LINAZASORO, Karlos:
Un wagon dans la plaine
(in Ez balego beste mundurik, Alberdania, 2000)
J'évoluais alors sur les cîmes du désespoir avec l'ami Cioran, lorsque l'accident se produisit. Ce fut un fracas obscène, indescriptible. Le wagon se froissa à la manière d'un accordéon, et les mouches posées sur la fenêtre cessèrent de copuler. Une alarme lointaine sonna, qui avait quelque chose de militaire ou de déplacé, je ne sais pas très bien ; j'ouvris les yeux, hésitant, inondé d'une sueur sans doute émergée de mon cerveau, et je vis, d'un regard mi-bleu, mi-cendré, le livre tombé de mes mains pleines de sang, et je dois avouer m'être même réjoui de cela. Mais cette joie fut de courte durée ; mon interlocuteur - un vieillard aux cheveux bleutés, aux épaules tombantes et au regard clair et pur- n'était plus qu'un cadavre gisant sur le sol gris deux rangs plus loin. Il était mort, et souriait sèchement. Il tenait des lunettes de luxe dans sa main droite, car il était manchot de la gauche, comme il me l'avait lui-même expliqué quelques minutes plus tôt. Il l'avait expliqué tandis que nous traversions une plaine boueuse, où nous pouvions observer d'inoubliables figures anthropomorphes et des visages allongés, négligemment occupés à bêcher. Je lui commentai alors ce spectacle, mais il m'ordonna de me taire, pour me confier, justement, que son bras gauche lui manquait, et que cette incapacité altérait véritablement son humeur. Moi qui ne sais voir, sinon le côté positif des choses, du moins leur aspect comique, je lui demandai, sur le ton de la plaisanterie mais toujours avec respect, de quelle humeur il me parlait, de l'humeur cosmique ou bien d'une autre, et lui demandai, de grâce, qu'il éclairât sur ce point, en prenant un peu de temps, le pauvre écrivain provincial que j'étais. Il devint livide, s'attrista, et commença à tracer une raie dans ses cheveux avec une habileté remarquable. Puis il rit de tous ses yeux et je me souviens qu'à un moment donné, tout le wagon lui emboîta le pas et se mit à rire avec lui. Maintenant, par exemple. Ce rire cruel et spasmodique ne serait-il pas à l'origine de l'accident qui s'était produit ?
Le vieil homme, évidemment, ne répondit pas à ma question. Après le rire et la plaine, nous étions devenus amis. Le train bringuebalait violemment, tel un lézard gigantesque ou disloqué, et le vieil homme - qui, par timidité ou pour toute autre raison qu'il me fut impossible découvrir, ne m'avait jamais dit son nom - dut à deux ou trois reprises dans un temps très court, maintenir son dentier. Malgré cette situation peu agréable, nous étions devenus amis. Notre relation était empreinte de courtoisie, car nous étions face à face, et il m'expliqua qu'il était instituteur et veuf libéral. Il était environ midi, la chaleur était insoutenable, et nous fîmes remarquer au contrôleur que la climatisation ne fonctionnait pas bien, et, comme en cachette, que l'appareil était éteint et que ce n'était pas juste. Le contrôleur poinçonna nos billets pour la cinquième fois, et tel un fantôme surprenant, disparut ensuite. Nous commentâmes brièvement cette disparition stupéfiante ; sans doute pensions-nous tous deux à la même chose, même si nous ne disions rien. Le bringuebalement se calma quelque peu ; mais pas la chaleur suffocante, et le vieil homme fut frappé d'une lourde somnolence. Il s'assoupit avec son sourire, sa grande main et ses pantalons impeccables, et moi, je sortis de ma poche le livre de Cioran, avec un peu de dégoût et d'une main moite.
Une demi-heure me suffit pour atteindre les sommets du désespoir. J'étais saisi de terreur. Je vis deux mouches contre la vitre, en train de copuler, mesquinement, sans amour. Par la vitre, je regardai dehors pour la dernière fois, et remarquai
- malgré que je ne m'en souvienne déjà plus - des oiseaux incendiés, des fleurs en papier et quelque ange à l'abri des tilleuls tardifs de la terre. C'est alors que se produisit l'accident.
Un grincement brisa le calme de la soirée, et la chaleur suffocante, et la sieste légère, et la lecture. Peut-être un obstacle, le déraillement, une confusion sur laquelle nous n'aurions jamais d'éclaircissements. Voici ce qui me vint tout d'abord à l'esprit, vraiment. Mais non ; rien de tout cela : ni obstacle, ni déraillement, ni confusion, même si je ne réalisai cela que bien plus tard. Au début, il me sembla que c'était un accident, obscène et indescriptible. On n'en connaissait pas les raisons, mais cela pouvait être n'importe laquelle des trois évoquées. Quoi qu'il en soit, le premier casse-tête que j'eus à résoudre après l'accident ne fut pas celui-là. Le premier consista à m'occuper du vieil homme, mon ami ; lui que j'avais trouvé mort deux rangs plus loin, un sourire sec sur sa bouche argentée. Je l'attirai à moi fortement, énergiquement, voulant me convaincre qu'il ne faisait que dormir, et je me rendis compte, à ma grande surprise, que ce corps qui gisait sur le sol gris du wagon n'était pas un homme, mais une poupée de chiffon, incroyablement bien faite, vraiment, mais qui n'avait aucune trace de sang dans les veines. Ce corps n'était que chiffons et sciure, complètement factice, et je fus blessé par l'offense.
Cette surprise désagréable modifia profondément mon point de vue sur les événements. Je sentis soudain au creux de l'estomac un néant obscur, une épaisse douleur secrète, et je vomis un liquide vert répugnant sur le cadavre amer. Je me relevai. Avec un peu de recul et un calme apparent, j'observai les autres voyageurs. Tous étaient à leurs places, assis, comme si ce qui s'était produit n'était pas leur problème, isolés dans leur égoïsme. J'allumai une cigarette et un aveugle dit : "Que se passe-t-il ? que se passe-t-il ?". Personne ne répondit et l'atmosphère devint terrible. Au milieu des toux et des gesticulations exagérées, je fumai ma cigarette. Je pensai que si tous ces voyageurs persistaient à demeurer tranquillement assis, totalement repliés sur eux-mêmes et adressant des sourires pincés aux uns et aux autres, c'était parce qu'en réalité, il n'y avait pas eu d'accident ; et si quelque chose s'était vraiment produit, il n'y avait aucune raison pour considérer cela comme un accident, encore moins comme un malheur obscène ou indescriptible, ce que j'avais fait dans un premier temps, sans doute influencé par mes lectures et poussé par la tendance qui est la mienne à l'hyperbole et la démesure. Je décidai donc de me souvenir de l'événement avec plus de froideur, avec la sagesse de la distance, et je me rendis compte alors que j'étais allé trop loin dans mes jugements, qu'il n'y avait pas eu de fracas, ni d'obscénité. Oui, bien sûr, il y avait eu ce froissement accordéonistique, mais accordéonistique, justement, car le wagon avait instantanément retrouvé sa forme originelle, comme poussé par un gigantesque soufflet invisible, et donc, en dehors de quelques coups ou blessures, tout se poursuivait comme avant, comme si rien ne s'était produit.
Mais il était évident que quelque chose s'était passé ; pas quelque chose d'obscène ou d'indescriptible, mais, même si cela relevait apparemment du détail, quelque chose de réellement grave et irréparable. Tout semblait se poursuivre comme avant, mais tout avait changé ; comme le débit d'un fleuve : toujours le même et toujours différent. J'émis plusieurs hypothèses, raisonnables, mesurées, qui entraînaient avec elle un terme au goût amer : complot. Le mot sortit de ma bouche, envahit mon corps, et enfla comme le sein d'une mère. Je le prononçai et déjà il m'était impossible de le capturer : c'était une colombe verte avec une voix de lune. Complot, répétai-je, réfléchissant à chaque lettre. Mais pourquoi ? me demandai-je, pourquoi nous ? Je ne connaissais pas la réponse, je n'aurais même pas pu savoir quel était leur but, ni qui tirait les ficelles dans l'ombre. J'aurais volontiers accueilli les réponses à toutes ces questions, évidemment, car il est toujours bon de connaîre l'ennemi afin de pouvoir l'affronter de la manière la plus appropriée, mais je réalisai aussitôt que je ne connaîtrais jamais les réponses. Jamais. De même, sans la moindre hésitation je sus que tout cela était un complot, une machination, ou un sabotage aux conséquences irréparables. Qu'est-ce qui m'avait amené à penser cela ? Quel élément déterminant avais-je en ma possession pour exprimer pareille atrocité ?
Par des signes que je connais bien - un désespoir nerveux,
dirais-je -, j'étais sur le point de donner une explication, lorsque j'entendis Schubert. Je le reconnus très rapidement ; un profond chagrin sans fard me fit comprendre que j'étais seul. Comme je le pus, je retrouvai mon calme ; j'observai l'aveugle, l'enfant qui lisait, avec sa mère, un conte de fées, et le jeune couple ; ils assouvissaient les feux les plus anciens, dénués de honte, comme des bêtes sauvages, sans crainte de croiser des regards dans leur cachette ou dans les buissons de la mort. La fille lui disait "prends mes lèvres, dévore mes lèvres", comme une poupée qui répèterait une phrase idiote, sans émotion, et le garçon, plus jeune que moi et le crâne rasé, s'efforçait de répondre aux attentes de sa bien-aimée, tout en regardant en coin un groupe de retraités à carte vermeil ; de même, ces derniers regardaient en coin le jeune homme, et pensaient qu'ils honoreraient autrement mieux que ce garçon sans expérience la supplique de la jeune fille ; car, pour l'heure, le jeune homme, troublé, était en train de dévorer d'autres lèvres, des lèvres douces, pareilles à des pétales ouverts. Ainsi, Schubert s'acheva, et je cessai de regarder vers l'extérieur, pour me plonger en moi-même ; j'étais seul et je devais en toute sagesse trouver la raison pour laquelle j'avais prononcé ce mot de complot, pourquoi j'avais exprimé ce mot effrayant, comme écrit par une main anonyme, et qui me semblait pourtant si cruel et familier. Je m'assis ; un avion troua le ciel violet, et ce spectacle me fit me sentir comme un naufragé abandonné sur une île déserte, même si j'eus été incapable de dire pourquoi. J'allumai une autre cigarette et à ce moment-là l'aveugle répéta d'une voix rude : "Que se passe-t-il ? que se passe-t-il ?". Je jetai un regard sur le panneau "Interdit de fumer" au-dessus de moi, et je compris la "pique" de l'aveugle ; il était en train de m'interdire de fumer. Je fis l'innocent, bien sûr ; et pire encore : profitant de l'atmosphère pseudo-mystique installée dans le wagon, je décidai d'éteindre le mégot dans l'une des mains de l'aveugle, afin qu'il comprît bien qui était le maître à bord ; et c'est ce que je fis ; il n'émit pas la moindre plainte, et j'en conclus que soit il était carrément débile, soit il avait voulu ainsi me manifester une soumission visible. Je pensai alors que cet aveugle pourrait bien être un détestable masochiste. Et s'il en était ainsi ? Et si l'aveugle était un porc masochiste ? Je n'y réfléchis pas à deux fois ; j'ai toujours été un homme énergique et vigoureux : je retirai ma ceinture et le rossai une trentaine ou une quarantaine de fois ; sans rage mais fermement, sur la tête et sur les membres. Il ne se plaignit pas une seule fois, il ne broncha pas, et lassé, j'abandonnai la flagellation, mais sans chercher à savoir si l'aveugle avait pris du plaisir, ou pas, à être rossé ; le doute, par ailleurs, m'avait quelque peu indisposé, je dois bien l'avouer.
© Traduction : Kattalin Totorika
© Ez balego beste mundurik : Alberdania
