LERTXUNDI, Anjel :
Le bonheur parfait
Extrait du roman Le bonheur parfait. Traduit du basque par Edurne Alegria. Publié dans Transcript, 2005. Publié originellement comme Zorion perfektua, Alberdania, 2002.
la conscience de notre mémoire
Carmen Baroja Nessi
Si nous n'avions pas de conscience,
nous ne serions que de simples animaux,
nous vivrions dans une espèce de bonheur parfait.
Perti
Je fermai la porte et appuyai sur l'interrupteur. Mais l'escalier et l'entrée restaient, comme toujours, à demi éclairés, car la faible et unique ampoule ne donnait qu'une lumière blafarde. L'odeur de renfermé, elle aussi, était habituelle. Je coinçai sous le menton le rabat du cartable et gardai les partitions. Je descendis les escaliers rapidement pour quitter cet endroit en toute hâte. Je voulais laisser derrière moi gammes et arpèges, doigtés, école de musique et professeur de piano.
Aussitôt sortie, je fus frappée au visage par un vent cinglant. Je me sentis mieux. Je relevai le col de ma veste et me dirigeai vers les maisons qui bordent la plage, au lieu de prendre le chemin de la gare, comme tous les après-midi. Je n'entendais déjà plus les sons du piano ni ceux des exercices des doigts. Pourvu que je le voie aujourd'hui, et mon cur bondissait à la seule pensée de me trouver face au garçon qui me plaisait. Ma joie ne dura pas longtemps, compte tenu de la menace que m'avait lancée le professeur cinq minutes plus tôt :
« Je ne pourrais pas te donner la note suffisante pour te présenter au conservatoire. Du moins, pas avant que tu ne maîtrises complètement Bonheur parfait ».
Je poussai un soupir. Je n'arriverais jamais à assimiler le dialogue entre les deux mains qui se joue à la fin de la pièce de Schumann.
« La main droite doit céder le premier rôle à la main gauche, la gauche domine ; la gauche domine, la gauche domine... ».
C'est ce que je ne réussis pas encore : utiliser la main droite sans énergie ou à contretemps, ou brusquement, parce que je dois porter mon attention sur la main gauche. C'est à cause de ce manque d'équilibre entre les deux exercices. Ma main gauche est faible, et depuis que j'ai commencé à jouer du piano, j'ai dû toujours faire un effort particulier pour exercer la gauche. Néanmoins, grâce aux années de travail, je n'ai pas trop de problèmes lorsque je ne joue que de la main gauche : je peux jouer tout aussi bien de la droite que de la gauche les morceaux à une main qui exigent beaucoup de technique, personne ne se douterait que je ne suis pas gauchère. Je n'ai donc pas de difficulté majeure, hormis les écueils du morceau lui-même, quand je joue les pièces d'un répertoire normal. Les problèmes surgissent lorsque la main gauche doit dominer et la droite l'accompagner, dans ce cas, la main droite s'engourdit et répond à la gauche en s'y opposant. La droite ne sait pas se soumettre à la gauche, le problème est là. Il paraît que cela nous arrive à la plupart des droitiers, mais ce n'est pas une excuse pour une pianiste.
Il me semble entendre encore les propos de mon professeur de musique, qu'elle a pour habitude d'illustrer d'exemples rhétoriques qui lui sont si particuliers :
« Quel est le moment et quel est l'endroit où s'unissent la marée haute et la marée basse ? Tu ne vois pas le point de rencontre, personne ne peut en distinguer l'instant précis, mais depuis que le monde existe, ce miracle se produit deux fois par jour. De même, une main doit ainsi savoir céder sa place prédominante à l'autre, tout comme les marées le font entre elles. Sans violence ni heurt, con sottigliezza, notre oreille ne doit rien percevoir ».
J'aime bien Schumann, surtout ses uvres pour piano. Je les trouve simples et naturelles : elles ne sont pas difficiles à jouer, les touches du piano obéissent facilement aux doigts. Mais, même si cela semble paradoxal, leur principale difficulté réside dans leur simplicité elle-même : si l'on joue sans sottigliezza, ces pièces perdent tout leur charme. Ou du moins, elles restent à mi-chemin, elles n'inspirent pas de mélancolie. Et Schumann, sans mélancolie, n'est plus du Schumann.
Quant à moi, je restais à mi-chemin sans pouvoir atteindre ce niveau de mélancolie, en jouant certaines ses pièces, surtout Bonheur Parfait. J'avançais dans l'exécution du morceau en appréhendant le moment du changement de ton ; j'étais nerveuse et je ne me concentrais pas dans la partition. Le voilà ! Ça y est, il ne va pas tarder... Et au moment crucial, je faisais le changement de façon trop brusque. Ou trop légère. En tout cas, suffisamment perceptible à l'oreille de mon professeur et à la mienne aussi.
Mon professeur me donnait le même conseil que Schumann donnait à sa maîtresse :
« Tu ne joueras ces morceaux avec plaisir que si tu oublies la technique ».
Ces paroles, au lieu de me tranquilliser, me rendaient plus nerveuse.
Non, vraiment, ce n'était pas facile pour moi, car ma façon de jouer du piano est d'avantage technique qu'intuitive ou virtuose.
Je devrais de nouveau passer l'année suivante au lycée du village. Et ce qui était encore pire, je devrais rester à la même école de musique, à entendre toujours le même professeur rabâcher les mêmes histoires et les mêmes métaphores sur la marée, au moins une année de plus.
Bonheur parfait !
Les cloches sonnèrent, sourdes, indolentes. Une, deux..., huit fois. Je regardai ma montre-bracelet. Les coups de cloche et l'heure coïncidaient. Comme tous les après-midi, un homme refermait le grand portail en fer forgé devant l'église, pour empêcher les toxicomanes de passer la nuit sur le parvis.
J'accélérai le pas, car il était inutile de vouloir excuser mon retard auprès de ma mère, en lui expliquant qu'il était dû au prolongement des exercices de piano, elle, qui était une maniaque de la ponctualité. L'heure fixée était sacrée : même les imprévus étaient inadmissibles pour elle. Du moins, jusqu'à preuve du contraire.
Le crépuscule exhalait une odeur de pluie, des nuages obscurs assombrissaient le ciel, et le vent, en se faufilant entre les maisons, faisait un bruit de frelons en colère. J'enfonçai la tête dans les épaules et je serrai des deux mains le col de la veste contre les joues.
La voix rude d'un chanteur à la mode et les coups métalliques d'un flipper sortaient d'un petit bistrot.
Je jetai un coup d'il à droite et à gauche pour m'assurer qu'il n'y avait aucune connaissance de mes parents. Seul un homme à l'apparence sombre se dirigeait vers le bistrot. Pas de risque. À l'abri, sous le balcon en face, j'allumai une cigarette. J'avalai la première bouffée avec avidité.
À ce moment précis, une espèce d'ombre surgit de l'entrée de la maison contiguë au bistrot. Elle s'avance vers l'homme sombre. Et j'entends tout d'un coup, pam !, une petite explosion, un bruit sec, semblable aux volets qui, avec le vent, claquent contre le mur.
L'homme sombre pousse un cri étouffé et me regarde. Je fais tomber ma cigarette. Ses yeux semblent sur le point d'exploser, illuminés d'un éclat semblable à celui d'un morceau de verre face au soleil. L'homme continue de me regarder. Il ouvre la bouche : il m'adresse une grimace de douleur qui pourrait presque être confondue avec un sourire niais. On dirait qu'il ne comprend pas ce qu'il lui arrive. Puis il commence à tomber, peu à peu, les sourcils relevés, comme s'il voulait poser une question muette. Ses genoux craquent, et, pour éviter le choc, il tend la main vers le seul appui à sa portée : une jardinière en pierre, blanchie par les fientes des mouettes.
Dans la jardinière, des fleurs violettes, en touffes. Une légère odeur de vanille s'en dégage. Et du coin de la bouche de l'homme, du sang coule. Soudain, la voix rude du chanteur à la mode et les bruits du flipper s'éteignent.
J'entends des pas s'approcher de moi en toute hâte. J'imagine la suite. Je serre les poings contre la bouche et je ferme les yeux. Pam ! j'entends à nouveau. Pam ! Pam ! Je ne réagis pas. Je ne peux pas. Même lorsque les roues d'une voiture lancent des crissements assourdissants derrière moi, je reste paralysée.
À un moment donné, j'ouvre les yeux.
Les mains de l'homme et ses yeux s'obstinent à vouloir s'agripper à la jardinière.
L'ombre d'une mouette vient de la mer et se faufile entre les maisons. Elle tourne deux fois et cherche attentivement un endroit où se poser. Elle agite les ailes et se dirige de nouveau vers la mer. Le vent passe entre les maisons et arrive en rafales : sacs plastique, feuilles mortes, sable tout vole en tourbillons affolés.
Tout à coup, le corps de l'homme sombre fait, en tombant par terre, le même bruit qu'un sac bien rempli.
Il demeure la bouche ouverte, certainement pour laisser fuir la vie et plutôt que pour tenter de respirer de l'air. Quant à son regard, il est perdu en un point situé entre la jardinière et moi, et les deux poches formées par la peau distendue sous ses yeux assombrissent davantage son regard. Il esquisse un léger mouvement, suffisant pour relever la tête à deux centimètres du sol. Autour du cou, un petit cordon noir d'où pend une croix basque en argent.
Je referme les yeux.
Et j'entends la tête de l'homme blessé heurter le sol.
Tout est fini.
Je me souviens ne pas avoir pleuré, je n'ai laissé échapper aucun gémissement. Le mort était à deux mètres de moi. Je le regardais, stupéfiée. L'émotion, venue du fond du cur, me prit à la gorge. Mais je n'avais pas envie de pleurer.
Pas la moindre manifestation, pour ainsi dire, d'un quelconque sentiment d'attendrissement.
Je commençai à suivre du regard le parcours du sang qui coulait de la bouche de l'homme mort : il partait de son visage et, à travers les fissures du sol, il arrivait jusqu'à mes pieds.
Je reculai.
La ligne rouge poursuivit son chemin rapidement et commença à épaissir la poussière compacte accumulée sous la jardinière.
Quatre ou cinq jeunes sortirent du petit bistrot, dans un silence absolu : leurs ombres rétrécies s'éloignèrent en se confondant avec le mur. On aurait dit qu'ils cherchaient à devenir invisibles.
J'ignore combien de temps je suis restée face au corps, à fixer la tache de sang par terre.
À ce moment-là, je m'aperçois que le bruit d'une sirène se rapproche. À l'image du sang par terre, au début, la sirène est aussi un simple bruit qui se fraye un chemin entre les pâtés de maisons. Un bruit parmi tant d'autres. Très vite, ce bruit, d'une intensité à assourdir celui de la mer, monte sur le trottoir et s'arrête juste devant moi. Une deuxième voiture arrive en suivant.
Trois policiers descendent du premier véhicule, les mains à la taille et l'il alerte, à l'affût du moindre danger. Les occupants de la deuxième voiture se placent à des points stratégiques, aux angles du pâté de maisons. Lorsqu'ils pensent que les lieux sont sous leur contrôle, ils font signe aux policiers de la première voiture, deux d'entre eux se rapprochent lentement du mort tout en regardant de tous côtés. Comme s'il s'agissait d'un signal, à l'arrivée des policiers, hommes et femmes sortent des entrées des immeubles et des coins de rue, tout comme dans les vieilles maisons abandonnées les cafards surgissent des trous des murs. Ils se rapprochent peu à peu, l'effroi au visage, furtivement et en parlant tout bas.
Les policiers commencent à crier brutalement, reculez ! reculez ! et pendant que deux d'entre eux fouillent autour du corps, les deux autres se mettent à dérouler un ruban rouge et blanc, afin de séparer les badauds de la personne gisant au sol. La barrière des murmures, faibles au début, bruyants ensuite, marque une frontière, bien plus distincte que le ruban, entre le mort et moi-même. Le ruban m'éloigne du mort tandis que la curiosité et les chuchotements des gens me troublent.
J'ai besoin de fuir loin de là ; de me perdre dans l'obscurité de la nuit, comme le sang du mort sous la jardinière ; d'entrer dans une salle de cinéma et de pouvoir écouter tous les pam !, pam ! possibles pendant une heure et demie, sans que cela ne m'empêche de manger des pop-corn et de boire un coca-cola en toute tranquillité.
Mais j'ai les jambes coupées.
La tête me pousse à partir de cet endroit, à m'enfuir, mais les jambes ne suivent pas, je n'ai même pas la force de les bouger.
D'autres sirènes hurlent dans la rue. Des infirmiers sortent des ambulances, munis de poches de sang et de brancards. D'autres policiers arrivent : reculez ! reculez tous ! Un photographe s'approche aussi, mince et à l'allure moderne, une cigarette aux lèvres. Il passe sous le ruban rouge et blanc et fait flash ! flash ! Sa cigarette s'est consumée et il jette le mégot en l'air. Lorsque celui-ci tombe par terre, de petites étincelles en sortent. Le photographe lui donne un coup de pied. Plus d'étincelles.
Il regarde de mon côté, un il à moitié fermé, comme s'il réfléchissait à quelque chose. Je ne le vois plus. Tout d'un coup, j'entends derrière moi, psitt ! Je fais demi-tour et tourne le dos au mort. Je vois de nouveau le photographe, l'appareil photo devant les yeux.
Il fait de nouveau flash !
Il me fait un clin d'il en guise de remerciement. Il se retourne aussitôt et s'en va, comme il est venu.
© Zorion perfektua: Alberdania
