MUJIKA IRAOLA, Inazio

(Donostia, 1963)

"Je suis né à Saint Sébastien en novembre 1963. Il est donc aisé d'en déduire que ce n'est pas moi qui ai tué J.F. Kennedy. J'ai fait des études de philologie et une formation d'instituteur. J'écris des nouvelles ; certaines ont paru dans des livres, d'autres pas encore. Mon premier recueil de récits date de 1987 et a pour titre Azukrea belazeetan (" Du sucre dans les prés "). Derrière ce titre étrange se cache la métaphore de la neige, et sous elle, l'enfance. J'ai aussi écrit un autre récit, Linkon (1991), qui même s'il n'est pas dans ce livre, et a été édité par la suite dans une collection de jeunesse, moi je considère qu'il fait partie de ce premier recueil... En 1994, j'ai publié Hautsaren kronika (" Chronique de la poussière " -je crois que, si je publie un jour la traduction, je changerai le titre-) qui obtint cette année-là le Prix de la Critique. J'ai une telle passion pour les légendes en tant que genre littéraire, que, celles qui existent déjà n'étant pas suffisante pour moi, j'en ai inventé de nouvelles, que j'ai réunies dans ce livre.

La guerre, n'importe quelle guerre, m'est toujours apparue comme un vivier d'histoires qui servent à scruter les ombres et les lumières de l'être humain. Ainsi, comme elles étaient à ma portée, je me suis mis à inventer des histoires qui avaient pour cadre la Guerre Civile espagnole ou la France occupée. Le récit qui apparaît dans cette anthologie, " Comme les noyés à la surface ", a été le premier de cette époque-là. Ensuite est venu un petit ouvrage Matriuska (1995) réunissant trois récits. Enfin mon premier roman a paru en 1999 Gerezi denbora (" Le Temps des cerises "), il se déroule aussi au moment de la Guerre Civile. J'emploie le mot roman parce-qu'il figure sur la couverture, même si pour moi il reste toujours une nouvelle... pour le moment c'est mon dernier livre. Commevous pouvez le constater, je suis un écrivain du siècle dernier : fin de siècle. A la fin du XXème siècle un évènement est venu retarder mon voyage littéraire : je suis devenu père. De jumeaux.

Je suis éditeur de profession -en 1993 j'ai fondé, avec mon ami, Jorge Giménez, la maison d'édition Alberdania- et scénariste occasionnel -j'ai aidé Joxean Muñoz (j'ai plutôt appris de lui) à écrire le scénario d'un film de dessins animés, " L'île du Crabe ", qui a obtenu un Goya en 2000-. J'ai fait également des choses dont j'ai honte, mais je ne dévoile jamais la matière première de mes récits".

(Mujika Iraola, I., 2005, "Biographie", in Olaziregi, M.J.(ed.), Pintxos. Nouveaux contes basques, Lengua de Trapo, Madrid)


©Mari Jose Olaziregi
©Traduction: Nahia Zubeldia

Après des études d'enseignement, cet écrivain licencié de Philologie Basque exerce la profession d'éditeur dans la maison d'édition Alberdania, qu'il créa en 1993 avec Jorge Gimenez. D'après les informations du site web d'Euskaldunon Egunkaria, il a retracé dans le recueil de contes Azukrea belazeetan (Erein, 1987) l'ambiance rurale qu'il a connue dans son enfance, durant ses vacances d'été dans le quartier Urkizu de Tolosa. C'est cette œuvre du jeune auteur d'à peine 24 ans qui reste sans doute à ce jour le travail le plus intéressant de Mujika Iraola. Par ailleurs, ayant un goût pour les auteurs classiques basques, il a publié des nouvelles éditions de certaines de leurs livres, tels que Ez direlako aketsak de Juan Inazio Iztueta et Arpoi baten eran de Juan Bautista Agirre. Il a également créé une édition du recueil de contes Mendekoste gereziak de Jean Etchepare. Ses contes ont été récompensés par des prix prestigieux : Ignacio Aldecoa en 1990 et Irun Hiria en 1992. Il a également travaillé dans la traduction littéraire, puisqu'il a traduit en langue basque Salome d'Oscar Wilde, Marie Ttikia de Sylvain Saulnier et Eguzkiak de Javier Agirre Gandarias, entre autres. Enfin, l'auteur compte également dans sa bibliographie des travaux tels que Tu Quoque (conte, Députation Forale d?Alava, 1991), Itoak ur azalera bezala (conte, Fondation Kutxa, 1993), Hautsaren kronika (recueil de contes, Alberdania, 1994), Matriuska (recueil de contes, Erein, 1995) et Gerezi denbora (roman, Alberdania, 1999). Parmi les livres qu'il a écrits dans le domaine de la littérature jeunesse, on compte Linkon (Erein, 1991) et Urguleko arima herratua (Ville de Donostia-San Sebastián, 1997. Trad : El vigía de Urgull), écrit en collaboration avec J. Muñoz. Sa dernière publication est un récit qui se déroule durant la Guerre Civile espagnole, Sagarrak Euzkadin. Manzanas en Euzkadi, (Alberdania, 2007).

Le livre Azukrea belazeetan présente un ton profondément lyrique et une prose poétique. L'auteur use de différentes techniques du réalisme magique sud-américain, tirant en particulier l?enseignement de J. Rulfo. Ce type de réalisme illumina plusieurs romans néo-ruraux de l'époque, mais aussi des contes remarquables (I. Zurutuza, "Haizeak iparlaino beltzak dakartzanean", conte de 1989), nous présentant une fantaisie qui se nourrissait de la littérature orale basque traditionnelle. Ce type de récit fut un outil permettant de visiter notre passé et de récupérer notre identité, qui nous a longtemps été niée. Le paysage des 15 contes du recueil de Rulfo El llano en llamas est rude; dans l'oeuvre de Mujika Iraola, la misère absolue est remplacée par des champs basques recouverts de toutes sortes d'herbes. Les récits étonnants racontés dans ce livre ont précisément lieu dans ce paysage vert bien connu, durant les premières décennies du XXème siècle. L'image inquiétante du cerisier japonais, qui traverse le livre de part en part, annonce souvent que la mort est proche, puisque, comme chacun sait, cet arbre qui fleurit et défleurit toujours le premier, s'habille de blanc pour annoncer un triste destin. Le style des narrateurs de l'histoire, éclaboussé de techniques et de tons oraux, se déroule sur un rythme vif fondé sur la répétition de propositions et de paragraphes précis. Et bien que l'histoire se situe dans ce quartier de Tolosa, en Guipúzcoa, au début du XXème siècle (références à la Guerre Civile, à l'émigration aux Amériques...), il semble que nous soyons face à un monde bien antérieur. Dans ce monde, comme dans les contes de Rulfo, de Faulkner ou d'Atxaga, de nombreuses transformations ont lieu, et la transgression des règles sexuelles ou sociales appelle invariablement la condamnation. C?est pourquoi ce monde est si cruel; en effet, la mort et la punition se chargent habituellement des plus faibles, comme de cette pauvre Regina qui porte un enfant suite à des rapports incestueux avec son père.

Mujika Iraola articule son remarquable conte Itoak ur azalera bezala (1993) autour du souvenir des évènements dramatiques de la II. Guerre Mondiale. Ainsi le narrateur découvre-t-il au rythme des cadavres qui remontent à la surface de l'eau les évènements tragiques qui ont totalement conditionné son passé. Comme dans les contes du grand Tchekhov, autour d?éléments que l'on croit minimes s'organise une vérité qui nous est dévoilée comme une révélation.

Le recueil de contes Hautsaren kronikak (Alberdania, 1994) a valu à Mujika Iraola le Prix de la Critique en 1994. Le jeune retraité Félix, qui se présente au début du livre comme reporter, nous y raconte 15 contes. Cette fois, néanmoins, contrairement aux œuvres précédentes, le livre présente de nombreux lieux et personnages: Paris, Lisbonne, Siles ou le Pays Basque, Mata Hari, Orixe ou Anne Marie Picaud. Quant au style, les récits fantastiques sont écrits comme des légendes du XIXème siècle et font référence à une période mythique. Dans ce livre témoignant de la prose poétique riche et lyrique de Mujika Iraola, on découvre un sort jeté sur deux frères jumeaux marins ayant une relation avec la même femme ("Pasaiako bikiak"), un cadeau mystérieux offert par une mystérieuse Mata Hari à l'ambassadeur allemand ("Ez eskatu amodioari ez lezakeenik"), des destins dramatiques engendrés par des miroirs inquiétants ("La forza del destino"), des diablesses qui provoquent la perte des marins, des légendes taillées par Lizardi sur la Pierre d'Illarramendi, la muraille du château de Mendikute qui enferme le secret de la jeunesse éternelle ("Mendikuteko altxorra"), en somme, des contes évocateurs qui défont les frontières entre fantastique et réalité.


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© Photo : Zaldi Ero