URRETABIZKAIA, Arantxa :
Le cahier rouge
Extrait du roman Le cahier rouge. Traduit du basque par Fermin Arkotxa. Publié dans Transcript, 2005. Publié originellement comme Koaderno gorria, Erein, 1998

L place une petite croix, rouge, sur le plan de Caracas, là où vivent les enfants. Le quartier est situé au sud, plus exactement au sud-est, bien que le chemin qu'elle a parcouru pour arriver jusqu'à l'hôtel lui ait laissé supposer le contraire.
Il est tard, c'est l'heure de dîner, mais elle n'a pas faim. Elle a ôté ses pantalons et se trouve en tee-shirt. Elle sent ses aisselles et enlève son tee-shirt, en le passant par-dessus la tête. Dans l'armoire, se trouvent encore la veste et la jupe de la veille, rien de plus. Elle esquisse le geste d'aller à la salle de bains, mais finit par se coucher sur le lit, après avoir vérifié que le verrou de la chambre est tiré. Sur la table de nuit, elle prend le cahier et, lorsqu'elle le pose sur son ventre nu, elle sent que sa couverture est humide. Elle en enlève le cahier et le pose sur les draps. Elle aurait envie d'écrire, mais elle n'a rien à raconter, si ce n'est que les enfants ont embrassé leur père et qu'elle a obtenu leur adresse. Cela ne lui semble pas une excuse suffisante. L'espace d'un instant, il lui vient à l'esprit qu'elle pourrait demander de l'aide à la même adresse où elle avait envoyé la précédente lettre, s'il vous plaît, je suis seule et loin de chez moi, ou quelque chose s'approchant, mais cette pensée ne va pas plus loin ; elle reste là, suspendue dans l'air épais et humide de Caracas qui est en constante ébullition. Elle a toujours été très loquace ou, du moins, c'est ce qu'on lui a toujours dit dès son plus jeune âge, et l'on devait avoir raison, car la principale envie qu'elle ressent en ce moment est de trouver quelqu'un à qui parler.
Elle prend le cahier et se met à le relire.
« Nous nous sommes mariés l'année de la mort de Franco, une semaine plus tard, plus précisément. Votre père voulait vivre avec moi, il souhaitait fonder une nouvelle famille, et il prit votre grand-mère pour prétexte. La pauvre, disait-il, n'allait pas comprendre pourquoi nous devions nous marier, pourquoi cela m'importait tant car, là aussi, c'était se plier à l'État, et le mariage ne signifiait rien de plus que remplir un simple papier, analogue au formulaire nécessaire à l'obtention de la carte d'identité. Bon, vous savez bien maintenant combien votre père sait être convaincant, même lorsqu'il ment.
« Donc, nous nous sommes mariés une semaine après la mort de Franco, quasiment sans cérémonie, alors que j'avais vingt-huit ans et votre père, trente. Nous sommes allés vivre dans un quartier de Saint-Sébastien, dans un appartement que je louais déjà. Votre père était mécanicien, moi enseignante, et cela faisait longtemps que nous participions à la même lutte, contre la dictature. En faveur de la liberté de notre peuple.
« Ce furent des années de véritable bonheur, et ce trop grand bonheur m'enivra certainement. J'étais pressée, j'avais soif de vivre, comme si chaque jour était le dernier. À présent, il me semble que c'était davantage par désir de fuite plutôt que parce que j'étais pressé, parce que j'avais peur de la normalité. Mais je n'y pense que maintenant que mon seul souhait est de mener une vie ordinaire.
« Toujours est-il que nous nous mariâmes et que nous décidâmes par la même occasion qu'il était trop tôt pour avoir des enfants, que ces journées nous offraient la possibilité de modifier le cours de l'histoire, ce qui était précisément notre priorité. N'allez pas croire que nos motivations étaient sérieuses, étudiées, débattues, non, elles étaient de celles qu'engendre l'inconscience.
« Mais, un an après notre mariage, je tombais enceinte. Un beau matin, en allant travailler, j'eus un malaise. Deux semaines durent s'écouler avant que je ne sois fixée sur l'origine de mes nausées, mais ce matin-là, aux toilettes, pendant que mon corps vomissait tant qu'il pouvait, je sus que j'étais enceinte. C'était toi, Miren ou, en tout cas, la graine de ce que tu es.
« Jusqu'à ce que le médecin confirmât mes soupçons, je n'en touchai mot à votre père. Je croyais qu'il n'aimait pas les surprises et qu'il allait me faire porter la responsabilité de ce qui était arrivé, qu'il n'allait pas accueillir la nouvelle avec joie. À l'époque, votre père planifiait tout. En concevant des plans, il essayait de contrôler la folie qui nous entourait et, même si ces projets échouaient la plupart du temps, il ne désarmait pas, tout au contraire. Aussitôt le précédent effondré, cela ne le décourageait pas pour autant, il en avait déjà échafaudé un autre.
« Je me souviens du lieu où je lui annonçai que j'étais enceinte et de la façon dont je m'y pris. Nous attendions le début d'une réunion, devant l'entrée de la mairie. L'hiver que le vent apportait avec lui nous avait contraint à chercher refuge sous les arcades, où il me dit en claquant les dents de froid que je n'avais pas bonne mine. Je lui balançai la nouvelle tout de go, en serrant dans ma main droite le papier prouvant que j'étais enceinte que je cachais dans ma poche. Aussitôt que votre père entendit mes paroles, il me prit dans ses bras. Nous en prendrons soin ensemble, dit-il, tout en passant ses mains sous ma gabardine et en me prenant par la taille, et il ajouta que sa mère aussi pouvait nous aider. Si on doit en croire les anciens proverbes, poursuivit-il, tu as mauvaise mine parce que nous attendons une fille, mon amour.
« Puis, on ouvrit les portes et la réunion commença. Bientôt, nous formerons une vraie famille, me dit-il cette nuit-là, alors que nous rentrions à la maison. Les journées, les semaines s'écoulèrent, et mon ventre se mit à gonfler, mais notre vie ne changea pas pour autant. Boulot, réunions, dodo, et de nouveau boulot, réunions, dodo et, de temps en temps, rarement, dîners entre amis.
« À l'exception de ces premières semaines, toi, Miren, tu ne m'as posé aucun problème pendant toute ma grossesse. À moins que je ne le dise, personne ne remarquait encore que j'étais enceinte, les malaises du matin avaient disparu et, dorénavant, tu t'emparas de mon corps sans aucune violence : c'était toi qui gouvernais mes seins, mes reins, mon ventre et même mon visage. Tu es née toute naturellement, sans effort, je n'ai pas trouvé de mot plus juste. Comme les hêtres que l'on voit de la fenêtre et qui n'ont besoin que de temps pour grandir.
« Cependant, durant ces mois de grossesse, nous continuâmes à vivre sur le même rythme, peut-être même avec plus de conviction. Nous étions deux, c'était évident pour moi dès le début, mais chacun vivait avec l'autre. Parfois, au beau milieu d'une réunion, ou à l'école, je sentais un coup de pied, toujours vers le haut du ventre, mais habituellement, tu bougeais lorsque j'étais couchée, comme si tu ne voulais pas m'importuner. Tu étais là, Miren, bien au chaud à l'intérieur de moi et, par moments, j'en arrivai même à oublier que j'étais enceinte.
« C'était l'été de la marche pour la Liberté et, le dernier jour de la marche, il ne te restait que deux semaines avant de naître. J'ai oublié ce que nous faisions exactement lorsque les policiers surgirent violemment et lancèrent des bombes lacrymogènes, mais je vois encore les manifestants courir comme dans un film en noir et blanc, entourés de nuages de fumée sale, s'enfuyant dans tous les sens, et moi, dévalant une colline aride et inconnue, seule, en courant, me tenant le ventre des mains et des bras, mais sans crainte. Oui, à ce moment-là, je ne ressentais pas la moindre peur. Quand la fumée commença à se dissiper, je tombais sur votre père et, encore aujourd'hui, je me souviens de la façon dont il m'embrassa. Tu te mis à donner des coups de pied, et je pris la main de ton père pour la porter à mon ventre. Nous étions trois.
« Deux pour les filles, un pour les garçons », dit la sage-femme, comme si elle donnait le résultat d'un match de foot, lorsque tu sortis de mon ventre, grande et robuste, avec tes plus de trois kilos et demi, complètement chauve. Même ton premier pleur, tu le poussas magistralement, dès que tu vis le jour. Tu avais déjà les yeux bleus et, peu de temps après, des cheveux châtains.
L referma le cahier, comme si sa curiosité était satisfaite. Je suis entre tes mains, lui dit la Mère, c'est toi qui décideras de lire le cahier ou non.
Avant de s'endormir, elle pense que c'est peut-être parce que tant d'années ont passé depuis qu'elle a perdu ses enfants que la Mère a perdu toute mesure, que l'amour que déverse le cahier est trop grand, obsessionnel. Néanmoins, cette idée ne fait pas long feu. Elle va se dire aussitôt qu'elle n'est pas le juge, mais l'avocat de la Mère. Une personne innocente, se souvient-elle, et une douce voix d'homme lui demande aussitôt ce qu'est cette envie de prendre ses vacances seule, Dieu sait dans quelles histoires tu iras te fourrer. Elle ne lui avait pas dit où elle allait, ni pourquoi, bien sûr, mais sous l'ironie apparente, elle perçut une certaine tranquillité, comme si son mari la protégeait. Elle peut imaginer qu'elle lui envoie un message, je suis à Caracas et je suis en danger, par exemple, et que l'homme vient la secourir, comme Superman.
Le lendemain, elle ne se réveille pas en pleine forme, bien qu'elle se souvienne de l'endroit où elle se trouve et de ce qu'elle est venue faire. L'effet d'un cauchemar dont elle ne se rappelle pas ne disparaît pas, même lorsqu'elle récapitule le programme de la journée. C'est pourquoi, après avoir enfilé les vêtements qu'elle a apportés dans l'avion, elle prend la voiture, le plan à côté d'elle, plié sur le siège.
Il est dix heures du matin lorsqu'elle aperçoit la maison où vivent ses enfants. La chemise noire sous le bras, elle passe le portail, et elle ne voit pas de gardien. Sans que personne ne la voie, elle prend l'ascenseur jusqu'au huitième, parce que c'est ce chiffre qu'elle a lu sur la boîte aux lettres ; Huitième B. Dès qu'elle voit son image dans la glace, elle se dit qu'elle doit modifier un peu son aspect, et sans hésiter, elle prend un élastique noir. Au septième étage, elle a déjà ramassé ses cheveux sur la nuque, bien serrés.
En sortant de l'ascenseur, elle remarque que la porte B se trouve à droite et, à peine a-t-elle fait deux pas dans cette direction qu'elle entend aboyer le chien des enfants. La porte du B est ouverte et, là où devrait se trouver du bois, elle voit une solide grille de fer. C'est de là que lui aboie le chien qui ressemble à un rat, et elle se dit que la maison pourrait être vide, mai non, derrière la grille de fer, elle distingue la femme qui conduisait la vieille fourgonnette, un enfant dans les bras.
La femme a les cheveux séparés par une raie au milieu, et le foulard qui maintenait son chignon à demi défait sur les épaules. Elle s'alarme en voyant L devant elle. L dit à la femme qu'elle vient de la mairie pour lui poser quelques questions. La femme lui répond de repasser dans l'après-midi, que son mari travaille et qu'elle ne peut pas répondre à sa place. Revenez dans l'après-midi. Le chien s'est tu, et le petit enfant veut descendre de ses bras, mais la femme ne le laisse pas. Revenez dans l'après-midi, répète-t-elle, et L esquisse un sourire sur son visage, bien qu'il soit hypocrite. Après ce sourire, elle explique à la femme que les questions sont simples, qu'elle fait une enquête pour connaître les besoins du quartier. La femme ne disparaît pas, mais avant de répondre à la première question, elle ferme les yeux, qu'elle a petits, jusqu'à former deux fins interstices noirs. Puis elle répond qu'elle a quatre enfants, que le plus âgé a treize ans, le second dix, et le plus jeune deux ans, et qu'effectivement, elle est née à Caracas, ainsi que ses enfants. Lorsqu'elle lui pose une question à propos de son mari, la femme a de nouveau peur et répète la même réponse qu'au début. Il vaudrait mieux que vous posiez la question à mon mari. Puis, elle met la main sur la porte ouverte, et s'excuse en disant qu'elle va la fermer.
L n'a pas même le temps de la remercier, elle lui crie qu'elle reviendra dans l'après-midi. Ensuite, sans attendre l'ascenseur, elle s'engage dans l'escalier et commence à les descendre, contaminée par la peur de la femme. Par chance, la femme ne lui a pas demandé de prouver qu'elle est de la mairie. Elle retrouve son calme en montant dans la voiture et, une fois sur la route de l'hôtel, elle se dit que la Mère a sans doute raison, et qu'il est possible qu'on lui ait vraiment volé ses enfants, et elle est surprise par le doute que révèle cette pensée. Elle est surprise et ensuite, elle a honte. Et la honte dure pendant des heures, monopolisant ses pensées. Elle est encore là quand, après avoir déjeuné au café d'en face, elle prend le chemin de l'école. Elle a bien obtenu quelque chose, mais elle ne s'y est pas bien prise, et elle s'est trop mise en danger.
© Koaderno gorria: Erein
