ANSELMI, Luigi:
Quelques poèmes

Les dauphins plaintifs qui bondissent même sur la terre
Les mouettes perdues dans le désert
Les corbeaux blancs et les colombes noires
Les vers luisants qui s'allument même à midi
Les papillons aux ailes de cendre
Le malheureux ver qui ne deviendra jamais papillon
La stupide mouche qui dort tranquillement sur la toile d'araignée
La solitaire araignée qui, telle une étoile, éclaire les nuits sans fin
des sombres recoins
Les brebis cruelles et les loups dociles
Tous ensemble forment
Le zoo illogique de mes rêves...

© Anselmi, Luigi. Zoo ilogikoa, Pamiela, Iruñea, 1985



J'aurais bien aimé
vivre
les portes ouvertes.
Voir
mes amis aller et venir
dans ma maison.

J'aurais bien aimé
construire
une maison sans murs.
Lire mes livres
à la lumière du soleil.
Et en m'endormant
compter les étoiles
au lieu des brebis.

Mais j'ai laissé
la porte ouverte
et les voleurs sont rentrés chez-moi
pour dérober mes trésors.

J'ai abattu les murs de ma maison
et le plafond est tombé
écrasant tout ce que j'avais.

Aussi
même si
j'aime les amis de tout lieu.

© Anselmi, Luigi. Zoo ilogikoa, Pamiela, Iruñea, 1985



Tu ne pars pas aujourd'hui
en cette nuit
qui efface
les frontières de la solitude...
Tu ne pars pas aujourd'hui...
Faisons semblant
de ne pas avoir vu les étoiles ;
fermons les yeux
comme si, en regardant le ciel,
le soleil nous avait aveuglé ;
restons l'un à côté de l'autre.
A l'aube nous nous rendrons compte
que la lune
n'était que le reflet
de notre sourire
sur le miroir du ciel...

© Anselmi, Luigi. Zoo ilogikoa, Pamiela, Iruñea, 1985



Fuyant la ville

La ville est une cruelle araignée, munie d'innombrables pattes noires ;
un labyrinthe inextricable où les rues entrecroisées nous lient
aux tâches quotidiennes.

Mais tous les labyrinthes ont
une issue quelque part et même une
Ariane aimante qui, comme pour Thésée,
peut nous aider à la trouver.

La seule issue de la ville est la nuit et
nous nous en échappons pour fuir en exil
ou plutôt hors de la ville...

© Anselmi, Luigi. Desiriko alegiak, Pamiela, Iruñea, 1988



Lorsque le printemps
pénétra dans
le labyrinthe de la ville,
les belles fleurs du bouquet
qu'il portait dans ses mains
se fanèrent.
Le fleuve ressemblait à
une blessure infectée.
Le plumage gris des pigeons
ne se distinguait pas
sur les pierres fangeuses.
Et le printemps
errait désorienté
dans les rues grises,
car elles menaient toutes
vers des murs gris.
Un trou noir
qui grandissait peu à peu
surgit tout à coup
devant ses yeux.
« serait-ce
le tunnel qui pourrait
me conduire à la liberté ? »
pensa le printemps
tout en s'y introduisant...
Ce trou était la nuit
qui finit par engloutir
la ville elle-même...

© Anselmi, Luigi. Desiriko alegiak, Pamiela, Iruñea, 1988



La douceur du vin

Minister Vetulli puer Falerni
inger mi calices amariores
ut lex Postumiae iubet magistrae
ebrioso acino ebriosioris.
at vos quo lubet hinc abite, lymphae,
vini pernicies, et ad severos
migrate, hic merus est Thyonianus.

Cat., XXVII

Alors que j'étais en quête de vin
j'ai fait ta rencontre.
Depuis, de tes lèvres,
combien n'ai-je pas bu !

En pleine canicule
et dans le froid de la neige
tu éteins le feu qui
consume mes entrailles.

Si j'ai le foie entier
le cœur, en revanche, est à l'agonie.
Je suis sans cesse assoiffé
en hiver comme en été.

Comme moi, tu es aussi
sans cesse assoiffé.
Cependant tu as rempli de vin
mon corps, tel une cruche.

Nous allons ensemble
chancelant ici et là,
désireux de boire chacun
le baiser de l'autre.

Nous vivons maintenant
nuit et jour enivrés
en buvant sans cesse, souhaitant
que le lendemain n'arrive jamais.

© Anselmi, Luigi. Bacchabunda. Catulus-en omenez, Pamiela, Iruñea, 1992



(...) unguentum dabo, quod meae puellae
donarunt Veneres Cupidenesque,
quod tu cum olfacies, deos rogabis
totum ut te faciant, Fabulle, nasum

Cat., XIII

Hier soir couché
seul sur notre lit,
j'ai pu sentir
le doux vieux parfum
de notre dernière rencontre.
Et dévoré par la nostalgie,
le sommeil m'a conduit
jusqu'à ton rêve
que tu as dû, sans doute,
déjà oublier.
Et nous avons été
ensemble à nouveau,
jusqu'à ce que l'aube,
devinant notre premier bonheur,
m'a de nouveau
ramené à la solitude
sans la moindre pitié.
Les larmes aux yeux,
pris de nostalgie,
j'ai commencé à écrire
ces vers
qu'un jour, peut-être,
les yeux d'un inconnu sans c½ur,
incapable de rien comprendre,
- froid comme une limace -
couvriront entièrement de leur bave...

© Anselmi, Luigi. Bacchabunda. Catulus-en omenez, Pamiela, Iruñea, 1992



Éloge à l'humilité

Mais si la vie
est une parenthèse
au milieu de l'éternité,
que nous importe
si les rares paroles intérieures
sont écrites en lettres
majuscules ou minuscules ?

Nous venons du néant
et, d'ici peu,
nous y retournerons,
lorsque ce petit cercle
se refermera...

© Anselmi, Luigi. Gure ametsen gerizan, Pamiela, Iruñea, 2000



L'avenir

Sur le miroir craquelé
d'une rivière trouble
l'image tremblante
d'une grande grue.

À côté, une vieille
usine silencieuse
depuis longtemps
abandonnée.

Œuf à la coque fissurée.

Il n'en est pas sorti
le poussin que
nous attendions,

mais cet oiseau mort
rouillé par le temps...

© Anselmi, Luigi. Gau ertzekoak, Pamiela, Iruñea, 2004



Antarctide

Ce solide continent du passé
sombra dans l'oubli
comme dans un obscur
océan.

Aujourd'hui, seules quelques îles éparses émergent de l'eau,
Quelques rares îles encore vivantes.

L'écume de la nostalgie
serre fermement
leurs minces ceintures.

© Anselmi, Luigi. Gau ertzekoak, Pamiela, Iruñea, 2004



Depuis que l'homme
s'est imposé sur le monde,
quelques siècles seulement
se sont écoulés
et cette étoile noire qu'est la nôtre
gît oubliée
dans l'énorme dépotoir
du firmament bleu,
dans un coin obscur,
comme si elle était
la boîte sale et cassée
de Pandore.
Une vieille boîte
sans couvercle,
trouée de partout,
où depuis, il ne reste plus rien,
pas même l'espérance...

© Anselmi, Luigi. Gau ertzekoak, Pamiela, Iruñea, 2004



La Paix

Un jour, peut-être,
quand l'étoile de David s'éteindra,
ou lorsque ses branches aiguës
pourront soudainement
perdre leur pointe,
comme les crayons d'un enfant...

(Ou, peut-être, devrais-je dire
lorsque s'éteindront
les innombrables faux astres
qui se meuvent orgueilleux
dans le ciel multicolore des drapeaux ?)

Quand la lune montante,
dans sa caravane silencieuse,
après avoir traversé
l'impitoyable désert de la nuit,
fond dans la lumière bleu du matin
aussi doucement qu'un morceau de sucre.

Le jour où le feu consumera,
enfin, la croix et tous les gibets.

© Anselmi, Luigi. Gau ertzekoak, Pamiela, Iruñea, 2004



Et si nous-mêmes nous étions nés
avant la date,
comme le camélia du Japon
- rose parfaite
dépourvue d'épines –
fleurit en janvier,
quand la neige soudainement
cesse de tomber.

Car parfois au plus dur de l'hiver
le vent du sud souffle aussi
et ses lèvres aimantes
répètent sans cesse
les douces paroles
que le serpent du Paradis
auraient jadis murmurées.

© Anselmi, Luigi. Gau ertzekoak, Pamiela, Iruñea, 2004



Serions-nous comme Ulysse ?
Certes, il nous arrive aussi de perdre
notre chemin et d'aller à la dérive,
mais nous ne pouvons nous souvenir déjà
du vieux port d'où nous sommes partis.

Les discutables talents dont nous,
êtres en apparence intelligents et cultivés,
sommes parés,
ne nous ont permis de perdre ni de gagner
de ville pour quiconque et,
fermement accrochés au gouvernail
de notre lâcheté, nous avançons lentement
en esquivant avec peine
les Cyclopes et les Ondines
qui surgissent sur notre chemin...

Nous ne savons pas où se trouve Ithaque
ni quand nous atteindrons
cette dernière île.
Néanmoins, nous savons tous que
rares sont ceux qui veulent amarrer
leur barque à ces obscurs quais.

Nous savons, pourtant, que cela est inévitable.

Heureusement, la mer houleuse
a aussi coutume d'enfermer en elle
des îles imprévues,
et, de temps en temps,
quelques naufragés comme nous
s'y réunissent dans le but de partager
leurs rares provisions.
Ils sortent alors
de leurs sacs
des souvenirs nébuleux
et, pour s'entendre entre eux,
des rires gais,
qui seront vite oubliés,
lorsque, de retour à leurs barques fragiles,
ils pénétreront dans l'avenir incertain,
enveloppé dans un épais nuage de nostalgie
et de rêves.

© Anselmi, Luigi. Gau ertzekoak, Pamiela, Iruñea, 2004



La vieillesse

Le pire de la vieillesse ce ne sont pas les rides,
les dents qui branlent, une mémoire défaillante
- ou inversement, peu importe -
ni ce mal des os qui nous prend souvent au petit matin
quand il fait humide.

Le pire de la vieillesse n'est pas la nostalgie
qui nous serre les entrailles
ou la mort
qui nous vise toujours de plus près.

Encore moins
ces jeunes visages arrogants
qui refusent même
un sourire de cinq centimes
aux yeux tristes qui mendient
humblement au coin de la rue.

Quand bien même tout cela est mauvais,
rien n'est pire
que le cruel mépris des dieux...

Pourquoi auraient-ils oublié,
comme l'aurait fait un réveil cassé,
de nous appeler à l'heure qu'il fallait ?

© Anselmi, Luigi. Gau ertzekoak, Pamiela, Iruñea, 2004



Le poète et la pluie

Le poète
s'en retourne tous les soirs
aux vieux mots,
tout comme
la pluie
revient aux rues arides de la ville,
séchant et adoucissant
les joues rêches et cendrées ;
et le temps restitue aux vielles pierres
leur éclat volé,
ainsi que la douceur
du suave son d'antan.

Sur le miroir noir du sol humide
nagent les visages ternis des morts
et les rêves
- jouets cassés et entassés
dans cette vieille et humble chambre
du souvenir –
et le poète s'arrête un instant
devant eux,
se regardant dans la douleur passée
et avec ses doigts tremblants
il essaie vainement
d'arranger, tant soit peu,
la chevelure de son âme.

© Anselmi, Luigi. Gau ertzekoak, Pamiela, Iruñea, 2004



Fugit irreparabile tempus...

et derrière

le repos ou la nostalgie,

point d'autre trace.


L'été est à l'agonie

et nous (hirondelles sans ailes)

nous retournons au foyer,

aux vieux nids

où règne l'ennui.

L'automne

commence déjà

à crisser

sous les pas,

tel du pain

fraîchement défourné.


Comme un ruban

noir et blanc

emporté par le vent,

la route

échappe aux montagnes ondulées ;

de même que

la fumée de la cheminée,

telle un vin corsé,

échappe des maison blanches

qui la versent sans cesse

dans le verre immense du ciel,

jusqu'à ce que, trop plein,

le vase déborde

goutte à goutte...


Et, à la manière

du pendule pesant

d'une vieille horloge,

le nettoyeur des vents

tente

de percer peu à peu,

avec rudesse

les nuages à venir.


© Anselmi, Luigi. Gau ertzekoak, Pamiela, Iruñea, 2004



La solitude

Nous brûlons d'envie

d'atteindre la solitude

et nous avons coutume de l'adorer

telle une belle déesse

éblouissante,

quand bien même nous savons

que sa terrible apparition

nous serait insupportable.


©Anselmi, Luigi. Gau ertzekoak, Pamiela, Iruñea, 2004



Cesare Pavese

Les matins s'écoulent
clairs et vides. Ainsi
étaient-ils jadis tes yeux
quand tu les ouvrais.
Le matin passait lentement
tel un tourbillon de lumière immobile. Silencieux.
Silencieuse, toi aussi, vivante.
Tu vivais les choses sous tes yeux
(sans peine, sans fébrilité, sans aucune ombre)
comme une mer limpide au jour naissant.

Là où tu es, ma lumière, c'est le matin.
Tu es la vie et les choses.
Éveillés, nous nous reposions en toi
sous le ciel qui perdure encore en nous.
Alors, point de peine ni de fébrilité
ni cette ombre pesante du jour différent et peuplé.
Ô lumière, lointaine clarté,
fais-nous atteindre, dans la plénitude de ton souffle,
tes immobiles yeux lumineux.
Matin qui, sans la lumière de tes yeux,
s'écoule dans la tristesse et l'obscurité.

© Anselmi, Luigi. Bertzerenak, Pamiela, Iruñea, 2006



Fernando Pessoa

NOËL

Un dieu est né. D'autres se meurent. La vérité
n'est venue, ni partie : l'erreur a changé.
Maintenant nous avons une autre Éternité
et ce qui est déjà advenu a toujours été meilleur.

Aveuglée, la Science laboure la terre stérile.
Affolée, la Foi vit le rêve de sa vénération.
Un nouveau dieu n'est rien, sinon un simple mot.
Ne cherchez pas, ne croyez pas car tout est caché.

© Anselmi, Luigi. Bertzerenak, Pamiela, Iruñea, 2006



© Traduction : Edurne Alegria