CANO, Harkaitz :
Le matelas

(« Koltxoia », in Telefono kaiolatua (« Le téléphone en cage »), éditions Alberdania, 1997. Traduction française : Fermin Arkotxa)


Le toit endommagé était rafistolé de plaques de fibrociment vert, et le compartiment principal de la caravane abandonnée était occupé par un grand matelas qui y avait été placé sur le sol, de part en part, de telle façon qu'il empêchait de se déplacer dans l'habitacle. Sol, assis sur un coin du matelas, fumait une cigarette. Ce n'était pas qu'un lit, il faisait apparemment aussi office de bureau multifonctionnel, car ses bords apparaissaient maculés de nicotine et de taches de café, et il s'y accumulait des factures froissées de toute sorte, des canettes de bière de couleur orange ainsi que des pots de soupe instantanée. Il y avait aussi un téléphone, sur l'un des coins du matelas. Le fil de ce téléphone courait jusqu'à la fenêtre, et, de la fenêtre vers l'extérieur, jusqu'au poteau téléphonique qui se dressait sur le trottoir. Là, un nœud de marin, qui avait tout l'air d'être provisoire, branchait le fil de cuivre au réseau principal de la Compagnie du Téléphone. Le matelas avait été déchiré cent fois, comme si on l'avait traîné sans cesse d'une pièce à l'autre en voulant le faire passer par des portes trop étroites. De toutes parts il était mal ravaudé de fil de pêche et de douzaines de pièces de tissu de mauvaise qualité et de toutes les couleurs.

Sur l'étiquette de l'un des nombreux pots de soupe instantanée éparpillés sur le matelas et par terre, on pouvait voir la photo d'une plage paradisiaque : Gagnez un voyage aux îles Caïmans ! Le matelas lui-même était comme une mappemonde géante qui devait aussi cacher ses propres îles Caïmans. Toutes les activités de ce logement s'effectuaient autour de ce matelas qui n'avait jamais été lavé. Chacune de ses taches renfermait sa signification et son histoire propres, à l'image des noms et des couleurs de ces cartes du monde qui signalent les informations relatives aux dictateurs dirigeant chaque pays.

Dans cette caravane de tôle ondulée, vivaient un père et son fils et, par endroits, malgré la protection du fibrociment vert, le toit laissait passer des gouttières. La porte poussait un grincement désagréable, semblable au bruit de ciseaux rouillés que l'on a peine à ouvrir. Ils vivaient dans un quartier pauvre – plus exactement à l'extrême lisière d'un quartier pauvre – et il y a six mois qu'ils avaient amarré la caravane à un arbre. Comme cela a déjà été dit, ils avaient également un téléphone clandestin dont le câble de cuivre se prolongeait jusqu'à un poteau téléphonique de la rue. Oui, un téléphone. Et alors que Sol était assis et fumait une cigarette, le téléphone sonna.

– Êtes-vous bien Sol ?

– C'est moi-même, oui...

– Sol comment ?

– Sol, sans plus.

– Est-ce votre nom ou votre prénom ?

– Les deux. Mon nom et mon prénom. Mon père travaillait dans un magasin de luminaires.

– Je comprends. Je pose trop de questions. Je suis Garcia. Madame Garcia, simplement... Enfin, Matusa. Mon prénom est Matusa. Peut-être me connaissez-vous sous le nom de Lula, celle du numéro treize de la rue. Voilà, ce n'est pas très facile pour moi de vous dire ce que j'ai à vous dire... je regrette de vous appeler comme ça, de but en blanc, et de... de faire ainsi intrusion dans votre intimité... mais c'est Gabi, votre fils, qui m'a donné votre numéro de téléphone. Il est ici. Chez nous. Il semblerait qu'il ait, vous savez, des histoires de gosses, volé un ballon de cuir à notre fils, et...

– En son for intérieur, Sol pensa que le cuir, comme la couleur de la peau, avait toujours été source de problèmes. L'horizon était couleur café au lait. Le soleil se couchait. Il poussa un soupir et expulsa la dernière bouffée de fumée de cigarette, en formant des volutes ovales.

– Je viens tout de suite.

La treizième maison était l'une des seules qui possédaient un portail peint. La maison était pauvre, il est vrai, mais pas tant que ça si on la comparait aux autres habitations du quartier. Au premier coup d'œil, on devinait que, dans sa simplicité, c'était l'une des plus soignées et des plus dignes de ce quartier. La pelouse aussi venait d'être tondue. En dépit de la nuit tombée, Sol distingua de loin les trois ombres qui se dessinaient sur le seuil : madame Garcia – cette femme nerveuse qui avait pour prénom Lula, Matusa ou Mathusalem, peu importe –, une femme d'une quarantaine d'années, encore désirable ; son fils Gabi, embarrassé par la situation ; et le troisième, près de sa mère, devait forcément être le garçon à qui Gabi avait dérobé le ballon. Il était plus âgé que Gabi, et Sol calcula qu'il devait avoir environ treize ans. Trois ans de plus que le sien.

– Gabi, tu as quelque chose à dire ? – Son fils demeura silencieux, tête basse, comme s'il cherchait des vers de terre sur le sol. Tu me fais vraiment honte devant les gens. Et ce n'est pas la première fois. Mais je te jure sur les cendres de mon père que cette fois-ci sera la dernière. Nous allons tout de suite en finir avec cette histoire. Rends ce ballon à ton camarade, immédiatement.

– Mais... je n'ai pas de ballon, papa.

– Encore des mensonges ! – son père le gronda bruyamment et le secoua en l'agrippant par les épaules – tu as intérêt à rendre ce ballon tout de suite, sinon je vais te mettre en petits morceaux, espèce de petit diable ! Pardon, madame Garcia – dit-il en s'adressant à la femme d'une voix dont le ton baissait à mesure qu'il descendait les marches –, mais si ce ballon ne réapparaît pas, je vous le rembourserai moi-même. Et vous avez ma parole que je ferai payer ce garnement d'une façon ou d'une autre. Comment était ce ballon ?

– En cuir ! – dit le garçon qui parlait pour la première fois, tout penaud, n'osant pas lever les yeux. Il avait de très longs cils et, alors qu'il regardait vers le bas, il sembla à Sol que son regard baissé aurait pu balayer les feuilles et qu'il avait l'air d'un malheureux. Après un lourd silence, il ajouta un mot, comme en hésitant –, un ballon réglementaire. Neuf. Et en cuir. Il était surtout en cuir.

Le cuir, comme la couleur de la peau, était toujours source de problèmes, pensa de nouveau Sol, tout en regardant Lula, et à cet instant, on pouvait distinguer un semblant de sourire dans son regard.

– Bon, madame, combien il vaut, à peu près ?

– Nous l'avions payé un peu plus de quatre mille.

– Tant que ça ?

– Il était de cuir, réglementaire. Et neuf, en plus.

– Voilà, en ce moment je ne dispose pas de cette somme, madame, mais lundi prochain, dès que j'aurais touché mon salaire, je vous promets que je reviendrai vous voir. Et maintenant, vous m'excuserez, mais j'ai deux mots à dire à mon fils. Il s'en mordra les doigts, ce petit menteur ! – Les yeux de Sol, rageur, lançaient des flammes. On aurait vraiment dit qu'il allait hacher menu son fils et en faire de la chair à pâté.

Il flanqua une gifle à Gabi et le sortit du jardin de madame Garcia, en le traînant derrière lui. La mère et son fils demeurèrent sur le perron à les regarder, fondus en une seule silhouette en contre-jour, alors qu'elle tenait son garçon par les épaules.

En cet instant, leurs regards ne reflétaient aucune expression de dureté, ils étaient quelque peu inquiets et compatissants. Sans doute madame Garcia regrettait-elle d'avoir passé ce coup de fil chez ces vendeurs ambulants qui vivaient dans la caravane. Ils n'avaient pas du tout bonne réputation dans le quartier. Madame Garcia n'osait pas même penser à la punition qu'aurait à subir Gabi. Matusa alluma une cigarette et en proposa une à son fils, de ses doigts qui tremblaient légèrement. Surpris, le garçon regarda sa mère et porta la cigarette à ses lèvres, sans l'allumer. Somme toute, ils n'avaient fait que leur devoir. Ce ballon n'était pas, certes, un ballon comme les autres. Dans leur quartier, il n'y avait pas beaucoup de ballons de cuir. Et moins encore de ballons réglementaires.

Une musique de reggae apaisante s'échappait des fenêtres du quartier. Sol et Gabi marchaient en silence, et sur tout le trajet qu'ils firent jusqu'à la caravane, ils regardaient le pâle soleil qui disparaissait à l'horizon qu'ils ne quittèrent des yeux qu'un seul moment – et tous deux le firent à la même seconde –, à deux maisons de la caravane, lorsqu'ils repérèrent un gamin de sept ans que l'on appelait La Tortue, jouer avec une bicyclette orange flambant neuve. Peut-être Gabi se remémora-t-il son enfance évanouie ; il avait grandi dans la rue, sans jouets, errant toujours de-ci de-là, son seul chez soi étant le matelas de la caravane.

En arrivant devant la caravane, le fils de Sol sortit d'entre les ferrailles jetées dans les buissons une boîte de carton tachée d'huile et de rouille. Le père ouvrit la porte grinçante et ils entrèrent ensemble, tête baissée. Sol alluma l'unique ampoule suspendue à un fil et y adjoignit la lumière de deux bougies. La rage mêlée aux larmes engendre le feu. Le feu du regard de Sol.

– Donne – dit Sol d'un ton sec, allongeant la main.

Le père était assis sur le matelas. Il écarta les pots de soupe instantanée et les cannettes de bières éparpillées un peu partout, et fit de la place afin que son fils puisse s'asseoir. Près du téléphone, se trouvaient une demi-douzaine d'amphétamines et une poignée de clous, ainsi que de petits morceaux de fibrociment vert et une poussière verte qui rappelait le pollen. Et un tournevis. Si ce n'était pas un étal de marché, cela y ressemblait fort. Le fils donna la boîte de carton à son père, et alors, Sol sortit le ballon de la boîte et l'examina sous l'ampoule.

– Il est crevé, mais il n'est pas mal. Avec une rustine, il sera comme neuf. Deux mille au moins, oui. Avec un peu de chance, peut-être trois.

Le fils le regarda d'un œil éteint et esquissa un semblant de sourire lorsque son père lui caressa les cheveux noirs de jais.

– Allez, vas-y maintenant. Tu sais où aller. – Et Sol lui montra où, d'un mouvement de menton.

Toute la caravane était noircie de la fumée des bougies et la maigre lumière faisait naître des ombres chinoises sur les murs de nicotine. Lorsque Gabi sortit, abandonnant cette atmosphère désagréable, chargée de l'odeur dense de la soupe, il faisait déjà nuit noire et froid. Quand il regarda en arrière, il vit une femme dont les longues jambes étaient nues et qui portait une minijupe monter les escaliers de la caravane. Le père introduisit les doigts sous sa culotte et les passa sur toute la longueur de l'élastique. Puis il pressa le corps de la fille contre le sien et tira la culotte vers le haut jusqu'à n'en faire qu'un mince ruban, lui laissant les fesses à l'air. C'était vendredi, et Sol, contrairement à ce qu'il avait dit à Matusa, ne travaillait pas. Ce n'était pas la première fois. Avant lundi, peut-être même samedi, il allait mettre la caravane en route et ils allaient partir. Gabi le savait.

– Allez, vas-y maintenant. Tu sais où aller.

Entre eux, ces mots suffisaient. Gabi connaissait parfaitement son père, et il savait très bien ce qu'il avait voulu lui dire. Il avait vu cette étincelle dans ses yeux. Il ne voulait pas quitter le quartier en y laissant le vélo orange et flambant neuf de La Tortue. Peu d'occasions de ce genre se présentaient, et c'eût été dommage d'en laisser passer une, tant elles étaient rares.

Gabi se demanda si La Tortue était déjà en train de dormir. En allant chez ce dernier, les mains toujours dans les poches, il donna un coup de pied rageur dans une boîte de soupe instantanée vide qui roula bruyamment sur deux ou trois mètres. C'était une de ces boîtes dont l'étiquette annonçait le tirage d'un voyage aux îles Caïmans. Le paradis sur terre.


© Telefono kaiolatua : Alberdania.