak / Os Eidos, 1988), de Maiakovski (Poemak, 1993), de Salvat-Papasseit (Antologia, 1995) et de Victor Hugo (Idi orgaren karranka, 2002).

Dans le domaine de la narration, Joxe Austin Arrieta a traduit Yourcenar (Hadrianoren oroitzapenak, 1985), Jaume Fuster (Beirazko giltzak, 1997), William Golding (Eulien ugazaba, 1990) et Max Frisch (Homo Faber, 2001). Juan Kruz Igerabide a traduit Baudelaire (La Fanfarlo, 1991) et, en collaboration avec A. Lertxundi, Apuleyo (Metamorfosiak edo urrezko astoa, 1996), il est aussi le traducteur des Métamorphoses d'Ovide et de l'Odyssée d'Homère.

Il y a bien d'autres cas où on aurait du mal à préciser si on est en présence d'auteurs traducteurs ou de traducteurs qui peu à peu sont devenus auteurs, comme Juan Garzia, Javi Cillero ou Koldo Biguri.

Qui plus est, au début de cette période sont apparues quelques collections littéraires privilégiant la traduction, parmi elles Euskal literatura, lancée en 1983 par les éditions Elkar. La première oeuvre traduite, Ipuin hautatuak de Mercè Rodoreda, publiée un an plus tard, suivie d'ouvrages de Pavese, Maupassant, Yourcenar, Böll, Laxalt, Gide, Bataille, Poe, Steinbeck, Apollinaire, Golding, Salinger, Dinesen, etc. Dans le cadre de cette collection, la création d'une «série noire» apparut comme une nouveauté, elle s'adressait à un lecteur d'un genre particulier, et proposait des auteurs comme James M.Cain, Jim Thompson, Graham Greene, Dashiell Hammett, Patricia Highmith etc.

La série noire a connu une spécialisation plus grande à partir de 1989 avec la naissance des éditions Igela, dirigées par le traducteur Xabier Olarra, dont l'activité a consisté presque exclusivement à publier des traductions d'ouvrages de série noire et de romans policiers. On y trouve des auteurs comme Doyle, London, James, McCoy, Scott Fitzgerald, Capote, Thompson, Himes, Cain, Ballinger, Chandler, Highsmith, Hammett et autres. Ces dernières années, la maison d'édition a élargi son offre en proposant, outre la littérature de genre, des ouvrages d'auteurs comme Sándor Márai, Natalia Ginzburg, Alessandro Baricco, Joseph Roth, etc.

En 1991, les éditions Erein ont lancé la collection Bartleby , qui proposait des textes courts et attrayants dans le but de fomenter la lecture d'oeuvres traduites. La première fut précisément Bartleby izkribatzailea de Melville, suivie durant trois ans d'une dizaine d'ouvrages d'auteurs tels que Rimbaud, Le Fanu, London, Baudelaire, Wilde, Hoffmann, Gogol, Durrenmatt, Polidori ou Twain.

Aujourd'hui, toutes les maisons d'édition proposent dans leurs catalogues une partie réservée aux traductions. Mais c'est Alberdania l'entreprise éditoriale qui a réussi le mieux à s'entourer d'un groupe de traducteurs de qualité, lui permettant de proposer dans son catalogue des auteurs comme Carlo Levi, Agota Kristof, Stefan Zweig, Dylan Thomas, Günter Grass etc.

D'autre part, il faut souligner le dynamisme étonnant des traductions de formes périphériques de la littérature, comme la littérature pour enfants et de jeunesse. Les données habituelles s'inversent dans ce secteur-là et la littérature traduite dépasse les deux tiers de la production totale. Au nombre déjà considérable de traductions publiées par des entreprises autochtones, au cours des quinze dernières années, est venue s'ajouter la production d'autres maisons d'édition provenant, essentiellement, de l'état espagnol; elles ont décidé de traduire en langue basque des œuvres de leur fonds éditorial, que ce soit des auteurs espagnols ou des auteurs traduits.

C'est ainsi que la littérature pour enfants et de jeunesse comprend un répertoire fort intéressant d'ouvrages qui représentent tous les courants actuels de ce genre; la traduction et la mise en circulation de titres qui ont acquis une grande popularité dans d'autres langues y ont une place bien plus grande que dans la littérature pour adultes. On trouve des auteurs représentatifs du réalisme critique, comme Erich Kästner, Maria Gripe, Peter Härtling, Otfried Preussler, Reiner Zimnik ou Henning Mankell; du réalisme fantastique, comme Gianni Rodari, Christine Nöstlinger, Astrid Lindgren, Roald Dahl; des auteurs de littérature fantastique, tels que Michael Ende, Angela Smmer-Bodenburg, Dick King-Smith ou J.K. Rowling; des auteurs catalans contemporains, comme Joles Sennell, Gabriel Janer Manila, Josep Vallverdú, Joaquim Carbó, Mercè Canela ou Gemma Lienas; des auteurs galiciens, comme Agustín Fernández Paz, Marilar Aleixandre, Xabier Docampo ou Gloria Sánchez; des auteurs qui écrivent en espagnol, comme Juan Farias, Seve Calleja ou Elvira Lindo; des auteurs du monde arabe comme Rafik Schami, Mehdi Charef ou Hiner Saleem....

Il faut dire enfin qu'à la périphérie du système littéraire basque, certains domaines sont encore vierges, même au niveau de la traduction. Au chapitre des carences, on doit signaler que certains genres n'y figurent que de façon anecdotique, par exemple la littérature de science-fiction, la littérature romantique et érotique, la bande dessinée pour adultes ou bien ce grand fouillis appelé best-seller, constitué de toute sorte d'intrigues foisonnantes dans leurs différents cycles, l'égyptien, le médiéval, le contemporain, etc.


Bibliographie

Even-Zohar, Itamar (1990) "Polysytem Studies", Poetics Today, 11, 1.

Gallego Roca, Miguel (1996) Traducción y literatura: los estudios literarios ante las obras traducidas. Madrid: Júcar.

López Gaseni, Jose Manuel (2000) Euskarara itzulitako haur eta gazte literatura: funtzioak, eraginak eta itzulpen-estrategiak. Bilbao: Universidad del País Vasco.

Mendiguren Bereziartu, Xabier (1995) Euskal itzulpenaren historia laburra. San Sebastián: Elkar.

Sarasola, Ibon (1982) Historia social de la literatura vasca. Madrid: Akal.

Torrealdai, Joan Mari (1997) Euskal kultura gaur. San Sebastián: Jakin.

Villasante, Luis (1979) Historia de la literatura vasca. Burgos: Aránzazu (2 ed.).


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